L’actu du webdocu et des narrations web #11 :
le traitement de l’Histoire dans le webdoc

Pour sa 11ème revue de web, Le Blog Documentaire revient sur les dernières sorties de webdocumentaires marqués au sceau de l’Histoire. Récente ou plus ancienne, l’Histoire dans le documentaire bénéficie d’un traitement spécifique ; le « document » permettant de faire œuvre de mémoire, constituant une des matières premières les plus répandues du genre.

Le webdoc s’est naturellement saisi de cette thématique, en utilisant les archives de manière plus ou moins harmonieuse. Retour ici sur les types de narration mises en place pour faire revivre l’Histoire, de la guerre d’Algérie à Fukushima, en passant par le souvenir des Halles à Paris. Et comme chaque mois, retrouvez également et partagez les notes du Blog documentaire, de 1 à 5 W (comme World Wide Web !) pour distinguer les œuvres les plus innovantes…

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1 – Le destin des Halles de Paris : nostalgie mémorielle du vieux Paris et primauté de l’archive

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France Télévisions est, depuis le début de l’année, passé à la vitesse supérieure : sous l’impulsion de Boris Razon, pas moins de trois projets sont apparus sous nos souris en un mois, un rythme presque comparable à celui, effréné et pour le moins plaisant à suivre, de l’ONF québécois. Après L’amour 2.0 (chroniqué le mois dernier) et avant Défense d’afficher, le groupe de télévision publique a mis en avant, à l’occasion d’une exposition Robert Doisneau à l’Hôtel de Ville de Paris, un webdocumentaire sur l’histoire des Halles de Paris, captées par le photographe.

Robert Doisneau et le vieux Paris, c’est un peu le marronnier d’un certain type de traitement de l’histoire : le programme réalisé par Vladimir Vasak, et coproduit par K’ien Production, l’INA et France Télévisions, ne déroge pas à la règle. Fond musical façon « titi parisien », confié à un spécialiste en la matière, le chanteur des Têtes Raides, images noir et blanc d’un Paris perdu, aux rues pavées et aux bistrots encore bondés d’hommes à casquettes… La proposition narrative perpétue hélas cette forme de nostalgie mémorielle qui fait de l’image d’archive un totem, une lapalissade visuelle qui n’interroge plus le spectateur dans son « travail » qui consiste à donner un sens neuf aux dites images.

C’est cependant le propre de ce type de projet web que de ne pouvoir être totalement critiqué sur le fond : car on consulte évidemment avec intérêt les images d’archives qui se déclinent, à foison, sur trois périodes qui racontent les Halles, du temps des pavillons Baltard, au moment du déménagement et à l’heure du Forum. En cliquant sur chaque lien, disposé sur la droite de l’interface, tout un monde disparu se laisse contempler : les actualités d’époque, les mines sorties d’un autre âge des travailleurs des Halles et même un (très) jeune député socialiste du nom de Jack Lang pérorant – déjà ! – sur la beauté architecturale de Paris.

Le programme propose également des diaporamas de photos des Halles réalisées par Doisneau, accessibles depuis une page centrale remplie d’éléments cliquables. Mais la présence du photographe paraît presque incongrue, tant l’histoire des Halles constitue le cœur du sujet. Ces deux univers (celui des Halles et de Doisneau), qui semblent avoir été mariés de force, laissent une place anecdotique à un photographe immense qui aurait mérité un traitement narratif plus inventif de l’exploration de son œuvre.

Quant aux Halles, si l’on regarde avec plaisir les archives comme on se rend sur l’INA, le didactisme et l’objectivité avec lesquels le propos est tenu ne donnent à la forme webdocumentaire qu’un intérêt très limité par rapport au fond. La narration et la navigation, qui sont les deux revers de la même médaille pour le web, sont purement informatives. Et le fond lui-même aurait gagné à être autre chose que cette approche chronologique non contradictoire, non infusée par une démarche d’auteur. Le recul sur l’histoire permet de démarquer les faits saillants d’un processus, non en les noyant dans l’abondance, mais en les intégrant à un discours. Il aurait été éclairant par exemple de contextualiser l’échec patent des Halles nouvelle version avec l’apport de sociologues ou d’urbanistes, lesquels auraient pu, au-delà du vernis nostalgique des photos des années 60, faire comprendre que les choix esthétiques et architecturaux sont aussi des choix politiques et de société. On aurait aimé que cette œuvre le réaffirme, en faisant communiquer l’histoire avec le présent, sur ce sujet des Halles, symptomatique d’un mode de vie (du ventre de Paris aux centres commerciaux et à la société de loisir).

2 – Algérie 1954-1962, la dernière guerre d’appelés : chronologie comparative et didactisme historique

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Quoi de plus évident qu’une frise chronologique pour raconter l’histoire ? Le web, avec ses possibilités d’animation graphique et de déconstruction narrative, est le média tout indiqué pour cette forme de présentation. C’est le mode de présentation qu’adopte ce webdocumentaire sur la guerre d’Algérie mis en ligne à l’occasion du cinquantenaire des accords d’Evian y mettant fin.

Le programme, réalisé par Thibault Lefèvre et Mariel Bluteau, produit et publié par France Inter, souffre d’emblée d’un défaut d’affichage : il n’est visible qu’inséré dans une page de texte, sans mode plein écran disponible. L’immersion s’en ressent, le webspectateur étant happé par les informations environnantes qui entourent l’œuvre sur la page.

La dernière guerre d’appelés propose de raconter la guerre d’Algérie par les souvenirs de six anciens appelés français. Ces témoignages sont réunis sur une timeline intelligemment pensée qui présente les 8 années de guerre selon une technique comparative. D’un côté, ce qu’a retenu l’Histoire officielle, les chiffres et les vidéos d’époque (l’INA, là encore, se révèle indispensable). De l’autre, les histoires, nécessairement singulières de ces conscrits français. La navigation par la frise chronologique permet d’aborder les thèmes forts de la guerre (le départ pour l’Algérie, la vie des appelés, les Harkis, la torture…) et d’y trouver, pour chacun, un contrepoint entre les faits et le ressenti.

Particulièrement didactique, le webdocumentaire présente l’intérêt d’aborder la face sensible de la guerre, non plus faite de chiffres, mais de mots, de voix. Les appelés sont les preuves vivantes, ceux qui ont vécu la guerre et, à ce titre, leur témoignage ouvre une brèche dans l’aspect strictement factuel du traitement de l’Histoire. A l’instar de la Première guerre mondiale qui, depuis qu’elle a perdu ses derniers témoins directs, devient de plus en plus énigmatique et lointaine, et comme détachée de l’époque contemporaine, l’Histoire a besoin de ce type de programmes pour capturer les paroles, les ressentis humains. Dommage toutefois que la narration donne la priorité, dans sa conception, à l’efficacité : l’Histoire, tout aussi dramatique qu’elle soit, peut pourtant donner lieu à une forme de rêverie, comme le prouve 127, rue de la Garenne | Le bidonville de la Folie, Nanterre.

3 – 127, rue de la Garenne | Le bidonville de la Folie, Nanterre : narration elliptique et graphique, ou comment concilier force du propos et rêverie

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127, rue de la Garenne, ce fut, nous explique le webdocumentaire en préambule, l’adresse administrative unique du plus grand bidonville des abords de Paris, à Nanterre. De cette histoire tragique, où pointent des destins à la Zola dans une France qui se voyait prospère, en plein dans les 30 Glorieuses, Laurent Maffre et Thomas Gabison, les auteurs et dessinateurs, et Paloma Fengarol, la conceptrice de l’interface, en tirent une histoire subtile et poignante, au lyrisme délicat sans laisser de côté le témoignage et la parole des principaux intéressés.

127, rue de la Garenne… aborde lui aussi la technique de la frise pour raconter l’histoire du lieu. Mais celle-ci n’est pas chronologique et surtout, pas utilitariste : la frise est, en elle-même, le vecteur de la narration, la raison d’être du webdocumentaire et non pas seulement un outil. Car l’innovation majeure consiste bien sûr, non pas à représenter le passé avec ces désormais inévitables images d’archive, mais à le suggérer par le dessin. Nous avions parlé il y a quelques mois de l’utilisation de la BD dans le webdocumentaire, à l’occasion d’un programme assez peu réussi sur le Tour de France. Cette fois, l’hybridation entre BD et webdocumentaire fonctionne à merveille et montre combien le web peut convoquer des types de narration singuliers.

Le webspectateur est amené à entrer de plain-pied dans l’Histoire de manière non-linéaire et non professorale : simplement, à se laisser happer par la beauté des dessins (que l’on peut par ailleurs retrouver en format BD dans Demain, demain, coédité par Actes Sud BD et Arte Editions) et la force magnétique des voix des témoignages. Car l’archive sonore, en l’occurrence celle tirée des reportages réalisés en 1966 et 1967 par Monique Hervo, au-delà de son caractère informatif, laisse la place à l’imagination, à la rêverie, que la frise, avançant lentement comme un tableau, complète. Ainsi « préservé » par l’omnipotence de l’image, le webspectateur se laisse réellement porter par la narration, qui réussit la double performance de la simplicité de navigation et de la qualité graphique.

