Quels drames se nouent et se dénouent dans le cadre d’une thérapie ? Swen de Pauw a installé deux caméras dans le bureau de Georges Federmann, un thérapeute strasbourgeois pour un documentaire en forme de huis clos qui met à jour le rôle et la mécanique de la parole dans le soin. « Le divan du monde », que vous avions découvert au dernier FID Marseille, est sorti sur les écrans le 16 mars dernier et il est encore à voir dans plusieurs salles françaises…

le-divan-du-monde-affiche-1769Le divan du docteur Federmann est un fauteuil. Un simple fauteuil dans lequel prend place une humanité qui cherche ici quelqu’un à qui parler. Un réconfort, une aide ou, plus simplement encore, une raison de vivre. Swen de Pauw a installé sa caméra (ou plutôt ses caméras, filmant le champ-contrechamp) au milieu de cet écheveau de douleurs rentrées et d’espoirs étouffés. C’est, littéralement, un face-à-face, mais cela ressemble pourtant plutôt à un partage d’intimité, loin du tumulte du monde. De ce travail si spécifique à l’âme humaine (soigner par les mots, apaiser par l’échange) transparaît un sentiment d’humilité. Que peut bien faire l’Homme face aux tourments qu’il s’inflige, sinon essayer de patiemment dévier la trajectoire qui mène au tragique ?

Comme un air de Depardon

Dans l’intimité du bureau strasbourgeois de Georges Federmann se succèdent ainsi une femme apeurée par une supérieure, un homme qui juge sa paresse incommensurable, un Mauritanien terriblement esseulé, un trentenaire durablement engoncé dans une sociopathie qui l’empêche toute relation avec une femme. Cela pourrait durer des heures ou tenir sur plusieurs épisodes à la façon d’une série, tant la variété des drames humains est grande. La façon d’y répondre aussi. Federmann fait très vite penser à la juge Michèle Bernard-Requin de 10ème chambre, instants d’audience (Raymond Depardon, 2004) : il faut pour chaque cas trouver une parade, permettre à l’interlocuteur de ne pas sombrer davantage. Dans cette impréparation permanente que provoquent les aléas de la vie, le psychothérapeute déploie des trésors d’inventivité, manie l’humour comme on tente des coups de poker. Mais à l’inverse de la justice, qui définit une ligne de conduite légale, la thérapie cherche à réinstaurer chez les patients une légitimité. Tous se sont, à un moment donné de leur vie, brisés, et ils viennent, parfois depuis 20 ans, pour tenter de se trouver légitime à vivre, aimer, exister. Nous suivons ce cheminement fascinant au gré des discussions, pendant lesquelles on parvient à mesurer la difficulté du métier : quoiqu’il se passe, le thérapeute doit pouvoir relancer, laisser vivant le lien qui s’est noué. Tout sauf une mince affaire.

Être psy, sans l’analyse

Il y a quelques années, une formidable collection documentaire, Être psy, braquait la caméra sur des analystes en les interrogeant sur la nature de leur métier. On découvrait combien le décor faisait déjà en quelque sorte partie de l’analyse. Les bureaux des analystes étaient plutôt des pièces, souvent dépouillées et dans lesquelles régnait une atmosphère intimidante, inquiétante ou a minima singulière. Chez Georges Federmann, le lieu de consultation est un bureau de médecin comme on les connaît lorsque l’on va chez son généraliste. Les feuilles de soin et les demandes de médicaments inscrivent l’échange entre le patient et son médecin dans un rapport de traitement de la maladie. Cette différence visuelle, que l’on peut résumer par la différence entre le divan du titre et le fauteuil dans lequel les patients prennent place, dévoile une dimension plus subtile au documentaire. La thérapie se filme comme une tragédie (ou parfois une tragi-comédie) sociale où l’inconscient n’émerge que très peu. Ce sont bien souvent les conséquences que le thérapeute se retrouve à traiter, sans que le mystère des véritables motivations de chacun de ses patients ne se dévoile complètement. Ainsi cet homme de 38 ans qui n’a toujours pas pu engager une relation avec une femme se retrouve-t-il orienté, après 20 ans de thérapie, vers une approche comportementaliste consistant à essayer de lui faire répéter, pour qu’il les fasse siennes, des saynètes de mise en situation. Qu’aurait pu l’analyse à la place de la thérapie ? Et aurait-il été possible de filmer l’analyse ? Comment agir lorsque l’on ne se sent plus compétent ? Sous des dehors affables, on sent le docteur Federmann parfois démuni face à ses patients. Les limites de l’exercice du métier : c’est aussi cela que Le divan du monde parvient à faire émerger.

La force des détails

Dans ces non-dits se glissent les détails qui font du documentaire un film truffé d’indices. Dans l’espace exigu du bureau, chaque chose semble prendre un sens apporté inconsciemment par le thérapeute ou son patient. En cela, la réalisation complète le dispositif thérapeutique en en dévoilant par petites touches les règles implicites. Ainsi la collection de tee-shirts qu’arbore Georges Federmann (jaune poussin, violet pétaradant, auréolé d’un Smiley, du logo de Batman, d’un « Sarkozy, je te vois » ou du titre de Charlie Hebdo) vise-t-elle sans le dire à réduire la distance craintive qui peut s’installer dans l’échange. Chaque mouvement des patients, filmé en gros plans, donne aussi à voir la nature du lien qui les unit à leur thérapeute : regard hagard, focalisé dans le vide, interrogatif, corps avachi ou tête baissée.. C’est comme si le langage du corps prenait d’autant plus de place qu’il était confiné dans un espace réduit. Dans ce « jeu » tragique où les patients viennent parfois pour simplement ne pas mourir, le docteur Federmann insuffle avec une inépuisable bonne volonté un espace pour dénouer les choses. Même si in fine il ne peut guère que répondre à ce que ses patients lui renvoient. Ainsi, délicieuse et cathartique est la scène où, dans une cocasse inversion des rôles, une de ses patientes en phase de « guérison » prend la place du thérapeute. Et où celui-ci découvre amusé que son divan du monde est bien plus bas (en contre-plongée, dirait-on) que son propre fauteuil.

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