Cela faisait de nombreux mois que nous attendions ces objets sur Le Blog documentaire. Claire Simon travaillait sur la gare du Nord depuis plusieurs années… Et voici enfin le résultat de cette immersion au long cours : un film documentaire, une fiction, et un objet web. Présentation ici, avec Nicolas Bole.

garedunordBien sûr, nous reviendrons plus longuement sur le triptyque que Claire Simon a initié sur la gare du Nord. C’est évidemment une bien curieuse façon de commencer un article que de donner rendez-vous dans quelques semaines, mais l’ampleur du projet le justifie. Pour qu’infusent les sensations et les correspondances entre fiction, doc et webdoc, pour qu’en qualité de (web)spectateur, notre opinion sur un travail aussi imposant (4 ans d’immersion) ne se réduise pas à de premiers jugements hâtifs.

Car ce coup d’essai, inédit autant par son caractère réellement transmédia que par le profil de sa réalisatrice, issue du documentaire dit « classique », tient du projet-piège. Par essence tentaculaire, tautologiquement grouillante, la gare du Nord surplombe, de sa massive autorité, les velléités d’une analyse cinématographique rigoureuse. Il faut d’abord se défaire de la vision que nous avons de la gare, de notre appréhension naturelle, pour se glisser dans les flux que propose Claire Simon. Pour les habiter différemment, avec la distanciation que nous aurions naturellement pour, mettons, un projet similaire sur la gare de Shinjuku à Tokyo. Se débarrasser des oripeaux de la sensibilité physique qui colle à la peau de ceux qui côtoient la gare (du moins pour les Parisiens), pour se laisser happer par la sensibilité virtuelle émanant du projet cinématographique. Les quatre personnages de la fiction ajoutent encore au poncif du caractère « foisonnant » de l’expérience : « se perdre, déambuler, dans un projet choral, dans une ruche où les destins s’entrecroisent » font partie des termes de surface que l’on préfère citer entre guillemets, pour éviter de tomber dans leur utilisation par trop systématique.

A la place, et pour avant tout donner envie à tout un chacun d’aller regarder cette première esquisse d’une oeuvre globale, nous nous contenterons d’une rapide présentation faisant suite à notre rencontre avec Laurent Duret, producteur du projet web pour Les Films d’Ici. Ambition modeste mais qui, prise au pied de la lettre, demande mine de rien une certaine motivation : doc, webdoc et fiction réunis dépassent les 6 heures de programme, sans compter le replay individuel que nous pouvons faire du webdocumentaire !

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Dans les locaux des Films d’Ici au moment de notre rencontre, Laurent Duret réglait encore, quelques jours avant la mise en ligne du webdoc, les derniers détails logistiques. Pas difficile de deviner qu’un tel projet avait nécessité de bonnes heures d’effort et fait couler quelques litres de sueurs (froides ?) pour que tout soit prêt à temps. Laurent Duret a supervisé la production du webdoc, et Richard Copans celle du documentaire (Géographie humaine) et de la fiction (Gare du Nord) – qui alimentent en images l’objet web. En amont, Laurent Duret a aussi joué le rôle de l’initiateur en faisant découvrir quelques wedbdocumentaires marquants à Claire Simon. Comme quasiment tout le monde, celle-ci avait été impressionnée par Welcome to Pine Point. La gare du Nord semblait le sujet idéal pour expérimenter ce nouvel espace de création que constitue le web : probablement parce que le lieu incite à la fois à la déambulation, au mélange entre un espace réel et un monde virtuel, fantasmé, où l’on ne distingue plus très bien celui qui vit sa vie de celui qui la rêve. Un mélange entre comédiens et personnages qui permettait de rendre compte du caractère pluriel du regard de celui qui observe longtemps cette « machine à laver » dont on sort essoré, selon les mots de Laurent Duret. Un regard que la réalisatrice a toutefois tenu à conserver sien, à rebours de l’univers du web, volontiers participatif. Selon ses mots rapportés par son producteur, Claire Simon ne « croit pas véritablement à la démocratie dans la création », et cela se sent : le Tumblr mis en ligne pour « raconter sa propre gare » n’appartient pas au cœur du projet et en constitue simplement un petit bonus à la périphérie.