127, rue de la Garenne, le bidonville de la Folie, Nanterre constitue une forme hybride, un travail documentaire pensé par rapport aux possibilités du web, qui fait penser aux expérimentations souvent simples dans l’approche et ludique dans l’utilisation de l’ONF. Arte touche avec cette œuvre au propre de ce que le webdocumentaire peut devenir, dans sa meilleure définition : une interface simple, qui n’exclut aucun internaute, et qui définit une nouvelle façon de regarder et penser le documentaire.

4 – Fukushima et la mémoire récente : prédominance du constat et recul (presque) impossible

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Quand un tsunami géant provoque la plus grave crise nucléaire depuis Tchernobyl, l’information, de l’actualité, passe rapidement dans les rangs de l’Histoire. « Fukushima, un an après », constitue un défi pour les documentaristes. Comment cette histoire récente, aux contours encore si peu définissables (du fait de l’invisibilité du danger), peut-elle être retranscrite, et contextualisée ?

Trois programmes sont sortis ce mois-ci pour le triste anniversaire de l’événement : « programmes » est le mot qui convient le mieux, car la forme, encore prise dans l’urgence du témoignage, est clairement sous-exploitée face à la nécessité du constat. Dès lors, les deux webdocumentaires La fissure (réalisé par Annabelle Lourenço et Cyprien Nozières et publié sur Rue89) et Un an après, le Japon bouleversé (réalisé par Guillaume Bression et Marie Linton et coproduit par Trango Productions, France 24 et Sciences et Avenir) présentent des similitudes étonnantes, autant dans la navigation que dans le propos. Le réalisateur belge Alain de Halleux a, lui, conçu huit portraits de l’après-Fukushima, consultables comme des petits films indépendants les uns des autres sur le site de la RTBF ou d’Arte, les deux coproducteurs, et qui, s’ils ne constituent en rien un webdocumentaire (mais bien des documentaires courts diffusés sur le web) n’en restent pas moins la tentative la plus intéressante des trois.

La fissure s’ouvre, comme Un an après, le Japon bouleversé, sur une carte du Japon présentant des points cliquables (Miyagi, Fukushima, Tokyo pour La fissure, Ogatsu, Fukushima, Tokyo pour Un an après…). Dans les deux cas, la prédominance du constat et le besoin de faire ressentir l’état de reconstruction dans lequel le Japon se trouve guident la narration. Un an après, le Japon bouleversé, réalisé avec le logiciel Klynt, semble enfermé dans le carcan d’une narration de témoignage. D’un aspect davantage créatif que journalistique, La fissure réussit mieux son pari, en proposant des dessins animés dans chacun des trois films proposés. Le dessin animé, ou la première tentative de retranscrire, dans les moyens narratifs utilisés, la spécificité du drame japonais : impossible en réalité de le filmer, ce drame. Et donc tenter de le dessiner pour lui en donner des contours.

Il se développera certainement, dans les années qui viennent, une forme de narration de l’apocalyptique, de l’immontrable : aujourd’hui, le cas de Stalker d’Andreï Tarkowski s’impose comme l’une des seules propositions permettant de faire vivre davantage que de faire comprendre la catastrophe nucléaire. Dans La Zone, Bruno Masi et Guillaume Herbault avaient réussi, par moments, à laisser ces interstices dans la narration qui, avec le recul du temps, permet de saisir l’ampleur du désastre nucléaire de Tchernobyl.

Les « récits de Fukushima » du réalisateur belge Alain de Halleux, visibles notamment sur un site Arte dédié, ne cherchent pas à inventer une nouvelle forme de narration. Conscient peut-être que le recul est presque impossible, il part avec, en tête, l’objectif de poursuivre son travail entamé avec Tchernobyl for ever, sur les conséquences, qui vont jusqu’à l’intime, du nucléaire. Les deux premiers sujets sont, de ce point de vue, éclairants : entre un couple franco-japonais qui se décide de rentrer en France par peur des conséquences pour la santé de leur fille, à cet Américain qui s’arme, en tant que citoyen moderne, des outils lui permettant de contrôler la qualité de sa nourriture, Alain de Halleux plonge le spectateur dans une émotion, une dimension personnelle du drame. On présente trop souvent toute catastrophe d’envergure (et ce que font en priorité les deux autres webdocumentaires) comme une accumulation de chiffres, d’argent gaspillé, de vies perdues, de kilomètres carrés inhabitables. Mais rien ne remplace, dans la force documentaire, le regard de l’auteur qui traque dans l’intime, là où on ne l’attend pas, sur les conséquences d’un drame : comme ce petit bonhomme du deuxième épisode qui regarde le coucher de soleil sur Tokyo, le regrettant déjà par anticipation quand, eux aussi, auront fui la menace invisible aux Etats-Unis.

Nicolas Bole

7 Comments

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  2. Le Destin des Halles, « un intérêt très limité par rapport au fond »…. Enfin quelqu’un s’en rend compte, merci !

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