Si la période du confinement a été préjudiciable pour de nombreux tournages, elle a aussi permis quelques audaces. La réalisatrice Clara Beaudoux, récemment installée en Belgique, en a profité pour filmer ce qu’elle pouvait observer depuis sa fenêtre. Le résultat tient en 21 minutes de film. « Une place au soleil » est une proposition qui tire précisément sa force des contraintes que la réalisation a imposées. Un documentaire sensible, délicat, et lumineux. Bon film !…

« Associer des images et des sons est aussi
une manière de parler
 (sans avoir à parler) »

Le Blog documentaire : Pourquoi ce film ?… Qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser ce court-métrage pendant votre confinement en Belgique ?… Défi audiovisuel ? Manière de conjurer l’ennui ? Quête de solidarités et de liens en cette période si particulière ?…

Clara Beaudoux : L’idée est venue le deuxième jour du confinement belge, bien sûr parce que j’avais la chance d’avoir le temps et d’être en bonne santé. Je n’étais pas sûre au début de faire un film, mais je me suis dit qu’il fallait filmer par la fenêtre. Sans doute aussi pour faire quelque chose de constructif de cette situation qui paraissait absurde. J’avais donc la contrainte de la fenêtre, et je me suis ajoutée celle de filmer tous les jours sans exception : un exercice que je voulais faire depuis longtemps mais je n’avais jamais eu l’occasion. Au début il y avait plein de nouvelles choses à filmer, mais à la fin c’était plus dur, j’avais l’impression d’avoir “épuisé” le paysage. Il faut dire aussi que je découvrais cette place donc j’avais l’oeil neuf, et c’est une place très vivante, quelle chance de se retrouver confinée à un tel poste d’observation !…

Dès le début j’ai pensé à Georges Perec et à sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, où il s’installe place Saint-Sulpice à Paris et décrit tout ce qu’il voit pendant plusieurs jours. Il parle de « ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages. »

Je voulais aussi tester cette idée que « tout est intéressant, pourvu qu’on le regarde assez longtemps ». Et puis mettre en valeur les travailleurs dans la rue, regarder les “petites choses”, et tenter de créer des “micro-aventures” du quotidien (notamment en essayant de rentrer en contact avec des gens depuis la fenêtre, j’ai lancé pas mal d’idées et de pistes, mais tout n’a pas fonctionné…).

Je m’imposais aussi de poster une capture d’image filmée chaque jour sur Instagram. C’est là que des gens m’ont parlé du film Tishe ! de Victor Kossakovsky, qui filme une rue de Saint-Pétersbourg par sa fenêtre. Superbe film que je conseille !

« Une place au soleil » – © Clara Beaudoux

La réalisation est truffée de « rimes visuelles » et est soutenue par un riche hors-champ sonore, qui informe sur le contexte, mais aussi sur ce qu’il se passe derrière la caméra tout en commentant – parfois ironiquement – ce qu’il se joue devant l’objectif… Comment êtes-vous parvenue à trouver cette forme au film ?… 

J’ai monté l’introduction spontanément dans les premiers jours du confinement, parce que ça marquait vraiment le début, nous étions tous collés aux informations, donc c’était évident d’avoir ces sons, suivis par une ambiance un peu “science-fiction”… Puis j’ai pris ma routine de filmer par la fenêtre, et souvent en écoutant des émissions de radio : en direct j’avais donc déjà les images du dehors et les sons du dedans. Parfois, il y avait déjà, dûs au hasard, des rebonds ou des échos entre le dedans et le dehors (j’écoutais par exemple une émission où on parlait des “invisibles” et je voyais les travailleurs dehors…). A force de regarder les gens à distance, sans le son, je pensais aussi parfois aux films muets, où juste une musique les accompagne.

Donc j’ai eu assez vite l’idée de la forme « images du dehors/sons du dedans », mais c’est ensuite au montage que je l’ai vraiment construite, en testant des associations. Toutes les images ont été tournées pendant la période stricte du confinement, mais j’ai refait des sons ensuite pour le montage.

Je suis aussi passée par d’autres réflexions sur le son, faire une voix-off par exemple, mais en fait je trouvais que trop de gens s’exprimaient déjà donc je voulais rester dans quelque chose de plus silencieux, avec une en ambiance qui pouvait aussi correspondre un peu à tout le monde. Même si je sais bien que mes sons racontent aussi beaucoup de ma place sociale, forcément…

Enfin, cela faisait longtemps que je voulais essayer de faire un montage en décorrélant le son et l’image, mais je n’avais jamais trouvé quoi. C’était l’occasion… Je me souviens de ce type de dispositif dans le film Retour à Forbach de Régis Sauder (dans mon souvenir, il filmait des lieux vides et la bande-son était celle des lieux remplis de monde, ou quelque chose comme ça).

« Une place au soleil » – © Clara Beaudoux

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris pendant cette expérience ? Et qu’en retenez-vous personnellement ?…

Ma meilleure surprise : Emile et Icare ! En les voyant par la fenêtre je pressentais qu’il y avait peut-être là un personnage principal, idée confirmée à la seconde où je lui ai parlé (l’image qu’on voit dans le film) ! En quelques mots échangés je savais déjà qu’il était le tout premier abonné GSM en Belgique et que ses quatre caniches s’étaient appelés Icare. Ce qui était fascinant pendant cette période où je filmais par la fenêtre, c’est aussi que la moindre chose anodine devenait pour moi un événement : « Tiens revoilà le monsieur qui porte son chien ! », « Tiens mais que fait cette dame qui attrape un pigeon ?! ».

Par ailleurs, filmer cette place m’a encore plus convaincue de la beauté du réel et des hasards. Et puis je retiens une riche expérience de montage : j’ai compris à quel point un film peut se construire au montage, et à quel point un montage seul peut remplacer une voix-off, dans le sens où associer des images et des sons est aussi une manière de parler (sans avoir à parler).

Le film

*

Clara Beaudoux est notamment l’auteure du Madeleine Project, une série de tweets, un livre et une exposition à voir jusqu’au 27 septembre 2020, au Musée d’Histoire de la Vie Quotidienne à Petit-Caux, en Normandie.

Vous pouvez également voir ici son court-métrage Il était une poire.

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