Direction Montréal ! Et une rencontre avec un acteur qui ne s’était pas encore exprimé sur ce site… Radio-Canada, diffuseur public historique de documentaires, continue de drainer l’attention au Québec, et dans toutes les provinces du pays. Alors, quelle politique éditoriale ? Quelle stratégie dans un contexte bouleversé par Netflix et consorts ? Réponses de Georges Amar, coordinateur du service « documentaires » de Radio-Canada. Les propos sont recueillis par Fanny Belvisi.

Le Blog documentaire : De quoi est constituée l’offre de documentaires diffusée par Radio-Canada ?

Georges Amar : Chez Radio-Canada, nous avons une émission intitulée « Mille et une vies » dans laquelle nous diffusons des documentaires. Il s’agit de documentaires produits au Canada en partenariat avec Radio-Canada, mais qui sont réalisés par des producteurs indépendants. Nous en coproduisons à peu près une vingtaine par an.

Nous nous occupons également de documentaires scientifiques pour une émission qui s’appelle « Découverte ». Ce sont des productions originales qui, souvent, sont également des coproductions.

Enfin, nous avons une chaîne d’information continue qui s’appelle Réseau de l’information (RDI). Là aussi, il y a une dizaine de documentaires par année. A la différence de l’émission « Mille et une vies » qui est plus générale, ce sont surtout des documentaires liés à l’actualité avec des enjeux sociaux et des problématiques actuelles.

Dans les documentaires que nous proposons, nous défendons un panel assez large. Il y a des documentaires d’auteurs mais pas uniquement. Nous faisons aussi des biographies, des enjeux sociaux, etc. C’est très large.

Combien de temps cela fait-il que vous travaillez à Radio-Canada ? Comment êtes-vous arrivé à ce poste ?

Cela fait maintenant plus de 30 ans, car je suis documentariste et que je réalise moi-même des documentaires. Chez Radio-Canada, j’ai un titre de réalisateur/coordinateur. Je coordonne le service de Radio-Canada à la formation et, depuis 2008, je suis responsable du documentaire.

Cette double casquette est nécessairement un atout ?

Disons que je sais exactement comment on fait des films. Quand j’achète un film, je peux m’imaginer de quel genre il sera, même si je peux évidemment me tromper.

Ce double regard me permet d’avoir une compréhension plus juste de la complexité qu’un film peut avoir dans sa réalisation et/ou dans sa production. Je peux partager plus facilement les angoisses ou les craintes des réalisateurs, mais aussi les conseiller.

© Cédric Mal

Quelles sont les évolutions que vous avez vues au sein de Radio-Canada concernant la situation du documentaire au Canada ?

Le documentaire au Canada a différentes sources de financement, dont l’une des plus importantes est le Fonds des Médias du Canada. Or, cette enveloppe n’est pas stable puisque son renouvellement n’est pas régulier, mais basé sur les cotes d’écoute. Si le documentaire faisait de grandes audiences, tout le monde voudrait en faire ! Nous sommes donc victime des règles de ce fonctionnement. Malheureusement cette enveloppe baisse et inévitablement cela ne fait pas du bien au documentaire.

Si on part du principe qu’un documentaire coûte 1 $, que Radio-Canada contribue à hauteur de 0,40 $, que le Fonds va donner 0,35 $, et que le reste va être financé par d’autres partenaires, il est évident que si les 0,35 $ attribués par le Fond baissent, inévitablement le budget du documentaire va être réduit et cela crée une difficulté pour le réalisateur de trouver les fonds adéquats.

Comment Radio-Canada s’implique dans la production des documentaires ? Comment se passe la sélection des projets et leur accompagnement ?

L’engagement de Radio-Canada dans la production de documentaire est inévitablement très fort, puisque c’est nous qui recevons les projets, qui les sélectionnons et qui les parrainons jusqu’à la fin. Même si les documentaires ne sont pas produits à l’intérieur de Radio-Canada, ils sont réalisés sous notre supervision.

Concernant leur sélection, un comité du documentaire se réunit une fois tous les trimestres en fonction de tous les projets que nous recevons. Nous déterminons ensemble lesquels d’entre eux nous choisissons d’accompagner. Ensuite, les équipes sont invitées à venir nous rencontrer pour défendre leur projet grâce à un pitch. Celles qui réussissent cette étape partent en développement puis, quelques mois après, en production, et ainsi de suite. Dans tous les cas, c’est un comité qui décide des projets qui pourront être réalisés, car nous ne pouvons malheureusement pas tout faire. Nous recevons à peu près 400 projets par an, il faut donc que tous les trimestres nous fassions un premier tri pour ne pas faire attendre les gens trop longtemps.

Radio-Canada accompagne les projets retenus au niveau des recherches à poursuivre, des intentions de réalisation, jusqu’à l’étape de la production en tant que telle. Puis intervient le premier montage. Entre le moment où nous acceptons un projet et où ce dernier est diffusé, il faut compter environ deux ans et demi. C’est un long processus.

Vous évoquiez la sélection des projets. Le choix est-il aussi fait en fonction d’une pression des audiences… En quoi influencent-elles la forme et les sujets des projets que vous sélectionnez ?

Nous n’avons pas de pression des audiences. Nous en tenons compte bien sûr, car nous voulons que les films soient vus, mais ce n’est pas une exigence sine qua non. De toute façon, la recette magique n’existe pas. Nous choisissons ce qui nous apparaît le plus rassembleur, le plus pertinent, mais pour le moment la côte d’écoute n’est pas encore une exigence. Ceci dit, il est évident que nous ne choisirons pas un film que personne ne verra.

© Cédric Mal

Quelles sont les audiences moyennes des documentaires sur Radio-Canada ? Et quels films attirent le plus de spectateurs ?

L’audience moyenne pour les documentaires diffusés sur Radio-Canada est de 240.000 personnes, ce qui représente 8 à 10% de parts de marché. C’est vraiment curieux de constater quels sont les documentaires qui plaisent au public. Par exemple, on a remarqué que les gens aiment bien les sujets religieux, les sujets de guerre également, et plus spécifiquement la Seconde Guerre mondiale. Et puis parfois, c’est étonnant, des choses fonctionnent, et d’autres pas du tout. Il y a tellement d’impondérables : Est-ce qu’il y avait du hockey ce soir-là ? Est ce qu’il y avait un autre film sur une autre chaîne ? Est-ce qu’il faisait beau ou pas ? Ce n’est pas évident.

Ces films sont-ils ensuite disponibles en replay ? Ont-ils du succès après leur diffusion à la télévision ?

Nous avons une plateforme qui s’appelle tou.tv sur laquelle les films sont disponibles en replay. Elle comporte une partie gratuite et une autre qui est payante, mais les documentaires sont repris gratuitement pour un bon moment.

Malheureusement pour le replay, nous avons juste une visibilité sur les « clics », mais on ne sait pas combien de temps les personnes sont restées. Nous n’avons pas encore de données exactes pour comptabiliser les gens qui ont visionné les films en entier.

Radio-Canada se préoccupe t-il des formes émergentes comme le documentaire interactif ou les documentaires en réalité virtuelle ?

Je ne suis pas là-dedans moi. Je n’en connais pas assez pour vous parler de ça, car nous n’en sommes pas encore là dans mon secteur.

Y a t-il de grandes évolutions à prévoir quant à la politique de diffusion chez Radio-Canada ?

Les trois plateformes qui diffusent au total une trentaine de documentaires par an sur Radio-Canada se portent bien. Ce volume n’est en tout cas pas menacé. La seule chose qui baisse, c’est cette fameuse enveloppe du Fonds des Médias du Canada. A Radio-Canada, il y a un budget stable qui est dégagé chaque année pour le documentaire. On appelle cela les « licences », qu’on octroie aux producteurs. Bon an mal an, celles-ci sont restées stables. Il n’y a pas eu de croissance mais il n’y a pas eu de chute non plus !

A Radio-Canada, il y a toujours eu des documentaires même si au début, comme presque toutes les chaînes publiques, ils étaient réalisés en interne. Avec les restrictions budgétaires, le documentaire a tranquillement glissé vers le privé. Même si ce secteur est constamment en évolution, il reste un axe fondamental pour nous.

Est-ce que vous exportez vos projets ? Et est-ce que les coproductions internationales sont fréquentes pour vous ?

Bien sûr que nous faisons des coproductions ! Mais chez nous, il faut qu’un producteur étranger s’associe à un producteur canadien, et nous faisons affaire avec ce producteur canadien. Il faut donc d’abord que le producteur étranger trouve un partenaire canadien. Les projets de coproductions « directes » fonctionnent donc seulement en préachat ou en acquisition, mais pas en production. Quant aux projets choisis dans ce cadre, ils sont assez larges, même si nous ne pouvons malheureusement pas tous les faire !

Nous avons fait des coproductions avec des Palestiniens, avec des Suisses, etc?. Nous gardons notre ancrage canadien, québécois, mais cela n’exclut pas qu’une partie de nos productions soient d’envergure internationale avec des sujets internationaux.

Comment envisagez-vous la concurrence des nouveaux acteurs sur internet, Netflix en particulier ?

La plateforme numérique tou.tv dont je parlais tout à l’heure réunit plusieurs réseaux français du Québec : l’Office National du Film, TV5 Québec, Bell media, et Canal V. Ils se sont associés pour mettre plusieurs de leurs documentaires sur tou.tv. Il s’agit clairement d’une réponse à Netflix. Notre vice-président, Michel Bissonnette, a dit que cette plateforme avait été lancée pour « ne pas échapper à toute une génération. » De plus en plus de jeunes s’abonnent à Netflix ; ils n’aiment pas les rendez-vous, ils regardent ce qu’ils veulent regarder quand ils veulent. Et surtout, ils veulent regarder ce qu’ils paient et ne pas payer ce qu’ils ne veulent pas voir. Pour ne pas les perdre, il était donc important que notre réseau francophone occupe lui aussi le terrain du numérique.

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