C’est un film que l’on attendait en salles la semaine dernière et qui, pour les circonstances que vous connaissez, sort en VOD ce mercredi (4 euros la séance ici, ne vous privez pas !). On applaudit l’initiative du distributeur, Shellac, qui nous permet de voir de nouveaux documentaires en restant confinés chez nous, d’autant plus qu’il s’agit d’un film remarquable. Avec « Monsieur Deligny, vagabond efficace », Richard Compans revient sur le vie et l’oeuvre de ce précurseur. Avec une maestria certaine. C’est notre premier conseil en cette période très particulière. D’autres viendront sans tarder… Portez-vous bien, et bon film !

Il faut sans doute commencer par rappeler qui était Fernand Deligny. Les cinéphiles le connaissent grâce à deux des films qu’il a initiés : Le moindre geste (1962-1971) et Ce gamin, là (1975). Les professionnels de l’éducation l’identifient à un pionnier de l’accueil expérimental des enfants « à problèmes », autistes ou pas. Instituteur, éducateur, animateur… C’était surtout un homme libre, critique et autocritique, un esprit buissonnier, inconditionné et farouchement indépendant, animé par la compréhension de l’autre dans toutes ses différences. Loin des sentiers battus, et loin du langage.

Il a d’abord exercé au sein de l’hôpital psychiatrique d’Armentières où, déjà, son sens aigu de l’observation lui permettait de comprendre, au-delà des apparences et des idées préconçues. Monsieur Deligny nous le rappelle : étonné que les enfants placés sous sa responsabilité préfèrent entendre Beethoven que de la musique militaire, il remarque que ce ne sont pas forcément les grandes symphonies qui fascinent ses élèves, mais le flash lumineux qui se produit à chaque tour du disque légèrement gondolé.

Fernand Deligny réorganisera ensuite l’institution en refusant d’assigner les enfants qu’elle héberge à un parcours tracé et autoritaire ; il fondera plus tard « La Grande Cordée », une association de prise en charge et d’hébergement décentralisés, avant de s’établir dans les Cévennes (« où la seule richesse, c’est l’espace ») pour construire un « réseau » bienveillant au service des enfants autistes. Sans médecins ni médicaments, il explique chercher « des circonstances qui pourraient permettre, (…) donner les moyens à un individu d’exister ». Et, précise Richard Compans : « Dans toutes ces situations, son point de départ n’est pas  »il faut qu’ils deviennent comme nous ! », mais plutôt  »qu’est-ce que nous nous pouvons faire pour qu’ils nous voient, et qu’ils aient envie de vivre avec nous ? » C’est la même question qu’il pose du début à la fin de sa vie, et c’est ce chemin-là que je voulais raconter. »

Voisinage

Richard Compans connaît bien le réseau cévenol créé par Fernand Deligny pour l’avoir fréquenté dès 1974 (« Fernand Deligny m’a accompagné dans ma démarche de cinéaste depuis près de 45 ans », dit-il), et c’est sans doute ces expériences et cette connaissance du terrain qui lui permettent de réaliser un film aussi précis que subtil et puissant. Un documentaire qui raconte à la fois le parcours et la personnalité de son héros, son amitié profonde avec François Truffaut, la fabrication concrète de ses films comme sa conception très « pratique » du cinéma, l’aventure de « La Grande Cordée » et ses différentes initiatives dans les Cévennes… Le canevas est dense, mais un savant exercice de montage d’archives visuelles et sonores, adossé à des tournages contemporains, rend compte de cette extra-ordinaire aventure avec une clarté et une simplicité étonnantes. Tout semble évident dans ce film – et c’est très compliqué à réaliser !…

Richard Compans ouvre son vagabond efficace (titre de l’un des livres de Deligny) par une séquence récemment tournée ; un petit-déjeuner qui se met en place dans la pénombre, puis se déguste dans la lumière du silence. L’absence de paroles est un indice, tout comme la répétition des gestes soulignés par la patience de la caméra à les retenir dans de longs plans fixes. Nous entrons dans l’univers façonné par Fernand Deligny. Gros plan sur « Gilles dit « Gilou », il vit ici depuis 1974. Je l’avais vu à l’époque pour la première fois ici à Monoblet dans les Cévennes, j’étais venu aider au tournage d’un film documentaire sur Fernand Deligny. » Image d’archive, coupure de presse, extrait d’une émission de radio… Dans Monsieur Deligny, vagabond efficace, il est question de temps, d’espace aussi, d’images surtout, et du « pouvoir » du cinéma.

