Infrarouge avait récemment diffusé un film magistral dans les prisons françaises : « Parloirs », de Didier Cros. Eh bien la case documentaire de France 2 récidive aujourd’hui avec « Détenues ». Un documentaire produit par What’s Up Films et réalisé par Marie Drucker qui nous conduit avec tact et sensibilité à la rencontre de femmes condamnées à de lourdes peines. Un film tout en douceur, rempli d’humanité, et qui donne à réfléchir. Diffusion ce mardi 9 février à 23h sur France 2, puis sur la chaîne Youtube d’Infrarouge.

Capture3Elles s’appellent Betty, Edith, Françoise et Danièle. Elles ont été condamnées à de longues peines parce que, pour la plupart et comme elles le disent à mots couverts, elles ont « enlevé la vie à quelqu’un ». Elles regrettent leurs actes mais elles en assument le prix, et elles témoignent à visages découverts ; dispositif inédit qui prend soin de conserver un voile de pudeur.

C’est la première liberté que ce film permet aux détenues : disposer d’un cadre approprié pour témoigner en toute franchise. Prendre le temps de l’écoute (six mois de repérage sans caméra) pour mieux énoncer un destin, ménager recul et « bonne distance » pour mieux accueillir ces confessions poignantes, et très intimes. Permettre à ces femmes, loin de toute contingence médiatique, de formuler leurs culpabilités, leurs peines, leurs douleurs et leur honte d’avoir « tout gâché ». Souligner également, et sans le surligner, le poids de la solitude à l’heure de « la fermeture » (des cellules), mais aussi enluminer la camaraderie qui se dégage des activités quotidiennes qui rythment leurs existences et leur permettent d’oublier que, dehors, le monde tourne. Sans elles.

Nous sommes dans un centre pénitentiaire que le film ne nommera pas – discrétion oblige – en quête de l’humanité qui subsiste en prison. Et ça déborde. Il n’y a qu’à soutenir le regard que Betty plante en direction de la caméra d’Isabelle Razavet pour saisir la complexité de ces destins qui s’ouvrent à nous. Coupables bien sûr, toutes condamnées devant une cour d’assises, mais le film n’en n’a cure. Il ne cherche pas à juger mais à comprendre. Son affaire, ce n’est pas tant la vérité des prétoires que l’authenticité des cœurs.

Le documentaire de Marie Drucker progresse en tissant les fils de quatre existences anéanties par le crime. « En 10 ou 15 minutes, tout s’envole » concède l’une. Prise dans un engrenage similaire, une autre avoue une vie confortable et bien rangée avant que tout bascule. « Parfois, je me regarde dans la glace et je me dis que je suis un monstre (…) mais j’ai appris à vivre avec parce que je n’ai pas d’autre choix », entend-on un peu plus tôt. En maintenant ce souci d’entendre ces destins, la trame narrative alterne confessions face caméra, séquences en ateliers, conversations à bâtons rompus entre détenues et moments d’extrême solitude.

Cadrages soignés, lumières bienveillantes et plans d’extérieur comme autant de « pauses figuratives »… La parole dans ce film est de cristal, choyée comme un minerai fragile et précieux. Les mots sont précis, et les phrases parfois elliptiques, mais il transpire de la représentation – de la part des filmeuses comme des filmées – quelque chose de simplement honnête.

Toutes ces femmes nous décrivent un horizon bouché, et le poids du remords (« Si seulement j’avais une baguette magique… »). Le reflet de leurs visages se cogne aux vitres et aux barreaux de la prison. Aucun échappatoire possible : il faut faire face. Les nuages passent au-delà, cependant que la seule réalité extérieure qui s’immisce dans leurs cellules de 7 ou 9 mètres carrés provient du téléviseur. Images ahurissantes d’émissions de télévision décérébrées qui se heurtent au silence de ces huis clos solitaires.

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La sincérité des relations entre filmeuses et filmées se traduit également par la subtile et respectueuse attention portée aux détails. Des mains qui triturent une blouse pour dire la malaise, des pieds chaussés d’escarpins qui se dandinent pour signifier l’amour et le désir au parloir, un sapin de Noël accroché à une fenêtre ou un carnet de numéros de téléphone pour évoquer le besoin d’une famille absente… Ce sont des univers intimes et fragiles que la caméra capte avec douceur et dévoile avec méticulosité.

Des mondes dont la présence s’impose également grâce au son. Cliquetis des clés dans les serrures, bruits sourds de pas dans les couloirs, résonances des voix qui se perdent dans l’immensité glacée de la prison… Autant de nuances, métalliques et lointaines, qui viennent densifier la représentation en tissant une toile de fond sonore qui met aussi en relief la chaleur et la familiarité qui se dégagent malgré tout des lieux.

Cette proximité qu’on finit par entretenir avec les personnages du film, c’est aussi le fruit de la présence discrète de la réalisatrice en marge du cadre. Sa voix s’entend à quelques reprises (deux de trop, pour tout vous dire…), et son visage reste hors-champ. Marie Drucker explique : « Il s’agit bien d’un film documentaire. En aucun cas d’un reportage, ni d’un travail sur le système carcéral. Il n’était pas non plus question de faire un film « incarné ». De me mettre à l’image. Seules les détenues et le personnel de la prison devaient être présents à l’écran. C’est pourquoi je n’ai pas souhaité non plus « raconter » avec un commentaire – qu’aurais-je pu dire de plus fort ou de plus intéressant qu’elles ? ».

Capture7474Ces femmes détenues dont nous suivons les tourments ne cultivent pas toutes les mêmes espoirs. La communauté de destins s’arrête face à la Direction des affaires criminelles et des grâces. On ne verra rien des coulisses de ces requêtes mais, bien plus éloquent, on en devinera le résultat sur le visage des concernées. Des rires, des larmes. Du bonheur et de la détresse. Mais l’intelligence du film consiste à rester sur le fil du rasoir. Les auteurs tentent de ne pas prendre parti, et de ne pas commenter. On conçoit alors la libération anticipée de l’une ou le refus de commutation de peine de l’autre comme la simple expression du « cours de la justice »…

Concert de casseroles sur les barreaux de la prison. Edith ferme sa cellule et remet les clefs de « son F1» aux surveillants. Quand on la hèlera au loin (« Poulette ! Poulette ! »), les bras chargés de sacs elle répondra qu’elle ne peut pas se retourner…

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Détenues est un documentaire à regarder en écoutant ensuite (ou avant) cette formidable série sur France Culture : « La prison, et après ».

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