Mettons-nous un peu à hauteur d’enfant pour apprécier – et ce n’est pas si courant – un documentaire conçu à leur intention qui a débarqué dans les salles françaises ce 9 novembre (après une diffusion fort matinale sur ARTE en mars et avril derniers)… « Trois pays, trois sports, trois enfants filmés au plus près de leurs émotions », c’est la promesse affichée par « Gaine de champion ». Pari difficile que s’est lancé le réalisateur danois Simon Lereng Wilmont, avec la complicité de Viktor Kossakovsky, et pari assurément réussi. Le documentaire est distribué dans une vingtaine de salles, majoritairement en VF (idéale pour les plus jeunes).

capture-decran-2016-11-06-a-20-37-56Ruben est un jeune escrimeur, sans doute bientôt amoureux, qui n’aime pas perdre. Ou, disons-le autrement : qui n’a pas encore appris à apprécier la défaite, qui n’a pas encore intégré les fameuses « vertus de l’échec ». Nastya a choisi la danse, elle cultive une relation discrètement symbiotique avec sa petite sœur Polina et se donne corps et âme pour briller, non sans peines. Chikara, de son côté, est apprenti sumo, sous l’œil « attentif » de son ancien lutteur de père, et n’est peut-être pas appelé au même destin que celui qu’il faut coûte que coûte émerveiller. Ces trois enfants, sportifs en devenir, forment le triptyque qui constitue ce documentaire. Trois moyens-métrages d’une trentaine de minutes pour chacun, réunis en un unique film vu en festivals à Amsterdam (IDFA), Malmö (BUFF), Toronto (TIFF), à Taipei ou encore au Qatar.

Le projet initial, c’est Simon Lereng Wilmont qui le porte depuis son premier succès documentaire, Above the ground, beneath the sky, prix du court-métrage au festival Cinéma du Réel en 2009. Après avoir filmé un jeune Égyptien rêvant de devenir acrobate dans un cirque, il a décidé de creuser ce sillon des portraits d’enfants saisis dans une activité sportive qui, apparemment, les passionne. La série Ultra Sport Kids compte six épisodes au total, coproduits par trois société scandinaves (Final Cut for Real au Danemark, Sant & Usant en Norvège, Story en Suède), et sera éditée en DVD l’an prochain sur le territoire français.

La bonne intuition de Simon Lereng Wilmont aura été de suivre ces jeunes champions qui excellent dans leurs domaines sportifs respectifs pour en faire des films, inévitablement et invariablement rythmés par les entraînements et les compétitions. Travail, épreuves, succès ou échecs… Cette tension dramatique, évidente mais efficace, saura maintenir l’intérêt des plus jeunes spectateurs, d’autant qu’elle est sous-tendue par une réalisation soignée, et à chaque fois spécifique.

Le premier film tourné par le réalisateur danois se situe au Japon – là où il a de la famille et pays dont il a étudié la langue. Son intention de départ, c’est de tenter de percer les arcanes du monde des sumotoris – comme Jill Coulon l’avait brillamment fait avec Tu seras Sumo. Intention dont il reste aujourd’hui d’évidentes traces dans le montage final de cet épisode tant les plans « empêchés », qui figurent une personne ou un élément de décor en amorce ou dans le champ, interdisent de contempler pleinement nombre d’images.

Le présupposé de départ du portrait du jeune escrimeur est différent. Le cinéaste se focalise d’entrée de jeu sur Ruben, indépendamment de son « univers » : « La première fois que je [l’ai] vu en compétition, il y avait à la fois de la frustration et des larmes de joie. Je voulais comprendre ce qui fait qu’on devient un champion, comment on arrive à gagner des compétitions difficiles et comment on peut continuer à avancer après une défaite ». Nul filtre ici entre le réalisateur et son personnage : les cadres sont serrés, focalisés sur le visage du jeune sportif, le monde extérieur (ses parents, sa passion des jeux vidéo, etc.) reste hors-champ, sauf imprévu.

capture-decran-2016-11-09-a-22-58-33L’imprévu, c’est Marie. Jeune championne d’escrime, elle s’entraîne dans le même club que Ruben, participe aux même compétitions… et petit à petit leur complicité se renforce, leurs gestes se rapprochent. On assiste à la naissance des premiers sentiments, les corps s’attirent et se repoussent dans un jeu de séduction non encore assumé. Tout en subtilité, le film tire cet autre fil, au-delà du sport, et la narration se dote d’une nouvelle dimension qui en rehausse le relief général.

Le principe de composition est le même au Japon. Aux difficultés et à l’entraînement acharné du jeune Chikara s’ajoute cette relation complexe entre un père et un fils faite d’admiration, de crainte, de respect et d’amour. C’est une strate du discours extra-sportif encore plus prégnante, plus structurante qu’au Danemark, et ici comme là-bas, elle s’énonce sur la banquette arrière d’une voiture. Le motif est repris dans les deux moyens-métrages : c’est dans les trajets entre le domicile et les salles de sport que se jouent et se cristallisent les passions.

Dans les deux moyens-métrages, cependant, une différence notable : l’utilisation de la voix-off. Absente pour l’escrimeur, elle guide la représentation au Japon où le jeune Sumo délivre lui-même ses impressions, ses doutes, ses enthousiasmes et quelques indications techniques sur son sport. L’intention, on l’a dit, était plus démonstrative ; le réalisateur explique : « Avec ce film, au-delà du sport, je tenais à lutter contre les stéréotypes sur le Japon que nous avons en Occident, et à montrer le regard qu’un enfant peut porter sur son père. ». L’utilisation d’un commentaire énoncé et rejoué par les personnages est repris dans le portrait de Nastya, mais dans une veine beaucoup plus subjective et introspective… Autre réalisateur, autre documentaire.

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Dans le film qu’il signe au sein de l’académie Boris Eifman à Saint Petersbourg, Viktor Kossakovsky fait voler en éclats la rigueur académique de Simon Lereng Wilmont. Le cinéaste russe, auteur notamment de Tishe !, Svyato ou plus récemment ! Vivan las antipodas !, s’écarte d’un cadenas bien huilé pour sublimer la grâce et la fragile détermination de la jeune Nastya. Plans extra larges, composition très graphique des cadres, musique disséminée avec parcimonie « au-dessus » des voix, soin accru porté à la lumière qui – bien que froide – enveloppe les corps d’un halo de douceur… La partition est précise, minutieuse, et embrasse dans un même mouvement la jeune danseuse, sa sœur, ses camarades et l’institution avant-gardiste qui les accueille (fil narratif aussi discret que fondateur).

Cette caméra virtuose saisit les corps au travail, en souffrance – et celui de Nastya le premier, mais elle capte aussi les sentiments qui les traversent. « La première fois que j’ai vu Nastya, j’ai tout de suite été impressionné par la beauté de ses mouvements. Elle exécutait ses exercices à la perfection mais transmettait aussi des émotions, bien plus que ses camarades. ». Les danseuses tout en souplesse et en rondeur se meuvent dans un espace structuré par des lignes droites. La géométrie (contraignante) de l’espace révèle leur grâce que le cinéaste se charge de mettre en lumière, comme l’intériorité de Nastya.

Une simple descente d’escalier, une scène burlesque de chahut, la répétition des mêmes mouvements jusqu’à l’épuisement… Chaque scène fait l’objet d’un investissement sincère de Viktor Kossakovsky (« C’est amusant, mais ce sont les discussions entre Nastya et Polina, sur ce pourquoi elles veulent danser, qui m’ont aidé à comprendre pourquoi il est si important pour moi de faire des films. »). L’auteur marque par ailleurs la représentation de sa présence en y insérant des images animées, oniriques, qui traduisent aussi les états émotifs de ses personnages.

Ce travail d’orfèvre d’une inventivité formelle certaine est le plus beau cadeau que le cinéaste russe pouvait offrir à ses jeunes spectateurs. Si Graine de champion est bien sûr riche en informations et en enseignements sur le sport en général, la persévérance en particulier, la maîtrise de ses émotions, la gestion de l’adversité, les relations avec les parents, les entraîneurs, les ami(e)s, etc. c’est avant tout une belle déclaration d’amour au cinéma. Et surtout, la démonstration éclatante que le documentaire est avant tout une expérience artistique sensible en même temps qu’un possible questionnement sur nos propres existences et notre rapport au monde. C’est d’ailleurs les cinéastes qui en parlent le mieux :

« En tant que cinéaste et en tant que père, je pense qu’il est bon de donner à voir aux enfants des choses moins simplistes que tout ce qui leur est habituellement proposé à la télévision. Je veux leur apprendre à voir le monde à travers d’autres prismes que le prisme américain dominant ».
Simon Lereng Wilmont

« Dans l’univers des films documentaires, on ne s’intéresse pas assez aux enfants. En tant que cinéaste et en tant que père d’un garçon de 12 ans, je crois en la nécessité de produire des documentaires pour eux. C’est pourquoi il est important de produire des films qui ne se concentrent pas seulement sur des sujets pouvant les intéresser mais des films qui leur donnent des outils pour grandir et devenir des individus avec leur liberté de penser. La seule manière d’y arriver, c’est de faire des films avec une grande valeur artistique ! »
Viktor Kossakovsky

Bonus

Le dossier pédagogie du film 

Les dix conseils de Viktor Kossakovsky à quiconque serait tenté par l’aventure documentaire…

kossakovsky

One Comment

  1. Bonjour,
    Ce film documentaire correspond à un projet pour lequel je travaille. Il s’agit de suivre pendant un an 5 ou 6 jeunes filles sportives françaises (13 – 14 ans) dans leur vis quotidienne de jeunes sportives sportives de haut niveau. Elles seront accompagnées par une sportive de haut niveau reconnue. Tout ce la dans le cadre de la présentation de la candidature de Paris 2024.
    Si Paris est retenu, on continuera de les suivre jusqu’en 2024. Dans cette seconde phase on rajoutera d’autres jeunes filles avec d’autres sports ( une dizaine environ).
    Je serais ravi d’échanger avec les auteurs pour discuter de ce projet.

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