Le Blog documentaire partenaire d’un film événement en salles dès le 10 février ! « Homeland, Irak année zéro », monumentale fresque de plus de 5 heures, « home movie à résonance universelle » qui nous plonge en Irak, avant et après l’intervention militaire américaine. Le réalisateur Abbas Fahdel sera à Paris pour la sortie du film, et participera à une Première exceptionnelle mercredi prochain dès 17h au MK2 Beaubourg. Réservation indispensable sur Leetchi pour profiter de places à moitié prix – privilège dont vous êtes les seul(e)s bénéficiaires !… Dans l’attente, Benjamin Chevallier vous propose cet entretien réalisé il y a quelques semaines avec l’auteur du film.

Homeland1Le Blog documentaire : Votre film entretient une résonance singulière avec l’actualité récente. Ces derniers mois, l’Etat français a réagi aux attaques terroristes de Paris par des bombardements sur l’Irak et la Syrie. Et ce, sans que la question des conséquences sur les populations civiles ne se pose vraiment dans le débat public. Comme si les habitants de la région faisaient partie d’une vaste abstraction médiatique. Contre cela, Homeland, Irak année zéro reflète-t-il avant tout un désir de fournir au monde une autre image de votre pays natal, incarnée et vivante ?

Abbas FahdelAbsolument. Je vis en France depuis 20 ans, et je souffre de l’absence d’images des Irakiens. En 1991 déjà, pendant la première guerre du Golfe, on parlait de l’Irak tous les jours à la télévision, mais paradoxalement, on ne voyait jamais le vrai pays. Et en 2003, encore une fois, on ne voyait que Saddam, les armes de destruction massives, et les plans larges du ciel de Bagdad, de nuit, strié par les bombes américaines. Alors qu’évidemment, au-delà de cela, il y a 25 millions de civils irakiens, dont ma famille et mes amis. A quoi ils ressemblent ? Comment vivent-ils ? Qu’est-ce qu’ils pensent ? Tout cela, personne ne s’en souciait. Mais moi, en tant que cinéaste et en tant qu’irakien, j’ai senti le devoir de le montrer.

Et effectivement, Homeland : Irak année zéro est un excellent antidote pour désamorcer l’idéologie du choc des civilisations.

En tout cas, je serais très heureux qu’il y contribue. Dans les festivals américains qui ont montré le film, certains spectateurs sont venus s’excuser à la fin de la projection pour le mal que leur gouvernement avait pu faire à l’Irak. Ils me disaient qu’ils étaient trop jeunes, qu’ils manquaient d’informations à l’époque…. Ils étaient sous le choc, découvrant que les familles irakiennes ressemblaient en tout point aux leurs !

Et donc, évidemment, à mes yeux, la théorie de l’affrontement Occident/Orient ne tient pas debout. Elle n’est qu’un argument construit pour faire la guerre. Car il n’y a aucune différence fondamentale entre les peuples arabes en général – et irakien en particulier – et les autres. Les Irakiens sont des gens qui partagent les ambitions de tout le monde : ils veulent vivre en paix, éduquer leurs enfants, s’aimer, etc.

J’étais horrifié par la propagande dominante à l’époque de Georges Bush. Le monde entier semblait convaincu que l’Occident allait affronter l’Orient. Que c’était inévitable. Et encore aujourd’hui, il faut rester vigilant car cette idée refait souvent surface, comme après les attentats de Paris par exemple. Certains essaient de nouveau de nous faire croire que les Musulmans sont tous des terroristes. Moi, ma famille est musulmane, on la voit dans le film, et il me paraît clair qu’ils ne se lèvent pas le matin avec l’intention d’aller attaquer l’Europe.

Avec la première partie du film, on devient le témoin des derniers instants d’un Irak sur le point de changer irrémédiablement. Et il n’est pas commun de voir un documentaire parvenir à capter si fidèlement la fin d’une époque, l’Histoire en marche, l’avènement du passé … Existe-t-il encore aujourd’hui des vestiges de cet autre temps ?

Il y a toujours des Irakiens qui essaient de vivre sur place. Mais l’Irak que j’ai filmé n’existe plus. D’abord, géographiquement, le pays a éclaté. Le Nord – le Kurdistan – est indépendant. L’Est se retrouve sous le contrôle de Daesh (y compris la ville de Hit, où j’ai beaucoup filmé). Il n’y a que Bagdad et le Sud qui soient toujours aux mains du pouvoir central. Toutes ces divisions m’attristent beaucoup. Je considère qu’elles représentent un appauvrissement total. Je ne veux pas d’un pays où tout le monde se ressemble, partagent la même religion, la même langue, la même ethnie. Moi, l’Irak que j’ai connu était un pays arc-en-ciel, multiculturel. Aujourd’hui, tous ceux que je connais veulent partir. Y compris mon frère, qui a toujours été très attaché à son pays, mais qui souhaite voir ses enfants grandir ailleurs. Pendant longtemps, à chaque fois que je retournais en Irak, je découvrais avec surprise des gens optimistes, qui avaient envie de se battre et de rester. Ce n’est plus le cas désormais.

Si j’ai fait ce film c’est que, malgré toutes mes craintes, je gardais espoir pour mon pays. L’espoir que la guerre nous débarrasse de Saddam. L’espoir qu’au chaos de l’intervention américaine succède la démocratie. Aujourd’hui je dois dire que je suis nettement plus pessimiste.

Dans la première partie du film, la caméra ne nous emmène que très rarement à l’extérieur, dans les rues de Bagdad. Puis, dans la seconde, nous y sommes plongés constamment. Les langues se délient, les gens ont besoin de s’exprimer, et vous étiez là pour recueillir leurs mots. Comment comprendre cette évolution ?

Dans la première partie du film, sous Saddam, l’espace public n’existait tout simplement pas. Les gens ne pouvaient pas parler. Il y avait d’un côté le leader, le père, le Dieu, et de l’autre, la foule des anonymes sans visages, les Irakiens. La propagande de Saddam avait réduit le peuple à cela. Évidemment, il était strictement interdit de filmer à l’extérieur. J’aurais été arrêté si j’avais essayé, car je n’avais pas d’autorisations – d’ailleurs, je ne voulais pas en demander car je ne voulais pas d’un responsable du Ministère de l’Information qui m’accompagne partout sur le tournage et qui me dise à qui parler. L’Irak sous Saddam, c’était comme la Corée du Nord aujourd’hui … Par la force des choses donc, je me suis d’abord retrouvé à filmer exclusivement à l’intérieur, dans la maison familiale.

Mais une fois le régime tombé, la rue a changé, la parole s’est libérée. Et alors les gens ne parlaient pas que du présent, du chaos causé par l’invasion, mais aussi et surtout du passé, de ce qui leur était arrivé sous Saddam. Toutes ces choses qu’il ne pouvaient pas raconter avant, comme les arrestations et les exécutions. Pourtant, personne n’écoutait leurs histoires ; ni les médias, ni les hommes politiques. Moi, je voulais les entendre, donc je suis sorti filmer dehors.Homeland2Au total, vous avez filmé pendant un an et demi. Vous avez dû accumuler une quantité considérable de rushs … Comment s’est déroulée la phase de montage ? Comment construit-on un film de 5h30 ? A quel moment vous est venue l’idée du diptyque ?

Je n’ai eu l’idée de construire le film en deux parties qu’une fois arrivé en salle de montage. Au départ, quand je suis parti tourner, je n’avais aucune idée de ce que tout cela allait donner. Tout pouvait s’arrêter n’importe quand. Ma famille pouvait me dire qu’elle n’avait plus le cœur à être filmée. Les bombes pouvaient commencer à tomber du jour au lendemain. Il pouvait m’arriver quelque chose … J’ai donc filmé pour enregistrer chaque instant, tant que j’étais vivant, tant que la caméra fonctionnait, tant que j’avais des K7.

Ce n’est qu’en 2013, quand j’ai regardé les 120 heures de rushs, que j’ai vu qu’il y avait un film. J’ai tout de suite su qu’il serait long, et qu’il serait en deux parties. Cette structure s’imposait naturellement tant l’invasion américaine marque une rupture immense entre l’avant et l’après. Regarde Haidar ! Dans la première partie, c’est juste un enfant inconscient, il s’amuse à la campagne, il ne s’intéresse pas à la politique du tout … Et quelques semaines plus tard, après les bombardements, c’est une autre personne. Tu l’as vu cette différence ? Elle est énorme.

Le montage m’a occupé pendant plus d’un an et demi. D’abord, j’ai monté séparément les séquences que j’avais tournées, puis je les ai agencées les unes par rapport aux autres, en essayant de respecter la chronologie des évènements. J’ai abouti à un premier montage de 12 heures. Puis à un deuxième de 9h30. Pour enfin arriver à une version finale de 5h30. J’ai dû me séparer de certaines de séquences que j’aimais beaucoup, qui étaient très belles, mais qui ne racontaient pas la guerre. Car mon sujet à moi, dans le film, ça reste la guerre.

Votre neveu, votre nièce, votre frère et votre beau-frère, entre autres, sont autant de piliers sur lesquels reposent le récit. Comment ces membres de votre famille proche sont-ils devenus des personnages de votre film ?

Le casting s’est fait naturellement. J’ai une grande famille, et j’ai tout de suite écarté ceux qui ne voulaient pas être filmés, ou qui avaient un rapport compliqué avec la caméra. Je ne voulais forcer personne. J’ai donc choisi toutes les personnes qui avaient un lien apaisé à l’image. Puis ce sont elles qui se sont emparées du film … C’est exactement cela qui s’est passé avec Haidar par exemple. Même chose mon beau-frère, avec lequel j’ai un rapport d’amitié très fort. Lui, d’ailleurs, incarne quelque chose de très important : on le voit, chaque jour, obligé de faire trois voyages différents pour déposer ses enfants à l’école en sécurité. C’était important pour moi d’avoir un « personnage » qui véhiculait cette réalité. Car, s’il n’y a pas de « Superman » dans le film, il y a une myriade de héros du quotidien, et il en est un.

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Et en effet, à de nombreux égards, Homeland : Irak année zéro relève presque du film de fiction !

C’est peut-être l’aspect le plus important à mes yeux. On me pose beaucoup de questions concernant la politique. Et c’est normal. Mais Homeland reste un film de cinéma. Il y a une citation de Godard que j’aime beaucoup et qui explique bien ma démarche : «Tous les grands films de fiction tendent au documentaire, comme tous les grands documentaires tendent à la fiction ». J’ai essayé de construire une histoire, une évolution narrative. De forger un récit.

Il m’a donc paru très important de faire exister les « personnages », et de les distinguer le plus possible les uns des autres. Car avec Homeland, je n’ai pas cherché à raconter un évènement ; j’ai avant tout voulu raconter des personnages, sur une période d’un an et demi. Je voulais raconter ce qui se passait d’historique en Irak, mais à travers les répercussions que cela pouvait avoir sur la vie des gens. La guerre, on en parlait tout le temps à la télévision, avec des interviews d’hommes politiques et des images de destructions. Tout cela ne m’intéressait pas. Moi, ce qui m’intéressait, c’était la manière pour ces gens de traverser une situation aussi exceptionnelle.

Pour finir, je ne fais pas de barrière entre fiction et documentaire. Pour moi il y a du cinéma et du non-cinéma. Il existe beaucoup de fictions qui ne sont pas du cinéma. Et beaucoup de documentaires qui sont du cinéma. Wiseman, Wan Bing, c’est du cinéma. Ce n’est pas parce qu’ils filment des vrais gens, dans de vraies situations, que ce n’est pas du cinéma. Car pour moi, dans leurs films, il y a toujours un point de vue. Et à partir du moment où il y a ce regard, il y a de la création cinématographique.

Dans quelle mesure avez-vous mis en scène ce que le film nous montre ? On a parfois l’impression que les personnes que vous filmez ont été installées dans le cadre par vos soins et qu’elles parlent pour la caméra, tant la situation et les dialogues sont riches de sens. C’est par exemple le cas de cette séquence sur les rives de l’Euphrate, à Hit, dans laquelle votre neveu parle des bombardements avec ses amis…

Parfois, en filmant la réalité, on peut capter des choses absolument formidables, impossibles à saisir sur un plateau de fiction. Quel acteur, aussi extraordinaire soit-il, peut-il être aussi présent à l’écran que Haidar ? Ou que mon beau-frère ? Dans la séquence dont vous parlez, je n’ai rien demandé à mon neveu et ses amis. On est quelques jours après l’invasion : de quoi parleraient-ils sinon de la guerre ? La discussion est née spontanément, je ne crois pas l’avoir provoquée.

Ma mise en scène, je la vois davantage ailleurs. Dans les choix relatifs au cadre par exemple. J’ai notamment décidé de tout filmer avec un objectif grand-angle, qui n’est pas celui de la caméra, car je savais que j’allais souvent me retrouver dans des espaces réduits, et que je voulais intégrer le plus de personnes possible au cadre.

Plus généralement, moi qui aime cadrer à l’épaule, j’essaie de savoir dans chaque instant ce qui compte, ce qui est le plus important, ce qu’il faut montrer donc. Certes, cela se fait instinctivement au tournage, je n’y réfléchis pas sur le moment, je le sens. Mais cet instinct du moment est le résultat d’années de travail et de réflexion, qui, je crois, murissent depuis mon doctorat de cinéma…

Propos recueillis par Benjamin Chevallier

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