C’est un documentaire que nous avions remarqué dans la sélection de la dernière édition de Visions du Réel, « Kombinat », du réalisateur suisse Gabriel Tejedor (Rue MayskayaLa Trace), est en compétition au Festival Jean Rouch. Il est visible sur la plateforme du festival entre le 19 et le 23 novembre, un débat « virtuel » est organisé avec le cinéaste le 21 novembre à 20h. Analyse et entretien signés Virgile Guihard.

On entre dans Kombinat par une séquence hypnotique, un travelling voiture qui nous fait serpenter dans les méandres de l’usine métallurgique de Magnitogorsk, au cœur de la Russie, un décor industriel presque steam punk fait de passerelles, pipelines et cheminées. Une musique nous accompagne dans ce dédale, une composition chorale, des voix entremêlées qui prennent le contre-pied de cet univers d’acier et de machines, tout en s’y adaptant parfaitement, résonnant dans ces structures gigantesques qui s’étalent dans la plaine. On pense à Ghost in the Shell, qui interrogeait aussi la place de l’humanité dans un monde de machines.

Si, dans la suite du documentaire, on ne reviendra que sporadiquement dans le complexe sidérurgique (le « kombinat »), sa présence se fait continuellement sentir. À travers d’impressionnants plans larges de cheminées fumantes, des panneaux à la propagande bon enfant disséminés au bord des routes (« Un bon état d’esprit pour une bonne journée ! »), mais surtout grâce au son : rumeurs et grondements sont omniprésents dans la ville, à tel point qu’on se demande comment les habitants parviennent à en faire abstraction ; peut-être font-ils comme ceux qui, à force de vivre au bord de la mer, ne l’entendent plus. Pour le spectateur, au contraire, cette présence sonore constante a l’effet d’un rappel permanent du kombinat, comme s’il surplombait et surveillait tout ce qui se passait et se disait dans son périmètre. Malgré les grands espaces, cette steppe qui semble interminable, un sentiment de claustrophobie nous saisit.

Mais le film de Gabriel Tejedor ne tombe pas dans une fascination pour ce gigantisme industriel. Il ne s’agit pas de se borner au portrait de l’usine tentaculaire, la machine-Moloch de Métropolis, où les humains, ouvriers et habitants, ne seraient que des personnages secondaires, des rouages de la machine (comme on peut le voir chez Nikolaus Geyrhalter ici ou ).

 

Ici, ce sont les habitantes et habitants de ce lieu oppressant qui sont au centre de l’attention. Il y a Lena, jeune mère et fille de métallo, qui donne des cours de salsa dans le club de danse où vient Sasha, après sa journée de travail à l’usine. Son frère, Guenia, lui aussi ouvrier au kombinat, qui voudrait quitter la ville avec sa femme et sa fille. Et les familles de ces personnages, épouses, grands-parents ou adolescente, plusieurs générations ayant différents liens et rapports avec l’usine et son organisation. La réalisation leur laisse de l’espace et du temps, leur autorise des silences, ne les contraint pas par le montage à une efficacité réductrice.

Parmi eux, seul le jeune couple de Lena ose formuler une remise en question du système dans son ensemble : d’abord le kombinat, qui abrutit de travail les ouvriers, les dirige jusque dans leurs loisirs, et par la pollution rogne la santé de toutes les familles ; et, au-delà, le pouvoir central, incarné par Vladimir Poutine, qui contribue à cette fiction d’un fleuron industriel au service du peuple et, cyniquement, de la planète toute entière — on vante des engagements écologiques alors que les dispositifs actuels de contrôle de la pollution sont notoirement défaillants.

Car la présence sourde de l’usine dans toute la ville est aussi celle d’un mal invisible, qui mutile et tue des ouvriers dans des accidents de travail et atteint même les enfants via la pollution engendrée par les rejets des usines — c’est le cas de la fille de Guenia, qui souffre d’un retard mental imputé à cet environnement empoisonné.

Mais ce système trouve aussi de fervents adeptes, surtout dans l’ancienne génération ; d’autres semblent désabusés mais ne trouvent pas l’énergie ou les moyens pour lutter ou s’en aller. Dans ce lieu où vie sociale et travail sous l’égide du kombinat sont fortement imbriqués, il paraît difficile de s’en extraire, s’imaginer partir, et encore plus compliqué d’y parvenir.