COMPO-22C-1024x576Réalisé après de longues immersions dans la gare avec certains de ses assistants, le projet tient déjà une place particulière dans cette catégorie volontiers fourre-tout du transmédia. Pas tant du point de vue de la production, plutôt classique, que du côté de la réalisation. Car on avait rêvé d’un tel projet, qui « désaxe » en quelque sorte l’identité du projet ; non plus conçu sur un seul média, non plus visionnable dans un seul régime d’expérience, mais bien imaginé comme un système d’échos, de film à film, de séquence à séquence. Une telle diversité, comme autant de points d’entrée dans l’oeuvre, que Claire Simon avait même enrichie d’un projet de pièce de théâtre qui n’a finalement pas vu le jour faute de financements adéquats. Reste que cette forme d’écriture, qu’on pourrait appeler « rémanente » tant elle permet un double voire un triple regard sur une même scène, laisse entrevoir une façon nouvelle de s’approprier le lieu filmé. On croit avoir vu furtivement et on découvre un ailleurs. Où on voit et on revoit une même scène, comme un air de déjà vu : ainsi, cette image du personnel fermant et ouvrant les portes de la gare dans la nuit bleue, image-totem que l’on retrouve, à différents moments de notre expérience de spectateur, dans le film, le documentaire et le webdoc. Ou encore ces récits des « gens de la gare », anonymes portraiturés dans le doc, racontés dans la fiction par l’intermédiaire de Reda Kateb et recroisés plus tard (ou plus tôt, selon l’ordre avec lequel on entre en immersion dans le projet) dans le webdoc.

gare nordIl y aura bien sûr la critique de la fiction, à la réalisation tantôt coulante, tantôt nerveuse, qui ne laisse comme aucun répit dans cet espace saturé de possibles (et même, c’est là certainement le plus beau, d’im-possibles : le vieil homme qui disparaît dans les yeux de Nicole Garcia ou cet Italien du train, comme sorti des ténèbres d’un roman de Laurent Gaudé). Il y a aussi le documentaire qui, sur les bases de Chroniques d’un été ou Le joli Mai, tente un portrait de la France par une gare : l’immersion eût été encore plus intime sans l’encombrante présence de Simon Mérabet, ami de Claire Simon et intervieweur maladroit qui, hélas, a davantage pour effet de casser (bien involontairement, on s’en doute bien) la magie du réel que de la sublimer.

Et puis, il faudra aussi évoquer la conception interactive du webdoc, produit avec l’apport du département des Nouvelles écritures de France Télévisions (35.000 euros en numéraire, et quelques 30.000 euros en industrie) et, fait rare et osé, avant que le CNC n’accorde l’aide à la production. Cette part du travail émane de Once Upon, société de production créée à Bordeaux par Méline Engerbeau et Camille Duvelleroy, qui est à la manœuvre d’une immense gare interactive (près de 3 heures de contenus). Une gare qui se retrouve couchée sur le papier numérique du logiciel Djéhouti, une grande première dans un projet d’envergure pour cet outil de création. Un choix qui permet, avec la technique du scrollmotion, de découvrir avec intérêt les différentes strates de la gare, mais qui a plutôt raté son upload des vidéos, appelées par le clic et calées dans un volet qui se superpose inélégamment à l’interface.

De tout cela, il sera question après avoir laissé le temps nécessaire pour s’imprégner convenablement du projet. D’ici là, en dehors des visionnages, on ne peut que conseiller la lecture du précieux compte-rendu des productrices de Once Upon sur les étapes par lesquelles le projet est passé pour arriver sur nos navigateurs. Dossiers d’aide à l’appui, la démarche constitue un acte de transparence peu commun – et que nous applaudissons des deux mains – qui permet de comprendre comment le webdoc est né.

Nicolas Bole

Plus loin

– Once Upon, atelier d’architecture transmédia

– Webdoc : Les démo-tests #3 – Djéhouti

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