Compagnonnage

Fernand Deligny était un remarquable orateur, un écrivain de talent et, le film le raconte, un praticien passionné du cinéma. La caméra comme outil pédagogique est inextricablement liée à son projet d’accueil d’enfants mutiques et autistes. Il s’en sert de manière « brute » pour documenter leur quotidien et le montrer aux parents, mais aussi d’une manière autrement décisive pour « créer du jeu ».

Dans cette entreprise cinématographique, il sera notamment accompagné par François Truffaut. Les deux hommes se sont rencontrés alors que le second peaufinait le scénario des 400 coups. Ils ont nourri une abondante correspondance que le film nous restitue avec délicatesse. On lit entre les lignes qu’ils s’écrivent un profond respect mutuel. Deligny, qui connaissait André Bazin, conseille le père spirituel d’Antoine Doisnel et le réalisateur de L’enfant sauvage. Truffaut se démène (avec d’autres, Chris Marker par exemple) pour que l’éducateur ait les moyens de réaliser ses projets cinématographiques.

Ce sera donc Le moindre geste, puis Ce gamin, là et Projet N ou encore A propos d’un film à faire. A chaque fois, Fernand Deligny est le chef d’orchestre, mais ni ne filme, ni ne monte. Ce qui l’intéresse, c’est ce que produit la caméra sur les gens qu’elle filme, et avec ceux qui filment. Il explique : « Le film leur donne une raison d’être. Ils ont une preuve à faire. On les a traités de caractériels, de déficients, de malades, de déchets, ils peuvent définir des exemples. Avec la caméra, le monde les regarde, le monde des autres qui n’avait rien à faire d’eux, et seront tout à l’heure les témoins de ce qu’ils font chaque jour. Mise en scène ? Non. Mise en vue, mise au clair, mise en public. » Juste après cette citation, nous retrouvons Antoine Doisnel sur la plage qui clôt Les 400 coups. Raccord éloquent qui construit du commun et de la parenté : la scène a été inspirée par Deligny.

Lignes d’erre

Fernand Deligny, comme Compans dans les séquences contemporaines qu’il a montées dans son film, s’attache aux détails, aux gestes, aux deux mains d’un être humain qui n’arrive pas à faire un nœud avec son lacet. Il cherche aussi avec les images à montrer « qu’un enfant fou n’est pas à mettre au rebut et que nous avons bien besoin de ce qu’il peut nous révéler ».

Ces images, ce sont aussi les « lignes d’erre ». Pour comprendre ces enfants sans la béquille du langage, Deligny observe, et dresse la cartographie de leur territoire. Il fait esquisser le tracé des déplacements de chaque pensionnaire pour tenter d’y débusquer une raison ou une logique, une explication ou des centres d’intérêt récurrents. Les dessins sont fascinants. Leurs univers sont faits d’espaces, et pas de temps. Il n’y a pas de « projet », pas de « projection » (si ce n’est via l’oeilleton de la caméra) ; il y a d’autres choses, insondables et énigmatiques. A rechercher du côté du langage non verbal.

Ce langage non verbal, c’est aussi peut-être le plus beau geste du film. Un « moindre » geste, presqu’inaperçu. Richard Compans retrouve les personnages qui prenaient leurs petits-déjeuners au début du film. Là, en extérieur, ils chargent des buches dans une remorque. L’un d’eux, tout sourire, semble se contenter d’avoir le bois dans les mains. Jacques, le premier à avoir rejoint Deligny en 1967, pose la main sur le bras du jeune homme, qui dépose alors les buches dans la remorque. Il ne se dit rien, juste un effleurement, et la communauté fonctionne…

Dans sa radicalité (il a par exemple toujours refusé l’aide des « institutions », comme à la suite du succès populaire de Ce gamin, là), Fernand Deligny a construit un monde d’émancipations au-delà du langage, un cocon sensoriel pour ceux qu’il a choisi d’accueillir et de considérer autrement que la société le faisait. Son regard sur la différence et sur la norme a manifestement un héritage – et c’est heureux ; héritage que ce film sensible, modeste et délicat, nous offre en partage. Comme un cadeau.

Cédric Mal

Ecouter aussi

Fernand Deligny 1/3 : Les vies retranchées (France Culture, 5 août 1977)

Fernand Deligny 2/3 : Le radeau du dernier recours (France Culture, 12 août 1977)

Fernand Deligny 3/3 : La brèche aux loups (France Culture, 19 août 1977)

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