C’est un film que nous avons découvert lors du récent festival Interférences, à Lyon. Le portrait qu’Elodie Ferré fait de Babeth Malinvaud dans « Vieille femme à l’aiguille » nous a surpris, émus, interrogés… Et comme les occasions de voir ce documentaire sont rares, nous vous proposons de l’apprécier ici pendant une semaine, avec l’aimable autorisation de l’auteure et du producteur. Bon film !

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« Une vieille femme assise à sa fenêtre tricote, je l’ai toujours connue ainsi. J’ai une unique bobine de 13 minutes pour la filmer. J’aimerais qu’elle me parle du temps qui a filé sous ses yeux, de la mort qui approche. Elle s’applique à répondre, alors que pellicule défile, irrévocablement… »

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[Regardez le film avant d’aller plus loin !…]

Le dispositif annoncé est simple. Un espace, délimité par un cadre apparemment vite posé, et un temps, qui correspond au minutage disponible dans la seule pellicule 35mm mobilisée pour l’enregistrement. Simple, et tenu. Le documentaire d’Elodie Ferré n’excèdera pas la durée programmée, et les limites physiques de l’image de bougeront pas, malgré les tentations. Quand Babeth Malinvaud évoque par exemple une curiosité aperçue au travers de sa fenêtre, la réalisatrice ne se déplace pas pour aller la chercher et l’offrir au spectateur.

Rien des échanges entre filmée et filmeuse n’est éludé au montage. Dès l’installation, la réalisatrice explique ses intentions au personnage – et au spectateur – en se tenant tout près, juste derrière l’image. La Vieille femme à l’aiguille, invitée à disserter sur le temps, avait préparé un discours, prévu d’évoquer le destin de Mozart. Elle se lance, livre son opinion, réfléchit à voix haute sur la « vie moderne ». Puis se répète un peu, ne voyant pas venir la contradiction et ne comprenant pas pourquoi la réalisatrice ne « coupe » pas. Et enfin sort de ses gonds : « Mais je ne connais pas ton temps à toi, même les grands acteurs savent !… (…) Je suis en ce moment complètement en dehors du temps (…) c’est comme si je flottais ». Jubilatoire retournement qui accentue le pouvoir d’interpellation du film.

« Je ne connais pas ton temps à toi »

On pourrait croire que le personnage qui accepte d’être ainsi capturé par une caméra se retrouverait enfermé dans le dispositif, « victime » de la réalisatrice… Eh bien, non. Babeth Malinvaud résiste à la place qu’on lui assigne, se débat avec le dispositif au point de le dérégler, et c’est (notamment) parce qu’elle se cabre, parce qu’elle vient brutaliser le cadre établi que l’expérience dépasse la simple performance. C’est aussi parce que l’auteure offre un temps d’exposition long et sans coupe à son personnage qu’une « vérité » peut affleurer et qu’un « effet de réel » peut se produire… (Voir l’entretien ci-dessous).

La cinéaste ne « relance » pas sa grand-mère, ne nourrit pas le dialogue et les questions que lui adresse son personnage tombent finalement dans notre oreille. La force de cette Vieille femme à l’aiguille, c’est finalement de nous parler directement, les yeux dans les yeux, grâce à un geste documentaire apparemment très simple.

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Ville femme à l’aiguille (2016, 13 min)

Avec Babeth Malinvaud

Réalisation : Elodie Ferré
Image : Paul-Anthony Mille
Production : Damien Ronfard / Les Productions Perceval
Post-Production : Erwan Robert-Thomasson, Just Bruyat, Simon Legall
Laboratoires 35 mm : Digimage & Kafard Films

Sélections en festivals
DocumentaMadrid, Espagne, 2017
London Cheap Cuts Documentary Film Festival , GB, 2017
Interférences Lyon 2017
FRONTDOC, Aosta, Italie, 2017 : Prix du Jury International Meilleur court-métrage
Festival du Film de Famille, Saint Ouen 2017
Jacksonville Documentary Film Festival, Florida 2017

2 Comments

  1. Merci pour ce beau moment; un dispositif audacieux, un thème pas très facile….et au bout un moment de grâce et d’émotion en compagnie de cette femme délicate et belle…

  2. bravo pour ces découvertes et ce blog qui est une vraie mine à pépites . Ariane.

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