« Mots d’ados », la nouvelle production web de Narrative, a été publiée le 14 mai dernier. Ce projet réalisé par Irvin Anneix se plonge dans les écrits adolescents pour tenter d’entendre et de comprendre cette jeunesse. Portrait d’un (jeune) auteur web qui pousse un peu plus à chaque projet sa démarche participative.

irvin_anneix1Irvin Anneix est bel et bien sorti de l’adolescence, mais il retourne très souvent. Au moins plusieurs heures par jour. Ce jeune auteur de 26 ans, passé par l’ENSAAMA Olivier de Serres à Paris, nourrit en ce moment un projet collaboratif transmédia pour lequel il se replonge dans les écrits intimes de nos jeunes années. Une entreprise au budget limité (un peu plus de 60.000 €), mais à l’ambition élevée : « documenter l’adolescence de l’intérieur », en lui donnant voix au chapitre. Un projet bizarrement resté en dehors des radars des diffuseurs, mais cela ne durera peut-être pas tant la matière de cette aventure est malléable en de multiples formes…

Au départ de ces Mots d’ados : une centaine de lettres. Celles que l’un des amis du réalisateur a échangées avec un autre lycéen, entre Amiens et Saint Malo. Des messages où il est question d’identité sexuelle, d’amour, d’amitié, de questions philosophiques aussi. L’idée d’un film émerge, mais un second hasard surgit : la rencontre avec le carnet intime d’une autre amie, assidument rempli pendant 10 ans, jusqu’à sa majorité. L’ensemble est teinté d’une toute autre tonalité : on y lit notamment le poids du célibat entre des lignes drôles et remplies d’autodérision. Aux textes denses du garçon s’ajoutent les mots plus légers de la fille, mais ces deux contributions sont loin de représenter un point de vue, si ce n’est représentatif, du moins révélateur sur l’adolescence. Il faut donc élargir le spectre de la collecte, et sans doute s’éloigner de l’idée d’un seul film.

Construire une communauté

Pour agrandir le cadre, Irvin Anneix lance un appel à contributions sur le web, premier étage de la fusée participative qu’il met en orbite pour ce projet. Il édite un site à même de recevoir les confidences des ados (aujourd’hui disparu), et commence à le faire connaître grâce à Facebook ou Twitter. Les « writers » du réseau social de Mark Zuckerberg s’emparent rapidement et en nombre du projet. Des relais sur France Inter et Culture, dans Le Monde des ados et Phosphore, finissent par mobiliser la communauté des 15-17 ans.

Mais pour atteindre les plus jeunes (13-15 ans), c’est sur Instagram qu’il faut aller – Facebook est déjà un « réseau de vieux ». En moins d’un mois, 4.000 abonnés au compte des Mots d’ados, et des dizaines de messages privés quotidiens. Irvin croule sous les propositions ; au total : pas moins de 5.000 contributions glanées en 2 ans, pour plus de 400 textes sélectionnés.

Psychologue du web

Mais la dimension participative est ici un travail collaboratif. Rien n’est automatique, il faut en effet accompagner les « auteurs », surtout quand les textes sont violents. Harcèlement, viol, mutilation… Il n’est pas rare qu’Irvin récolte des cris de désespoir ou des appels à l’aide. L’auteur interactif se transforme en psy des internets. Il faut dialoguer, mettre en confiance pour permettre de coucher des sentiments sur le papier, ou dans des pixels. « Il faut faire preuve de bienveillance et de compréhension. Ça induit de revaloriser la personne, de lui faire comprendre qu’elle n’est pas seule et que ses problèmes ne lui sont pas spécifiques, qu’ils ne sont pas uniques. Il faut finalement « renarcissiser » les gens », explique le réalisateur. L’entreprise est délicate, d’autant que « la frontière entre le réel et la fiction est difficile à tenir, et à déterminer. Ce sont des écrits que l’on adresse à soi-même ; et quand on y parle de suicide, par exemple, ça reste souvent quelque chose d’un peu lointain, ou d’imaginaire. »

L’enjeu finalement consiste, pour l’auteur comme pour les contributeurs, à (re)créer du lien. Une nécessité qui va influer sur la forme du projet final ; laquelle participera en retour à souder toutes ces expériences adolescentes entre elles.

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Curation

Autre constat tiré de l’examen attentif de ces écrits intimes : si les textes des « ados d’hier », aujourd’hui âgés de 24 à 35 ans, sont le plus souvent distanciés, cocasses, évoquant avec légèreté « les premières fois » ; les écrits des « ados d’aujourd’hui » sont plus noirs, et plus directs. « De fait, on écrit souvent quand ça va mal », remarque Irvin Anneix.

Reste qu’il faut opérer des choix dans cette matière abondante et fortement contrastée. Comment sélectionner les confidences à même d’alimenter un projet audiovisuel lui-même encore flou ? « J’ai essayé de construire une collection assez diverse quant aux thèmes abordés pour proposer le plus large éventail possible d’émotions quotidiennes qu’on peut éprouver quand on est ado. J’ai aussi privilégié le documentaire sur la fiction. Et je me suis finalement focalisé sur les écrits les plus bruts, comme pris sur le vif. Ce ne sont pas forcément les plus poétiques, mais ce sont des textes rédigés au présent immédiat dans lesquels on sent un geste fort, ou qui attestent d’un vrai mouvement d’humeur, ou d’esprit ».

Faire dire

Dans tout projet participatif, il arrive un moment où « l’auteur », « le responsable », « le chef de bande », « le showrunner » – appelez-le comme vous voudrez – se retrouve plus ou moins seul devant une page, non pas blanche, mais qui reste à organiser. Comment réinterpréter ces Mots d’ados ? Comment en retisser le récit ? Comment raconter les histoires entre les textes et, surtout, comment préserver leur force émotive (et revendicative) ?

Irvin Anneix s’enferme alors dans son laboratoire… Mais ses recherches vont très vite redevenir participatives ! Après plusieurs tentatives solitaires qui débouchent sur un travail audiovisuel très plastique sur lequel les textes étaient énoncés off (« ça ne fonctionnait pas ; l’image prenait trop le pas sur l’écrit »), le jeune réalisateur va emporter ses expérimentations dans les ateliers qu’il a pris l’habitude de mener dans des collèges de la région parisienne. « J’ai eu l’intuition que la lecture des textes à voix haute par des personnes tiers pourrait rendre sa noblesse à l’écrit, dans un processus pas forcément maîtrisé mais qui permettrait de créer des rencontres ».

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L’essai sera vite concluant. Si des premiers tests avec des personnes âgées provoquaient des décalages intéressants (une grand-mère s’interrogeant par exemple sur la signification de l’expression « rouler un bob à la sortie du lycée »), la tonalité générale s’avérait trop anecdotique pour convaincre. Rien de tel avec des ados à qui l’on propose de « lire quelque chose qu’ils auraient pu écrire, et ainsi créer une rencontre entre un texte et un lecteur. L’identification est évidente, presque immédiate, et cela crée des lectures engagées. Même les erreurs de diction ou les hésitations exacerbent la puissance émotionnelle des écrits ».

Le réalisateur a aussi la bonne idée de doubler ce travail d’interprétation par une introspection documentaire. Irvin Anneix demande en effet aux lecteurs de commenter le texte qu’il leur a soumis par rapport à leur propre vécu. Le résultat est saisissant : on assiste à de rares moments de sincérité, des bribes d’introspection en live, comme l’expression orale et directe d’un carnet intime spontané. Il faut dire que le réalisateur s’entretient longuement avec ses lecteurs pour leur proposer un extrait qui leur corresponde, et qui puisse entrer en résonnance avec leur propre vécu.

Mise en formes

Irvin Anneix n’est pas en reste, niveau carnets intimes. L’un des textes qu’il a reçu, celui de Laura, le renvoie à ses propres souvenirs adolescents, au temps où il passait le plus clair de ses loisirs à… filmer. Des images d’arbres, de fleurs, et de ses expériences de chimie…

« Le texte m’a parlé directement, et il est emblématique par rapport au projet. Il affirme la volonté de voir de la beauté partout, même dans les choses les plus banales. J’ai immédiatement repensé aux tonnes d’images que j’avais tournées chez moi en Bretagne, à Saint-Gilles, quand j’avais 17 ans. »

Carnets secrets sur carnets intimes… Ce sont des séquences de ses propres Mots d’ados, en somme, qui viennent s’impressionner sur les lectures des collégiens. Manière de délicatement poser ses propres sensations audiovisuelles adolescentes sur les mots des autres, de ceux qui traversent aujourd’hui les maux qu’il a lui même expérimentés il y a quelques années… Et d’un point de vue esthétique, le résultat est plutôt convaincant, comme en atteste la vidéo d’introduction d’une dizaine de minutes qui vous accueille sur le site des Mots d’ados.

In situ

Si le mode de conception influence la teneur du programme, Irvin Anneix fait tout tout seul ou presque. Seule le design interactif a été confié à l’agence lyonnaise Cher ami, et la musique composée par Karelle.

L’auteur est également à la manœuvre de la petite exposition itinérante conçue par Pauline Laufmöller-Marlier et basée au Centre Pompidou jusqu’au 5 juin prochain, qui agit en support et en renfort du documentaire interactif. Pensée à la fois comme cabine de projection et comme studio d’enregistrement, elle permet de diffuser les témoignages recueillis (sur une toile pour une appréciation collective, ou via des tablettes individuelles), mais aussi de filmer de nouvelles lectures, à partir notamment des textes parsemés dans l’aire d’exposition.

L’installation a été conçue pour voyager pendant un ou deux ans : après Beaubourg, Irvin Anneix plantera sa tante au Cube d’Issy-les-Moulineaux, en Bretagne (en MJC à Rennes, et dans son ancien lycée Bréquigny), mais aussi à Montreuil, Montpellier ou encore Saint-Etienne. De quoi nourrir sur le long terme ces Mots d’ados, qui devraient également être transcrits dans un livre.

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Jeune pousse Narrative

Une devinette, maintenant : quel est le point commun entre Photo de classe, Stainsbeaupays, L’amour à la plage et Mots d’ados ? Les jeunes, bien sûr. Narrative, aussi. Et… Irvin Anneix. Celui qui a achevé ses études par 6 mois de stage au sein de la structure dirigée par Cécile Cros et Laurence Bagot en est devenu l’un des piliers tant il a multiplié ses interventions dans toutes les productions de cette société.

Ce fut d’abord le design interactif de Photo de classe, là aussi conçu dans un travail collaboratif avec les enfants. Une dizaine d’ateliers menés avec des élèves de CM2 d’un établissement du 18ème arrondissement de Paris ont permis de définir ensemble l’identité visuelle, la matière graphique et même l’ergonomie du site. Logo, typographie, mise en page des « autoportraits », sélection et édition des vidéos… Ce sont les personnages du projet qui en sont devenus en partie les auteurs, d’autant qu’ils sont aussi passés derrière la caméra pour interroger leurs parents sur leurs propres origines et parcours de vie.

Retourner l’objectif sur le réel et devenir le documentariste de son propre quotidien, c’est aussi ce qu’il fut offert aux collégiens de Stains dans le projet chapeauté par Simon Bouisson et Elliot Lepers, Stainsbeaupays, pour lequel Irvin Anneix a réalisé deux courts-métrages. Là encore, c’est la rencontre avec ces jeunes âgés de 14 à 16 ans qui a guidé la création. Un travail collaboratif qui n’empêche par Irvin de manifester discrètement sa présence dans la réalisation. C’est en effet le « plasticien » qui parle dans Stainstouché expérimental : 6 mains, 30 ongles (vernis) et « un opus magnétique digne du palais de Tokyo ». Et c’est le « metteur en récit » que l’on devine derrière le portrait chinois de la ville que brosse Emilia face caméra dans Stains humain.

Même démarche participative, mais à un degré encore différent, pour L’amour à la plage, une commande passée par la Cité des Sciences de Paris et coréalisée avec Floriane Davin, à l’occasion de la réédition de l’exposition « Zizi sexuel ». Après les Paroles de visiteurs (« photographies sonores ») collectées par Irvin Anneix dans les couloirs de l’institution de La Villette, c’est une nouvelle carte blanche qui est offerte au jeune réalisateur. Seul impératif : recueillir des témoignages de jeunes ados sur l’amour et la sexualité.

Le résultat passe ici par une immersion de trois semaines dans une colonie de vacances à Noimoutier. « C’étaient vraiment le lieu idéal et le moment parfait : les colos loin des parents sont souvent le terrain des premières expérimentations adolescentes », indique le réalisateur devenu pour un temps animateur mobilisé 24h/24 au contact de jeunes de moins de 14 ans. Le dispositif qui en résulte est simplissime (mais encore fallait-il y penser) : « Venez avec vos copains ou vos copines, par groupe de deux ou trois, et parlez-nous face caméra de tendresse, de mariage, d’amour, de films X, de puberté, de drague, de romantisme, etc. ». Les jeunes vacanciers se confient sans fard et sans filtre. 50 heures de discussions sont ainsi enregistrées, classées, ordonnées, montées puis agencées dans un écrin conçu pour FranceTV Education. Des quizz et une « roulette » viennent agrémenter la consultation de ces courts-métrages en s’insérant entre deux confidences… pour un résultat remarquable de simplicité, de spontanéité, de fraîcheur et de sincérité.

Un regret, toutefois, sur ce projet : ne pas avoir pu confier de caméras aux jeunes ados pour que ceux-ci puissent filmer en dehors des tournages « officiels »… « Ça aurait donné des images un peu plus trash que ce que l’on voit dans le film ! », sourit encore le jeune réalisateur. Comme quoi, la démarche participative peut (doit ?) aussi avoir certaines limites…

Tranche d’âge

Obsédé par les jeunes, Irvin Anneix ? Pas si simple… Il n’y a qu’à considérer ses travaux de fin d’études – toujours en cours, les travaux. Au-delà des mots entendait « valoriser et légitimer la thérapie par l’art » ; ou quand le graphisme, la typographie et l’illustration sont utilisés pour aider à soigner. L’expérience a débouché sur deux films courts et un documentaire interactif, et elle s’est ensuite prolongée auprès des malades d’Alzheimer au centre Barr Héol de Bréhan, puis avec les patients du centre d’addictologie Ty-Yann de Brest, et elle se poursuivra dans un centre pour personnes handicapées de La Celle Saint-Cloud.

Dans une autre mesure, Irvin Anneix s’est aussi placé dans le sillage d’Albertine Meunier pour animer les ateliers Hype(r)olds qu’elle a fondés, au Centre des Arts d’Enghien-les-Bains. Il s’agit ici d’apprendre de manière ludique les outils numériques à des femmes de plus de 77 ans. Au programme : réalisation de reportages multimédia, réalisations d’articles [voir ici], création de GIF, d’images, gestion des outils numériques et des réseaux sociaux, etc.

Irvin Anneix est aussi partie prenante du Grandmas project, une websérie collaborative et culinaire placée sous le patronage – excusez du peu – de l’Unesco. L’initiative conçue par Jonas Parienté propose de collecter et de partager « les recettes et récits de grands-mères du monde entier, filmées par leurs petits-enfants ». L’appel à films (8 minutes maximun) est ouvert à tous jusqu’au 16 juillet 2016, et promet déjà de jolis moments de complicité transgénérationnelle. Sept courts-métrages ont déjà été produits, dont celui d’Irvin avec sa grand-mère. Excellente manière de boucler provisoirement la boucle, et de souligner une nouvelle fois que le documentaire participatif repose sur des idées très simples… Encore faut-il y penser, et être capable de les mettre en musique.

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