C’est un film que nous vous faisions découvrir il y a un an lors de « Singulier/pluriel », qui est sorti dans les salles françaises le 2 mai 2018, et qui continue d’être projeté ici ou là. Avec « Nous, les intranquilles », Nicolas Contant et le Groupe Cinéma du centre d’accueil psycho-thérapeutique Artaud mettent en pratique une écriture cinématographique réellement participative. Le collectif ainsi formé raconte la maladie, la thérapie, le rapport au monde. Les personnages cherchent à donner une image humaine de la folie. Ils s’amusent des idées reçues pour mieux les subvertir. En s’emparant ensemble du projet artistique, ils montrent qu’un autre monde est possible. Analyse signée Camille Bui.

S’il est commun en documentaire que la mise en scène repose sur un partage de l’énonciation avec les personnes filmées, rares sont les auteurs qui font de ce partage un principe directeur de toutes les étapes de la vie du film. C’est là la singularité du geste de Nicolas Contant qui a réalisé Nous, les intranquilles, avec un collectif de femmes et d’hommes fréquentant le centre psychiatrique de jour Antonin Artaud à Reims. Cette réalité du travail collectif fut sensible jusque lors des projections, accompagnées par Nicolas Contant et / ou par les coréalisateurs, dans des contextes liés au cinéma ou à la psychiatrie, et marquées par une circulation réelle de la parole, sans retour d’une autorité refoulée. À la naissance du projet, il y a certes un désir de cinéaste : celui de tourner un film sur le quotidien d’un centre qui, résistant aux tendances actuelles de la psychiatrie, s’inscrit dans l’approche résistante de la psychothérapie institutionnelle, développée dans les années 1960, notamment par Jean Oury à la clinique de La Borde. Toutefois, cette impulsion dépasse d’emblée l’envie de se faire simple spectateur, observateur à distance d’une folie étrangère. Si la démarche de la psychothérapie institutionnelle, fondée sur la force de la relation humaine, du lien entre soignants et soignés et du quotidien partagé, intéresse le projet du film, ce n’est pas simplement comme thème ou argument. C’est, plus profondément, en tant que conception et expérience du collectif, dont l’ambition d’horizontalité vient nourrir le dispositif et le processus cinématographiques eux-mêmes. Autrement dit, faire un film dans ce contexte signifie pour Nicolas Contant mettre en pratique les idéaux d’égalité, de démocratie et de dialogue qui sont au cœur du projet du centre Artaud.

 

Partant de son regard extérieur de documentariste, Contant invite ainsi peu à peu les volontaires à se faire co-réalisatrices et co-réalisateurs du film. À travers des séances de travail en commun, ceux-ci s’essaient à la prise de vue, à la prise de son, à imaginer de séquences – sortes de très courts métrages enchâssés dans la trame principale du film – et à la réflexion sur les enjeux esthétiques et éthiques du montage. Que montrer de la vie du centre, de la souffrance psychique de chacun, de la démarche thérapeutique, des inévitables enjeux de pouvoir et du combat politique ? En mettant en scène les coulisses de son élaboration collective, Nous, les intranquilles parvient à trouver une voie juste pour faire sentir, avec une vitalité généreuse, la beauté rare de ce qui se joue dans cet espace sur le fond de la réalité tragique de la maladie : celle des liens, du respect de chacun en tant que sujet, d’une réflexion et d’un engagement communs aux soignés et soignants pour une psychiatrie humaine et, plus généralement, une société qui ne soit pas celle de l’évaluation et de l’efficacité capitalistes. Cela, sans aucun angélisme : car le collectif qui apparaît dans le film est bien affaire de pluralité, de délibération permanente, et fait donc la part de la conflictualité au cœur de toute expérience démocratique.

Ainsi ce qui n’aurait pu être qu’un point de vue d’auteur sur la folie des autres ou, inversement, une petite vidéo d’atelier par et pour des patients remarginalisés par une forme cantonnée à être vue « en interne », parvient à exister comme film de cinéma. La beauté de Nous, les intranquilles tient à ce désir assumé jusqu’au bout d’en faire une forme hétérogène car née d’un collectif de singularités, véloce car traversée par des intensités et des envies multiples. Si parfois l’on espère que les séquences se prolongent ou que les partis pris s’approfondissent, on sent aussi la nécessité permanente de la coupe. Comme si la générosité du film le poussait à tout accueillir, à se faire à son tour maison où vivre en commun, à inventer une place pour les paroles et les propositions de chacun, pour le groupe et les individus, pour l’intériorité et le politique, pour le discursif et le poétique, sans tracer de ligne violente entre normalité et folie. Cohabitent ainsi dans ce fil d’hétérogène les surimpressions sur le visage de Faustine qui lui donnent l’air d’être traversée par des monstres gothiques, ou sur le visage de Fred, donnant un portrait cubiste, multiple, à la fois de face et de profil, les moments quotidiens de réunion, d’activités, de confidence, les échappées fictionnelles ou poétiques, une main sur l’écorce d’un arbre, une réunion d’Humapsy façon guérilla. C’est parce que le film se fait éloge et pédagogie du collectif vivant, instituant et non institué, qu’il ne peut être autre chose que fragile, de la fragilité de ce qui n’a jamais fini de se penser, de s’élaborer, de se délibérer : un objet qui fait sien cette critique de l’efficacité, du bouclage une fois pour toute. Comme le dit lui-même le cinéaste face à la caméra dont s’est saisi un des personnages-coauteurs, et en réponse à la question de ce qui l’intéresse dans la « pédagogie de la santé mentale » : « Ce qui se vit au niveau du collectif au centre Artaud, on n’est pas capable de le vivre dans le reste de la société. (…) Le fait de remettre tout le temps tout en discussion, le fait de compter les uns sur les autres (…) ça permet d’avancer, pas dans une logique de l’efficacité, comme peut-être dans d’autres centres ou dans d’autres endroits dans la société, mais ça permet d’avancer plus justement. » Nous, les intranquilles fonctionne ainsi comme un réseau de liens, entre des regards, des voix, des présences, des styles. Un montage relai en quelque sorte : à l’image des assiettes qui passent de main en main lors du repas partagé qui clôt presque le film, et nous invitent à entrer dans la ronde du collectif.

Comment juger un tel objet cinématographique ? L’ambition d’échapper à la partition entre point de vue d’auteur et film d’atelier ou film à sujet a compliqué le parcours du film, dès l’étape du financement et jusqu’à la réception critique. Car le rythme parfois heurté, la jovialité un peu légère, le bricolage par moment troublent la cohérence et la tenue du tout : la mise en scène ne semble pas totalement sous contrôle, éclatée qu’elle se trouve dans une diversité d’impulsions. Or c’est précisément cette façon de prendre au sérieux la rencontre entre un désir ouvert de cinéaste et les points de vue inassignables d’autres sujets, donc de se risquer à perdre le Nord, qui fait l’originalité de Nous, les intranquilles et sa capacité à rompre avec le geste de l’auteur chef d’orchestre qui souvent se cache derrière les réalisations revendiquées comme collectives. C’est autant par ses heurts, ses hésitations que par ses harmonies, que ce film réinterroge, avec enthousiasme et humilité, le sens du geste de création collectif : celui de chercher un point d’équilibre, précaire mais humain, entre le désir de faire œuvre et celui de faire expérience.

Camille Bui

Où voir le film ?

– au Studio Galande à Paris

Projections et rencontres :
– le 31 mai à l’Opéra à Reims à 20h30
– le 5 juin au Lux de Cadillac à 20h30
– le 9 juin au Cinéma Frédéric Dard des Mureaux à 18h
– le 13 juin au Cinéma Jacques Tati d’Orsay à 11h
– le 11 juillet au Festival Résistances de Foix (date à confirmer)

One Comment

  1. Bonjour, merci pour cette belle critique, juste, vous avez bien saisi l’essence de cette production.
    Fred

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *