Chaque fin mars, le (petit) monde du documentaire se réunit au sous-sol du centre Pompidou, à Paris, pour découvrir les sélections du festival Cinéma du Réel. La 38ème édition présente son lot de premières internationales ou françaises, desquelles émergent les problématiques de notre temps : rudesse du monde du travail, questionnements rhétoriques sur la religion, ravage de l’exclusion et de la pauvreté, sans oublier les traumas du deuil et de la maladie… 36 heures avant que le palmarès ne soit dévoilé, prenons le risque de quelques paris sur plusieurs films marquants.

reel-2016Depuis une semaine, la ruche documentaire parisienne butine de nouvelles images dans les cinq salles (trois au Centre Pompidou, une au cinéma Luminor et une au Centre Wallonie-Bruxelles) dans lesquelles sont projetés les dizaines de films sélectionnés par les organisateurs du festival « Cinéma du Réel ».

Sans pouvoir faire preuve d’exhaustivité, le festivalier dont le quotidien est concentré autour des projections peut tout de même bâtir une esquisse de palmarès (tout à fait subjectif !) parmi la grosse dizaine de films vus. Nous aurions pu citer Mouhassaeon mithli ou Zona Franca, vous parler de Matthieu Chatellier ou d’Alice Diop, mais nous avons préféré nous concentrer sur quatre films que vous pourriez tout aussi bien retrouver dimanche pour la dernière journée du festival consacrée à la projection des films primés…

CaptureRoméo et Kristina – Nicolas Hans Martin (Compétition française)

Il y avait eu Spartacus et Cassandra. Entre Marseille et la Roumanie, le réalisateur Nicolas Hans Martin filme ici Roméo et Kristina, amants bloqués dans les impératifs de la survie. Avoir un toit sans avoir à manger en Roumanie ou manger dans la rue en France, comment choisir ? Alors le couple fait les allées et venues entre leurs deux points de chute, jamais totalement là et pas vraiment ailleurs, toujours à se demander si leur choix est le bon. La précarité leur colle aux basques, tout comme les uniformes de police qui viennent régulièrement les déloger : d’un terrain vague abandonné, d’un tunnel sous le grand escalier de la gare Saint-Charles, jusque devant les poubelles ; l’étau se resserre continuellement. Nicolas Hans Martin ne fait pas que les suivre : sa caméra devient le réceptacle, le témoin de leurs galères, de leurs prises de bec. Car Roméo et Kristina, c’est une histoire compliquée, et pas seulement à cause de la rue. La mère de Roméo voit en Kristina une sorte de diable qui fait dévier son fils du droit chemin. Et quand le couple semble enfin avoir trouvé une stabilité interne (à défaut d’une situation régularisée), voilà que Roméo se met à jouer les quelques euros du ménage aux machines à sous… On s’engueule, on prend le réalisateur à témoin, on se rabiboche en dansant : la vie des deux amants semble une éternelle litanie d’incertitudes. C’est tout le mérite de Nicolas Hans Martin de mettre l’histoire d’amour au premier plan : il eût en effet été facile de s’attacher à leur identité davantage qu’à leur parcours personnel. Mais il y a un peu de la patte Anna Roussillon (et son formidable Je suis le peuple) dans le réalisateur qui maîtrise la langue et se retrouve en position d’interlocuteur et non d’ethnologue. Ce regard rapproché, qu’on devine aimant malgré les incorrigibles immaturités de Roméo, fait toute la saveur de ce documentaire attachant qui retrace avec force détails une histoire si particulière et pourtant si banale : un amour entre deux jeunes gens, quelle que soit leur origine.

Vivere
Vivere

Vivere – Judith Abitbol (Compétition française)

Si l’on s’attache à la formule selon laquelle on mesure l’humanité des hommes à la manière dont ils s’occupent des plus faibles, alors Vivere de Judith Abitbol en est une belle illustration. Dans le film, Judith filme Paola, qui vient rendre visite à sa mère huit ans durant. On sait, à la lecture du synopsis, qu’un jour arrivera la maladie d’Alzheimer. Mais pour l’heure, au moment où débute le documentaire, la mère et la fille exhibent une rare complicité qui confine au divin. Car si pour certains aujourd’hui les parents au seuil de la grande vieillesse deviennent un poids, Paola retourne cette fatalité et la transforme en un acte de foi. Témoin de cet amour incommensurable, une lettre que la fille a écrite à sa mère. Ecrite mais surtout retranscrite, mot à mot, le long d’un collier gigantesque qu’Ede, la mère, égrène comme un chapelet. Quand la maladie s’insinue entre elles, il y a bien sûr les larmes que Paola veut à toute force cacher lorsqu’elle est en présence de sa mère. Ce faisant, les moments de joie qu’elle met en scène sont autant de preuves d’amour, belles même quand elles sont pathétiques. Au fur et à mesure du film, l’état d’Ede se dégrade, parfois soudainement, d’un plan à l’autre. La force du montage est de ne pas nous laisser respirer entre les années, de tisser ce fil continu le long duquel Paola continue, en semblant parfois se forcer, d’extraire de la relation qu’elle entretient avec sa mère tout ce qu’elle peut avoir d’humain, et de singulier.

Judith Abitbol devient elle aussi un personnage dans ce lent accompagnement vers la mort : entre deux visites à sa mère, les commentaires de Paola à la réalisatrice dans la voiture sont autant de respirations avant d’affronter le réel. Non pas un réel mortifère, comme on s’imagine celui qui entoure Alzheimer, mais le réel de la vie qui se débat malgré l’oubli qui gagne tout. Pour ce combat, la musique et la danse sont des alliées précieuses que Paola convoque dès qu’elle le peut. C’est illusoire, nécessaire, bouleversant. La force d’une image peut se mesurer à la liberté qu’elle laisse à celle ou celui qui la regarde. Dans Vivere, les images donnent le souffle d’une liberté à prendre face à la maladie d’Alzheimer, pour ne pas sombrer dans le silence et la tristesse résignée. Qu’Ede finisse, dans son monde à elle, par traiter Silvio Berlusconi de bouffon, et nous éclatons tous de rire, de concert avec Paola. Comme une catharsis. Comme si la vérité, longtemps après l’enfance, sortait de la bouche des personnes âgées…

El viento sabe que vuelvo a casa
El viento sabe que vuelvo a casa

El viento sabe que vuelvo a casa – José Luis Torres Leiva (Compétition internationale)

Comment repère-t-on un lieu de tournage ? Aux images d’Epinal de régisseurs pressés d’inspecter un territoire au pas de charge, ce documentaire chilien apporte un contrepoint en forme de déambulation poétique. Le réalisateur en suit un autre, en repérage pour une fiction sur un sujet qu’il entend creuser au contact des habitants d’une île. Une plongée dans l’inconnu, sur une île où, paraît-il, deux « secteurs » s’opposent, rendant les amours entre les indigènes du Sud et les métis du Nord interdites. L’histoire que vient chercher le réalisateur a tout de la légende urbaine : des amants des deux camps auraient mystérieusement disparu sans laisser de trace. Est-ce vrai ? Et si oui, pourquoi une île si petite connaît-elle de telles inimitiés entre ses habitants ? On ne le saura pas : le réalisateur s’attache plutôt à flâner et à « découvrir par lui-même » les habitants, comme le lui suggère avec malice une vieille dame qu’il interviewe. José Luis Torres Leiva emboîte le pas de ce faux rythme où le réel ne se laisse saisir que par indices. Sur cette île, les chevaux s’assoient dans l’eau, on punit les cochons en leur installant un collier en forme de fourchette et des morts ressuscitent. Un enfant espiègle dit détenir des os de dinosaure. Ce n’est pas grand-chose mais on perçoit pourtant comment le réalisateur va se saisir de ces bribes éparses pour sa fiction : lorsqu’on le voit s’éloigner, dans un paysage d’une beauté impénétrable, presque picturale, on l’imagine aller s’entretenir secrètement avec les éléments, débusquer quelque secret à la terre. Car le personnage est sympathique, affable sans être intrusif, curieux mais respectueux ; il nous initie, au fil de sa déambulation sur l’île, à l’art du dévoilement subtil, sans tenter de forcer par la parole ceux qu’il rencontre. On peut parfois regretter cette nonchalance mais elle finit par payer quand le réalisateur rencontre une vieille dame édentée et hilare qui lui compte (ou lui conte ?) par le menu le destin de ses neuf enfants. L’un d’eux a définitivement arrêté de donner signe de vie, il y a trente ans de cela. Alors, disparu lui aussi, comme les amants ? Ou sa disparition est-elle la conséquence tragique et banale d’un accident ? Cette tension entre l’imaginaire et le réel peuple en tout cas l’atmosphère de ce film délicat qui se tient en équilibre entre l’anecdotique et le sublime.

Dustur
Dustur

Dustur – Marco Santarelli (Compétition internationale)

Attention, coup de coeur ! Dans Dustur (qui signifie « Constitution » en arabe), Marco Santarelli passe les portes de la prison de Bologne pour filmer un groupe pédagogique de détenus et de prêtres discourant sur l’opportunité d’une constitution idéale, prenant pour appui les constitutions italienne et tunisienne, toute fraîchement née et inédite dans le monde arabe. A priori, rien de plus aride que cette proposition… sauf que les discussions emmènent le spectateur vers des enjeux théoriques vertigineux, où le politique s’insinue dans le fait religieux (et vice-versa), où l’éthique personnelle se confronte aussi aux principes d’une vie en communauté. Au milieu de ces discussions passionnées et passionnantes, on suit Samad, encore jeune mais déjà ancien détenu de la prison, ayant parcouru le chemin qui mène de la délinquance à l’analyse des textes et de la morale.

Un grand, très grand film de parole : rien n’y semble plus difficile que de combler le fossé creusé par la radicalité religieuse. Pourtant la posture de chacun des personnages indique dans le même temps que seul le dialogue permet, lentement, de dénouer les fils d’idéaux et de principes moraux opposés, voire concurrents. Un très grand film qui se nourrit du lent rythme de la probation judiciaire que Samad, héros magnifique, doit encore subir. Son progressif retour à la « vie normale » s’accompagne d’une tendresse à l’égard du monde, que Marco Santerelli traduit dans une économie de plans, et une simplicité touchante.

Dustur au palmarès du Cinéma du Réel ? Patientons encore quelques heures pour savoir si les jurys auront le même avis… En attendant, vous pouvez soumettre le vôtre ci-dessous…

*

[Mise à jour, le 28/03/16]

LES FILMS PRIMÉS – CINÉMA DU RÉEL 2016

Grand Prix Cinéma du réel
LONG STORY SHORT
de Natalie Bookchin

Prix International de la Scam
DIE GETRÄUMTEN (THE DREAMED ONES)
de Ruth Beckermann
Mention à OLEG Y LAS RARAS ARTES (OLEG AND THE RARE ARTS) d’Andres Duque

Prix Joris Ivens / Cnap
[PEWEN]ARAUCARIA
de Carlos Vásquez Méndez

Prix du Court métrage
HA TERRA!
d’Ana Vaz

Prix de l’Institut français Louis Marcorelles
LA PERMANENCE (ON CALL)
d’Alice Diop
Mention à SFUMATO de Christophe Bisson

Prix des Jeunes
DUSTUR (CONSTITUTION)
de Marco Santarelli
Mention à DIE GETRÄUMTEN (THE DREAMED ONES) de Ruth Beckermann

Prix des Bibliothèques
OF SHADOWS
de Yi Cui
Mention à VIVERE de Judith Abitbol

Prix du Patrimoine de l’immatériel
LES HERITIERS (THE HEIRS)
de Maxence Voiseux
Mention à LA BALADA DEL OPPENHEIMER PARK de Juan Manuel Sepulveda

Prix de la musique originale
OLEG Y LAS RARAS ARTES (OLEG AND THE RARE ARTS)
d’Andres Duque

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