Virgile Guihard

Réalisation : Gabriel Tejedor
Image : Camille Cottagnoud
Montage : Christine Hoffet
Montage son et mixage: Adrien Kessler
Production : Idip Films, RTS

Le Blog documentaire : Kombinat est un très beau film qui donne envie de le voir sur grand écran. Qu’il s’agisse du travail sur l’image ou le son, on sent un film pensé et conçu pour être vu dans une salle de cinéma…

Gabriel Tejedor : On l’a fait dans cette optique. Ce film est fait de beaucoup d’impressions, de paysages, on a essayé de construire des plans qui donnaient la mesure de ce qu’on voyait là-bas. Il a eu sa première diffusion à Visions du Réel en projection on line, ce n’est évidemment pas la situation qu’on espérait. Ça fait toujours prétentieux de dire : « je comprends que tu regardes le film sur ton ordinateur, mais si tu pouvais le regarder sur un écran plus grand… », mais ça prend du sens de voir ce film en grand, avec ces paysages désolés.

Une sortie en salles est-elle prévue ?

Nous sommes en discussion avec des distributeurs français, mais c’est difficile de signer quelque chose maintenant. Rien ne se fera avant qu’on sorte de cette période, avant le printemps.

Comment êtes-vous arrivé à Magnitogorsk, cette ville au sud de l’Oural, éloignée des centres  urbains connus en Europe de l’Ouest que sont Moscou ou Saint-Pétersbourg ?

J’y suis allé en touriste il y a 15 ans, avec ma femme, lors d’un voyage en Russie en sac au dos, et on s’est retrouvés à un moment dans cette ville. C’est la steppe, il n’y a rien, et tout d’un coup il y a cette ville qui sort d’un paysage uniforme et plat. Cette ville est toute blanche, et il y a une rivière, de l’autre côté l’usine, qui est toute noire. Cette image était forte et m’est restée, j’y pensais régulièrement.

Puis j’ai fait deux autres films documentaires, un en Russie (La Trace) et un en Biélorussie (Rue Mayskaya), et à force de repenser à Magnitogorsk, je me suis dit : « il faut que j’aille voir comment les gens vivent là-bas, ce que c’est devenu… »

Comment cette envie s’est finalement concrétisée dans un projet de film, par un voyage de repérages ?

Oui, un été j’ai passé deux semaines tout seul dans cette ville, et j’ai rencontré plein de gens, fixé des rendez-vous avec des étudiants, des gens de l’université, des ouvriers, des politiques, des militants… Pour essayer de comprendre comment ça fonctionnait, comment les gens faisaient pour arriver à se lever le matin, parce que la première impression qu’on a, c’est celle d’une ville qui est extrêmement hostile. Essayer de comprendre ce qui fait qu’on continue, qu’on s’accroche, qu’on peut s’y projeter quand on est un adolescent, qu’on y fonde une  famille… C’étaient un peu mes questions.

Puis j’y suis retourné deux mois plus tard, de nouveau deux semaines, et de fil en aiguille je suis tombé dans un club de yoga ; de là on m’a parlé d’un club de salsa, et je suis arrivé dans ce club de danse. Ça m’a semblé être un contrepoint intéressant à l’usine, au corps qui est malmené à l’usine, qui n’est que de la main d’œuvre, et là, dans les cours de salsa, qui se redresse, qui est beau.

C’était intéressant aussi pour ne pas faire un film avec uniquement toutes les bizarreries qu’il pouvait y avoir là-bas, montrer la mondialisation, que là-bas on fait aussi de la salsa, qu’on regarde Games of Thrones, qu’on est un peu les mêmes…

Ne pas être dans l’exotisme…

Exactement. Il y a plein de films, des bons comme des pas bons, qui tirent un peu sur l’ambulance, qui ne montrent la Russie qu’à travers les drames sociaux, l’alcoolisme, les personnages les plus graves… À la longue c’est un peu caricatural, ça ne me dit pas grand chose sur moi, ce que je ferais si je vivais là-bas. Il y a un côté très rassurant, on se dit : « Ah, nous on fait mieux. » C’est confortable, ça nous épargne la moindre critique. Il y a des gros problèmes dans ce pays, mais je voulais être un peu plus nuancé.

Est-ce que les personnes que vous avez rencontrées étaient méfiantes envers vous, réalisateur suisse, étant donnée cette image un peu caricaturale de la Russie qu’on projette en Europe de l’Ouest ?

Oui, ils avaient une grande méfiance, effectivement. Ça dépendait aussi beaucoup des générations : les plus âgés ont très peur de l’image qu’on donne de leur pays à l’étranger, ils ont appris à se taire, à se méfier des gens qui posent des questions, tandis que les plus jeunes étaient plus ouverts, ils s’informent peut-être plus par eux-mêmes.

Parce qu’on projette aussi aux Russes une image de l’Occident qui est hyper caricaturale. L’Occident du mariage pour tous, de l’immigration, des banlieues qui se révoltent, des représentations très anxiogènes. Les grands médias russes, les chaînes nationales, font beaucoup de propagande anti-européenne. Je ne sais pas si les Russes y croient vraiment, mais ça les influence sûrement quand même.

