C’est un film que nous avions remarqué en 2019 au festival Visions du Réel et qui arrive enfin dans les salles françaises. « Midnight traveler » raconte l’odyssée de plusieurs années qu’a connu la famille du réalisateur, forcée de fuir l’Afghanistan à cause des menaces des Talibans. Un parcours incertain, documenté à l’aide de trois smartphones, et à voir sur grand écran à partir du 30 juin.

Soyons quelque peu provocateur : Midnight Traveler est un film « familial ». Est-ce pour autant une œuvre que l’on voit en famille, parents et enfants assis sur le même canapé un dimanche en fin d’après-midi dans l’objectif commun et joyeux de se divertir ? Non, n’exagérons pas (quoique… ce serait une expérience instructive, tout dépend l’âge des jeunes spectateurs). S’il est familial, c’est simplement qu’il s’agit d’un film sur la famille. C’est certes un documentaire sur la migration d’individus partant d’une région du monde (l’Afghanistan) pour une autre (l’Union européenne), sur le sort des réfugiés, des migrants, des demandeurs d’asile, mais de cela c’est tellement l’évidence que ce serait réducteur et partiel de ne le regarder qu’ainsi. Car, vraiment, ce qui ressort du travail narratif de Hassan Fazili, et ce qui demeure après la projection, ce sont sa femme et ses deux filles. Le parcours migratoire de sa famille, le cinéaste a décidé de le raconter par elles, par les trois femmes de sa vie.

Il aurait pu s’attarder sur d’autres personnages rencontrés sur le chemin, cela aurait été tout à fait possible. Il aurait pu concentrer toute son attention sur ses propres pensées, ses émotions, ses réflexions personnelles, comme un exercice autocentré, presque d’auto-analyse. Mais non, ses personnages, au final – et en vérité depuis le début, ce sont sa femme et ses deux filles. Il s’est effacé pour les laisser, elles, occuper le plus d’espace possible à l’écran. Presque humblement, peut-être même sans se forcer une seule seconde, spontanément, son regard de filmeur-au-smartphone s’est focalisé sur elles. Et on sent bien que ce n’est pas un choix par défaut, on sent bien qu’il n’a pas été aussi attentif à leur égard juste parce qu’elles étaient les uniques personnes qu’il avait chaque jour sous la main et à portée d’objectif. Le résumé officiel du film évoque pompeusement « l’immense amour qui la lie », cette famille : c’est assurément pompeux, c’est du marketing de producteur, c’est de la littérature pour attirer les spectateurs, certes, mais en vérité, nous ne sommes effectivement pas bien loin d’être d’accord. Car ici réside et passe et se transmet vraiment de l’amour, dans les yeux du réalisateur, quand il filme (et donc quand il regarde) son épouse et ses filles.

Quand, dans une séquence, il se met à rêver à ce que sera leur existence de réfugiés officiellement acceptés en Europe, ce sont elles qu’il montre. Quand il nous narre avec précision et justesse la scène cauchemardesque qui envahit son esprit à un moment, c’est lorsque sa cadette a disparu depuis une heure, quand personne ne semble savoir où elle est passée et qu’il hurle intérieurement de panique à l’idée horrible qu’il lui soit arrivé malheur. Car c’est dès le départ, dès les premières secondes, qu’elles occupent l’image. Car c’est pour elles, pour les mettre hors de danger, qu’il entreprend cette odyssée semée d’embûches. Car c’est l’aînée dansant sur des tubes de Michael Jackson dans la petite chambre de leur camp de réfugiés que l’on garde en mémoire. Car c’est l’épouse lors de ses premiers essais à pédaler sur un vélo dans les allées d’un parc à laquelle on repense. Car ce sont les questions naïves de la benjamine, sa coupe de cheveux au bol, sa joie à s’amuser dans une neige presque magique ou ses yeux fatigués par les voyages incessants et interminables dans lesquels on la trimballe que l’on n’est pas près d’oublier. Oui, vraiment, à défaut de constituer une œuvre POUR la famille, est-ce du moins une œuvre SUR la famille.

C’est également, en filigrane, un film sur le courage et la difficulté, non d’être « athée » (le mot n’est jamais prononcé), mais de ne pas être religieux, d’être, comme il est dit à au moins deux reprises dans le documentaire, des gens « ouverts d’esprit » (une autre façon de le dire quand on ne préfère pas fâcher les croyants). Oui, lors de deux discussions entre mari et femme (elle-même est également réalisatrice), cette expression pudique – cet euphémisme – revient avec une telle insistance qu’elle ne peut être anodine. Cela rappelle la réticence physique, étouffante, de Fatima lorsqu’elle est obligée de porter une burqa au début du film afin de voyager, c’est ironique, plus « librement ». Cela s’illustre également par ce que raconte M. Fazili en commentaire sur la longue lignée de Mollahs dont il est issu – et de laquelle il s’est extrait, envers laquelle il s’est émancipé. Cela s’exprime aussi quand l’aînée des deux filles fait part à sa mère de son souhait, de sa décision farouche mais embarrassée de ne jamais porter le voile. La question religieuse est bien sûr la cause de leur départ vers l’Europe, rappelons-la : suite à son précédent documentaire, Peace in Afghanistan (2014), un Mollah a lancé une « fatwa » sur lui, mettant sa vie et celle des siens en grave danger. La guerre que se livrent depuis plusieurs décennies le gouvernement afghan « corrompu » (Fazili le décrit ainsi sans l’épargner) et les Talibans n’est pas la seule explication. Ce cinéaste afghan veut donc ici rappeler combien la décision qu’il a prise, par les moyens du cinéma, de critiquer l’idéologie religieuse de ce mouvement armé a été un acte courageux, et indirectement suicidaire par conséquent, et de redire qu’à l’heure actuelle cette critique faite à leur encontre par des gens « ouverts d’esprit » comme lui et sa femme est impossible, et mène fatalement, tragiquement, à la fuite, à l’exil.

C’est bien sûr un documentaire particulièrement important pour saisir, pour vivre par procuration en l’occurrence, l’expérience concrète, quotidienne, des réfugiés partant pour notre continent. Des milliers de sujets vidéos, des reportages radio ou télévisuels à foison et quelques grands documentaires se sont évertués, sous toutes les formes, sur tous les tons, à témoigner des « routes de l’exil ». Ce n’est nullement un thème sous-traité ou peu illustré, c’est certain. On peut même dire que si l’on est cinéphile et au fait de l’actualité, on connaît assez bien la question. Mais cette réalité nous apparaît souvent de manière parcellaire, fragmentée, par « morceaux » de vie, d’étape, de situation géographique, territoriale et narrative quasi découpés (la situation initiale des candidats au départ dans leur pays ou la traversée par voie terrestre et maritime ou l’arrivée dans les camps de transit ou la survie dans les îles, les villes côtières et autres « jungles » ou les difficultés administratives ou les relations difficiles entre les migrants et les Européens locaux ou alors carrément la vie actuelle, post-migratoire, une fois installés quelque part, à destination). Alors qu’avec ce documentaire, nous est donné la possibilité de voir tout cela du début à la fin, de A jusqu’à (presque) Z. C’est l’avantage (si on me pardonne cette nouvelle provocation) d’être à la fois réalisateur et migrant, d’être cinéaste, de filmer avec les outils les plus démocratisés qui soient, de savoir faire des images, de pratiquer le cinéma, et d’être dans le même temps en train de vivre soi-même l’expérience que l’on raconte. Rares, semble-t-il, sont les films qui ont réussi cette « prouesse » de témoigner de toutes les étapes listées plus haut, de coudre ensemble toutes les étoffes de ce vécu, afin d’être des récits complets sur le sujet.

Ce « Voyageur de minuit » est donc un documentaire assez original puisqu’il est à la fois exhaustif dans sa narration, courageux dans ses prises de position contre les pressions religieuses, et surtout noble et humble dans son angle principal, dans son cœur battant : l’amour d’un père pour sa femme et ses filles.

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