Après notamment Tribeca et Sundance 2020, l’expérience était sélectionnée à Venice VR, la section réalité virtuelle du festival de Venise cette année. Elle est également visible jusqu’au 27 septembre à NewImages, le festival de création numérique du Forum des Images à Paris.  Dans le très beau « The book of distance », Randall Okita retrace l’épopée de son grand-père japonais émigré au Canada. 

Un album de photographie est posé sur une table, qui attend que vous l’ouvriez. Quelques photos un peu floues que vous pouvez saisir, alors qu’une voix masculine commence à vous parler. Randall Okita – ou plutôt son avatar – apparaît bientôt dans votre champ de vision. L’homme asiatique sur les photos est son grand-père, Jonezo Okita, et il va vous en raconter l’histoire. D’ailleurs, vous voici déjà au Japon, dans une maison de famille, au moment des préparatifs du départ de Jonezo pour le Canada. Un appareil photo est juché sur un trépied devant vous : il vous appartient d’immortaliser ce moment. Un cliché noir et blanc apparaît devant vos yeux.

La mise en scène de la mémoire photographique en réalité virtuelle n’est pas une première pour l’Office National du Film du Canada, producteur de The book of distance. On songe à Le photographe inconnu (2016), méditation sur la photographie de guerre à partir de clichés de celle de 1914-1918 [1].  On est ici dans un registre fort différent, qui engage l’utilisateur dans l’intimité d’une existence.

 

Le dispositif de The book of distance est posé dès les premiers instants: la réalité virtuelle donne vie aux ingrédients traditionnels du documentaire d’archives. Les scènes figées de l’album de famille s’animent autour de vous. Les lettres et les billets de bateau passent entre vos mains. Vous composez la valise de Jonezo et bientôt vous voici à ses côtés, voguant sur les vagues somptueuses d’une mer de théâtre à l’italienne. Direction Vancouver.

La réussite d’une oeuvre VR en 3D temps réel tient pour une bonne part à la qualité de son univers visuel, ici lumineux et sensuel. Celle de ce book of distance tient aussi à la simplicité et la pertinence de ses interactions, qui tour à tour placent l’utilisateur dans la position du témoin (photographe) et le rendent partie prenante de l’épopée migratoire de Jonezo. Et voici que l’on plante des piquets autour de l’exploitation de fraises que le grand-père et sa femme, japonaise elle-aussi, ont bâti de leurs mains. Partageant le quotidien du couple jusqu’à la table familiale, l’on est d’autant plus heurté lorsque leur “rêve canadien” vient se briser sur la Seconde Guerre mondiale et les mesures d’internement et de spoliation frappant les ressortissants nippons.

A travers la quête d’un grand-père disparu, The book of distance évoque une identité meurtrie, celle d’une génération d’immigrants japonais et de leurs descendants. L’hommage à ce vieil homme aimant et serein, imperméable au ressentiment, esquisse pourtant un chemin de réconciliation.

Notes

[1] Voir « Le photographe inconnu » : Histoire d’un projet documentaire à deux têtes, dans « Les nouveaux territoires de la création documentaire ».

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