Comment et pendant combien de temps avez-vous approché vos personnages ?

La relation avec eux s’est créée pendant plusieurs semaines sans caméra, et lors du premier tournage on n’avait pas des journées très pleines, parce qu’il fallait un peu que les gens comprennent notre temporalité, et que désormais on était une équipe et qu’on avait commencé pour de bon. L’équipe était réduite, nous n’étions que deux ou trois : je prenais le son et réalisais, il y avait le chef opérateur, Camille Cottagnoud, et Pauline Narychkina qui nous aidait pour la régie et la traduction, parce que je parle un peu russe mais il y a plein de choses qui m’échappaient. Nous avons fait quatre tournages, deux mois en tout, répartis sur un an et demi.

Ces quatre tournages étalés sur une assez longue période permettaient de capter des évolutions narratives, comme la tentative de départ de la famille de Guenia, ou la préparation du spectacle de danse ?

Exactement, en discutant au début avec les personnages, il y avait des événements qui nous intéressaient, comme cette fête des métallurgistes, la parade du 9 mai pour le Jour de la Victoire… On calait les tournages en fonction et on essayait de raconter une évolution chez les personnages.

Il y a le personnage de l’adolescente qui reste pour moi très mystérieux : elle est mutique, renfrognée, je ne sais pas si elle a une colère rentrée, ou une résignation butée…

C’est quelqu’un de mutique mais qui exprime son point de vue par ses attitudes. Et l’idée était de voir comment chaque génération se projetait par rapport à cette usine, ce qu’elle offre et ce qu’elle empêche. Bon, le bébé de Lena n’est pas encore en âge de décider, mais il entre malgré tout dans la discussion, par sa présence : est-ce que ses parents veulent qu’il grandisse là ou pas ? Puis il y a cette adolescente, qui commence à avoir un peu son avis, elle n’est pas très épanouie, mais en même temps elle danse quand même pour le kombinat, elle s’y fait peu à peu, elle rentre dans le moule. Il y a ensuite les adultes, qui sont soit complètement dedans comme son père, soit qui essaient de partir mais n’y arrivent pas. Et puis les anciens qui enjolivent le passé, quand bien même ils ont plein d’amis qui sont morts de cancers ou de problèmes de santé liés à l’usine ; il y a une forme de réécriture de ce qui s’est passé.

Cet univers paraît très contrôlé : à travers l’usine, les panneaux de propagande ou même les célébrations et les cours de danse, le kombinat semble avoir une grande emprise sur toute la ville. Comment avez-vous eu les accès et autorisations pour tourner, y compris dans l’usine ? Notamment ce travelling voiture qui ouvre le film, j’imagine qu’il n’est pas volé…

Avec l’usine, c’était assez étonnant. Ils nous ont ouvert leurs portes à deux reprises, on a pu tourner deux après-midi chez eux. La séquence d’ouverture, ce travelling voiture, a été faite à ce moment-là, en une seule prise.

J’ai une carte de presse, j’avais une autorisation de tournage en Russie, une fois qu’on a ça, on est quand même légitime auprès d’eux. Et le MMK [l’entreprise qui gère l’usine] est une des plus grosses entreprises de Russie, donc ils ont un service de communication, ils parlent anglais, ils savent un peu faire avec des médias étrangers. Dès les repérages j’avais eu droit à une visite guidée avec cinq officiels, qui m’avaient tout expliqué. Évidemment, ils nous ont surtout ouvert la partie rutilante de l’usine, donc à côté de ça on a pris beaucoup d’images depuis l’extérieur. Ils n’en étaient pas ravis, mais voilà…

Il y a justement ces beaux plans de l’usine, en général sur pied : plans larges, acier en fusion, machines, qui coexistent avec des plans plus souvent à l’épaule dans les séquences auprès des personnages. Comment avez-vous travaillé l’équilibre entre ces deux formes, au tournage et au montage ?

On a envisagé l’usine et les machines comme quelque chose de figé, posé, qu’on voulait saisir en étant froid et distant, assez large. Tandis que chez les gens on filmait à l’épaule, parce que c’était de petits espaces, on voulait être avec eux, les accompagner. Au montage, on a considéré que le film se focalisait sur les interactions entre les personnages, ces plans tournés à l’épaule, et que les plans plus graphiques, de l’usine ou des panneaux dans la ville, venaient rythmer, marquer des chapitres.

Surtout, on essayait toujours de relier les choses au kombinat, montrer que cette usine est partout et organise tout. On voulait qu’elle soit tout le temps présente, même chez les gens, même au parc, qu’au son aussi il y ait une sorte de bourdonnement. Ça rappelle qui est le chef, qui nous donne à manger, c’est quelque chose d’un peu oppressant. Parce que c’est ce qui nous frappait sur place et c’était mon questionnement de base : comment fait-on dans une ville comme ça pour quand même se sentir libre, avoir l’impression malgré tout que tous les jours ne sont pas les mêmes ? Avec les plans à l’épaule, on essaie de montrer qu’il y a quand même une forme de vie, des choses inattendues, que la caméra essaie de suivre en bougeant.

Comment s’est passé le tournage avec le chef opérateur, Camille Cottagnoud (Of Men and War, Jean Ziegler, l’optimisme de la volonté…), dans ces séquences d’intimité avec les personnages ?

Ce qui est incroyable, c’est qu’il ne parle pas du tout russe ! Autour d’une table, il arrive à comprendre le sens de la discussion sans comprendre la langue, seulement avec les intonations, l’intensité, il arrive à suivre. Donc c’était assez bluffant quand je le voyais filmer dans ces moments d’interaction entre personnages, où on ne peut pas s’interrompre pour recadrer ou donner des indications. En plus je prenais le son, donc j’avais autre chose à faire. Sans parler du tout la langue, il arrive à comprendre ce qu’il se passe, à s’intégrer et se faire apprécier des gens, on voit vraiment que c’est quelqu’un qui a fait du documentaire toute sa vie.

Comment s’est fait ce choix d’une musique de voix nues, sans instruments ?

D’un point de vue sonore, il y avait déjà beaucoup de matière dans le film : la musique pendant les répétitions de salsa, la présence continuelle de l’usine au son… Donc j’ai demandé à Julien Painot, le musicien, quelque chose de très organique, des voix humaines, rien d’électronique. Pour que la musique permette de quitter le niveau du sol, de prendre de la distance, de penser à soi-même, à ce qu’on ferait dans cette ville, partir en rêverie. Et j’avais aimé les chœurs de Manchester by the Sea.

On a travaillé avec un chœur qui n’avait pas une immense expérience du studio, on savait qu’avec de l’a capella on aurait des accidents, des choses pas toujours entièrement contrôlées. C’est quelque chose qu’on a exploité, on s’est même amusés à mettre des voix à l’envers, on ne voulait pas être dans quelque chose de trop naïf qui serait là simplement pour montrer la beauté de ces images. Si on avait eu quelque chose de très planant, avec de belles voix pleines d’air, quel aurait été le point de vue ? On ne voulait pas faire un clip avec ces images : certes il y a une beauté dans cet endroit, dans ces bâtiments rouillés, mais il y a des gens qui y vivent, donc il faut qu’il y ait de la distance. On voulait un côté grinçant.

D’après vous, qui connaissez ce lieu depuis quinze ans, est-on face à un monde qui se consolide ou qui est en train de se déliter ?

Il y a deux courants contraires. Économiquement, c’est un monde qui se consolide, parce que c’est une usine qui marche super bien. Ils fournissent l’acier pour les Lada, Nissan, Renault… Ils ont récupéré les marchés des aciéries qui ont fermé chez nous, l’acier vient de là-bas à présent. L’oligarque qui est à la tête de ça est une des plus grandes fortunes de Russie, c’est quelqu’un.

Par contre, ce qui se délite un peu, c’est cette espèce d’usine qui donne l’identité, la fierté, qui fait presque corps avec la nation. Aujourd’hui, pour les habitants de Magnitogorsk, ne pas travailler à l’usine ce n’est pas forcément être un traître. Il y a du petit commerce, des gens qui bossent sur Internet, qui se mettent à leur compte comme chauffeurs de VTC… C’est possible et même plutôt bien vu, ces gens qui osent s’affranchir de la tutelle de l’usine. Donc économiquement ça fonctionne très bien, mais cette dimension patriarcale est en diminution.

Vous avez montré le film aux protagonistes ?

Oui. Les familles de Sasha et Guenia, qui travaillent à l’usine, ont trouvé ça très dur et demandé qu’on ne le montre pas au kombinat. Parce qu’ils avaient peur de ce qu’ils disaient dans le film. Et les professeurs de danse, Lena et son mari, ont dit : « c’est un film qui est très dur à regarder, mais tout ce qui est dedans est vrai. C’est nos vies qui sont dures. » Je me suis dit que s’ils percevaient ça, c’est qu’on n’avait pas fait tout faux.

Propos recueillis par Virgile Guihard

One Comment

  1. Magnifique film, subtile, beau et émouvant.
    L’adolescente est un personnage magnifique dans son mutisme. C’est la tragédie du film. On voudrait que l’adolescente s’en aille, qu’elle au moins, elle ait une autre destinée.
    Merci

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *