Un an après l’appel à projets d’ARTE…
Quoi de neuf du côté de la chaine de référence du documentaire ?
« Vivons curieux » ?!

Tout fout l’camp à Arte ! Si à sa naissance en 1992, la brillante chaîne Arte s’ajoutait, après la poignée de mains Mitterrand/Kohl, à la longue liste des symboles de la réconciliation franco-allemande, 20 ans après, c’est une nouvelle ligne Maginot qui semble opposer Arte France et Arte GEIE. Entre les deux fronts s’ouvre l’espace ténu où un cercle restreint de producteurs de docus adoubés se démène pour ne pas être broyé par des méthodes parfois cavalières. Pas classe pour la chaine des Lumière…

Méthodes, identité, l’Alsace et la Lorraine…

Il ne faut pas non plus oublier que la guéguerre Paris/Strasbourg a bon dos et il est souvent arrivé que « la gentille équipe de Paris » se cache derrière « les terribles et inattendues décisions de Strasbourg » (le siège, entendez « headquarters ») pour débouter un projet à la dernière minute. Des rumeurs du PAF me direz-vous… Dans tous les cas, cette chaine de sélection / validation / acquisition de programmes documentaires n’est ni la plus simple, ni la plus efficace, ni la plus transparente. Côté producteur, il est de plus en plus difficile de signer avec Arte, même pour les habitués. Chaque mois, des projets de documentaires sortent des piles d’Arte France pour être pesés, discutés, ré-axés avec la contribution (d’autres diraient l’ingérence, mais je ne suis pas de ce camp) de chargés de programmes de qualité (oui oui de qualité). Précautions maximales, réunions à n’en plus finir : ledit projet, son producteur, son auteur-réalisateur doivent être en phase avec l’identité de la chaine. Mais quelle identité ? Entre le changement de Présidence, le renouvellement des chargés de programmes, le vieillissement constant de l’audience, la menace – ou l’aubaine – du web, la dimension européenne en même temps que franco allemande, cette identité est en constante redéfinition[1]. Il devient de plus en plus difficile au duo producteur/réalisateur de viser juste tant les attentes de la chaîne sont floues.

Heureusement que la qualité des docus reste au rendez-vous, en témoigne la sélection des étoiles de la SCAM 2011 : 40% des projets primés ont été pré-achetés par la chaine qui maintient habilement ses choix entre documentaires de création et documentaires plus grand public. Ah, le public (et non l’ « audience », éternelle absente du champ lexical artésien, pour qui l’argent n’est manifestement pas un souci)… Voilà le talon d’Achille de la chaine : il est vieux (60 ans en moyenne) et trop peu nombreux (depuis 2011 : 1,5% de PDA en journée et 1,8% en soirée contre 3% en 2009). Il faut draguer les jeunes, partis s’éclater en masse (hum hum) devant la TNT. Et pour ça rien de tel que du « documentaire découverte incarné ». Si toutes les chaines du PAF s’y sont mises dès 2005, Arte accuse un train de retard. Mais par la méthode, c’est certain elle a su se distinguer en lançant un appel à projets ouvert à tous les porteurs de projets, en toute transparence…

Bienvenue donc à toi lecteur, curieux, à travers la fabuleuse Odyssée de l’appel à projets initié par la chaine de référence culturelle, il y a tout juste un an, pour lancer des séries documentaires de découverte incarnées.

Qui veut gagner des millions ?

Ah, « l’appel à projets d’Arte »… Celui qui a été perçu comme la panacée par nombre de petits (entendez « peu influents mais innovants ») producteurs qui espéraient, à travers celui-ci, accéder à cette forteresse imprenable et décrocher le jackpot. Celui qui a mobilisé plus de 150 producteurs entre novembre 2010 et janvier 2011…

Sur le tournage de « Dans tes yeux », avec Sophie Massieu – © Courrier Picard

Nous sommes en Novembre 2010. Au départ, Arte France a obtenu d’Arte GEIE (Siège de la chaîne à Strasbourg) le pouvoir de lancer et de piloter le renouvellement de son « access prime time ». Quelle noble ambition que celle de renouveler la création originale française, sans remaker les programmes étrangers [2], sans se contenter de diffuser des documentaires achetés lors des MIP, FIPA et autres manifestations du type Rungis du programme TV… En plus, plutôt que de téléphoner au traditionnel collège de producteurs artésiens, cette fois, Arte a lancé un communiqué de presse officiel sur son portail pro – relayé par les syndicats de producteurs – pour décrire les modalités de cet appel à projets inédit. Initiative transparente (donc louable) : il s’agit de diffuser dès le premier trimestre 2012, cinq séries documentaires inédites de 40 épisodes de 26 minutes. Une aubaine pour de nombreuses boites de prod’ au bord de la dépression, comme celles plus petites désireuses de sortir de l’ombre. Le thème? Des programmes 100% découverte, une grande première pour la chaine ! Normal qu’elle élargisse le champ des partenaires, les siens n’ont pas vraiment le savoir-faire. Oyé, oyé, Arte passe au docu incarné ! Bon, l’explorateur-animateur s’y appelle plutôt « le passeur » et le public devient le « sachant » [3], mais c’est du pareil au même : ces docus courts seront portés par de la belle image, des rencontres, de la légèreté et du dépaysement, tout ce que Canal+, Voyage et France TV pratiquent assidument depuis un peu plus de cinq ans. Le PAF est en émoi, les auteurs cogitent, les producteurs s’agitent… et vont jusqu’à ratisser leurs fonds de tiroirs pour ressortir les vieux projets.

Nous sommes en Janvier 2011. Les initiateurs et responsables du projet pour Arte France (l’unité géopolitique gérée par Alex Szalat) reçoivent (et lisent ?), sans passer par la case Strasbourg, cent cinquante dossiers ultra développés (aux frais du producteur, comme quoi il est parfois enclin à financer un développement) selon les termes de l’appel à projets. En plus du classique dossier, il leur fallait livrer une semaine d’épisodes développés à l’écrit, les éléments financiers, un planning de production sur un an et une sorte bande annonce teaser. Rien que ça !

Nous sommes en Février 2011. Les responsables de l’opération côté français convoquent la dizaine de producteurs porteurs de leurs projets coups de cœur pour un grand oral. Cette convocation se fait avant la date de réponse officielle communiquée dans l’appel à projets, autant dire qu’elle se fait carrément sous le manteau. Les jours suivants, les semaines suivantes, les cent quarante autres producteurs candidats restent sans nouvelles de la chaine. Certains intriguent assidument pour obtenir des informations, pour capter les fuites. Et là, c’est le début de la mouise : il s’apprend que sur les cinq projets retenus à terme, deux ont déjà été signés bien avant l’appel… Seuls trois projets seraient donc réellement susceptibles d’occuper la case. Très vite, le projet sur la non-voyante partant à la découverte du monde se détache du lot et part en signature… Ensuite c’est la valse des rumeurs : quid d’un tour d’Europe du patrimoine Unesco pour une production basée à Londres (nouvelle dérogation aux critères de l’appel d’offre), quid d’une mobylette filant sur les routes du monde pour le remake d’un programme diffusé par la chaîne VoyageDeuxième oral, deuxième espoir pour les premiers producteurs, reconvoqués cette fois avec les réalisateurs des projets, auxquels s’ajoutent de nouvelles prods évincées lors de la première sélection.

La méthode relève d’une science occulte non ? Et pendant ce temps là, imaginez Arte Strasbourg se frotter les mains : ça rame, ça rame, cet appel à projets est une gabegie !

Nous sommes en Juin 2011. Enfin, les dés sont jetés et les lettres d’intérêt signées pour quatre projets : Dans tes yeux (Upside), incarnée par la non voyante Sophie Massieu et son chien Pongo – voir l’article du Courrier Picard ; Par avion (Magneto presse) avec pour « passeur » Vincent Nguyen ; Villages de légende (System TV), avec Emmanuel Laborde et Détours de mob (Bonne Compagnie) avec François Skyvington – voir l’article de La Voix du Nord. Arte va enfin pouvoir installer un case découverte sur sa grille dès janvier 2012.

Un extrait de « Prochain arrêt », avec Emmanuel Gaume.

Nous sommes en Septembre 2011. Ces programmes sont en cours de production, les passeurs courent l’Europe pour prendre le pouls du monde [4]. Mais depuis, l’équipe d’Arte France a changé ; à commencer par sa nouvelle Présidente : Véronique Cayla, fraichement débarquée de la direction du CNC ! Et la nouvelle équipe, manifestement proche du pouvoir central de Strasbourg, n’aime pas du tout, mais pas du tout cet appel à projets… C’est autrement qu’ils imaginent leur grille. L’investissement financier colossal pour ces séries de 40×26’ fait grincer Strasbourg, les audiences globales de la chaine stagnent et vieillissent (bis).

Septembre, c’est aussi la rentrée des chaînes. A l’exception d’Arte la singulière qui renouvelle ses grilles en janvier, entre la bûche et la galette, miam. Alors pour ne pas laisser totalement le champ médiatique de la rentrée à la concurrence, rien de tel qu’un petit déjeuner fin août et une bonne interview début septembre à un quotidien national pour rester en place sur le trampoline du PAF. Pour faire monter la sauce sur la future grille qui sera révélée deux mois plus tard, Véronique Cayla a choisi Le Figaro, qui comme on le sait se bat depuis Molière pour la mise en valeur de la scène artistique et culturelle sous toutes ses formes.

Au cours de cette interview, la nouvelle directrice d’Arte France annonce sa politique : avec elle les choses doivent changer. Pour sa première rentrée télé, elle explique que ce ne sont pas les programmes qui vieillissent, mais les « supports » et elle remet le paquet sur Internet, LA nouvelle frontière télévisuelle. C’est vrai qu’en matière de diffusion Internet, d’Arte live web en passant par le service catch up Arte +7, jusqu’à ses webdocus primés de par le monde, la chaine fait figure de pionnière. Autour de Joël Ronez (malheureusement débauché au printemps dernier par Radio France) et de son équipe d’hyperactifs (Gaza Szderot, Prison Valley, Havana Miami, pour ne citer qu’eux), c’est toute l’identité d’Arte sur le web qui s’est écrite et ce bien avant l’arrivée de wonderwoman. À la fois, quand on arrive dans un nouveau business, c’est bien de pouvoir surfer sur la vague, surtout quand on sait que derrière il existe deux ou trois patates chaudes… Justement, les cinq séries doc découverte lancées et signées par l’équipe précédente, en voilà une belle patate chaude.

Et quand ça sent le roussi, mieux vaut changer de crémerie : en un tour de passe-passe, ces programmes « découverte » sont confiés à l’équipe de la case « l’aventure humaine » qui prend la liberté de modifier la ligne éditoriale de certains programmes, même en plein tournage. Ça urge : ces programmes destinés à l’access prime time doivent remplacer, dès janvier 2012, « Global Mag » [5] qui enregistrait – après deux ans d’antenne – de bonnes audiences, plus jeunes aussi.

Paysage d’automne, couleurs Arte.

Nous sommes à l’automne, les feuilles tombent des arbres, la campagne rougit, brunit, se grise… Jeudi 17 novembre 2011 : le petit monde du PAF se presse au théâtre du Rond Point pour la conférence de presse de rentrée d’Arte. Madame Cayla débute son premier discours d’inauguration de grille : « Je suis heureuse de vous rencontrer ici dans ce théâtre dont l’histoire est liée de longue date à celle d’ARTE. Merci à Jean-Michel Ribes de nous y accueillir tous avec chaleur». C’est vrai que la température monte. Surtout pour les producteurs Magneto Presse et System TV dont je découvre avec stupeur que leurs séries sélectionnées et lancées en production dans le cadre du fameux appel à projets ne figurent pas au catalogue aux côtés de « Dans tes yeux », « Détours de mob » et « Prochain arrêt ».

Tiens, tiens, cette dernière série, qui met en scène Emmanuelle Gaume à la découverte des villes du monde, n’existait pas dans les précédents communiqués de presse et pourtant cette production signée Point du Jour, grande habituée de la chaine [6], a été lancée avant toutes les autres et des épisodes diffusés dès l’été 2010, carrément avant l’appel à projets. Y’a pas à dire, sur Arte, Point du Jour a toujours une bonne longueur d’avance.

Donc « Par avion » et « Villages de Légende » se sont égarés chez l’imprimeur ou ont été, en ce jour mémorable, privés de visibilité sur décision du directeur de cabinet de Madame Cayla ? Chez Arte, vous l’aurez compris, la logique et la transparence ont leurs limites et votre serviteur du PAF n’en sait encore trop rien, le mystère reste entier et désolant… Mais le catalogue en jette avec son grand format et son papier velouté, glacé diraient certains. A l’intérieur, un tableau présente la nouvelle grille : plus de culture, mais surtout plus de documentaires et l’annonce tant attendue de l’horaire de diffusion de la série doc dont le présent article fait l’objet : 18h. Est-ce encore de l’access ? Comme ARTE aime la géométrie variable, un autre livret détachable contient le discours de Véronique Cayla, réservé à ceux qui n’en croiraient pas leurs oreilles. Pour le documentaire, c’est assez réjouissant : « Cette grille renforce ses fondamentaux en les revisitant : nous offrirons plus de documentaires ».

C’est sûr que cinq séries de 40 épisodes de 26 minutes chacun, ça fait plus, beaucoup plus de documentaires… mais quels documentaires ? Oui, depuis Flaherty, le documentaire est arrangé à toutes les sauces : de création, d’investigation, de fiction, de découverte, de cinéma. C’est la grande ouverture d’esprit du genre qui maintient d’ailleurs sa cote. Mais avec des méthodes d’enquête et de fabrication héritées du reportage, avec des délais de livraison dignes des plus grandes heures du flux, avec des passeurs qui animent les séquences, de quels documentaires parle-t-on ? Depuis sa création, ARTE a repéré, soutenu et suivi des documentaristes comme Kramer, Leon, Marker, Rouch, Panh, Karel, de Ponfilly, Depardon, Copans, Philibert, Klipper… Aujourd’hui, elle accompagne parfois les documentaires sur le grand écran, comme prochainement avec « Indignez-vous » signé Tony Gatlif. Mais à travers les séries docs « incarnées » (ou plutôt écrasées) que la chaine coproduit, comme victime d’un contagieux virus, ARTE continue-t-elle de soutenir les nouvelles formes d’écriture ? Va-t-elle renouveler le genre du documentaire découverte incarné ou l’enterrer ?

Réponse en 2012 sur vos écrans. Oui avec Arte, « vivons curieux » !

Le PAF-Muraille

Notes

1 Rendez-vous à la SCAM le 28 novembre à 18h pour en découvrir les tendances les plus récentes autour de la politique documentaire de la chaine.

2 Une autre rumeur du PAF que je me dois ici de relayer dit cependant que lors des brainstormings lié à la mise en place de cet appel à projets au sein de la chaine, un programme créé par Arte Allemagne a servi à plusieurs reprises de référence : Les aventures culinaires de Sarah Wiener sorte de « Fourchette et sac-à-dos » à la sauce allemande et en format 26’… Alors à travers cet appel à projets, Arte France rêvait-elle de détrôner « Sarah Wiener » avec une série incarnée intelligente car « french touch » ? hum hum…

3 Traduisez « celui qui sait » ; j’y comprends aussi : « grâce au passeur d’Arte le téléspectateur sait ».

4 En tant que PAF muraille, je me plais à relayer ici une autre rumeur, confiée par un réalisateur du PAF croisé lors d’un cocktaiiile… Il s’y dit que les calendriers de production sont tellement serrés que le temps de préparation, d’enquête, de repérages en pâti à tel point qu’il est arrivé plusieurs fois que la non voyante, le conducteur de mob et le découvreur de villages se retrouvent filmés face aux même personnages, castés… via Internet. Y’a pas à dire l’info Internet c’est vraiment génial, tous à pied d’égalité !

5 Le mag environnement d’Arte produit par CapaTv.

6 Point du jour a notamment co-produit avec Arte les collections documentaires « Toutes les télés du monde » (à partir de 2005), environ 70 épisodes de 26 minutes et « Tous les habits du monde », environ 30 épisodes de 26 minutes (à partir de 2009).

Les précisions du Blog documentaire

1. Le PAF-Muraille travaille dans l’industrie audiovisuelle. Il(s) ou elle(s) vien(nen)t ici nous en faire partager certains coulisses et, de ce fait,  il(s) ou elle(s) désire(nt) conserver son/leur(s) anonymat(s). Aussi, les opinions du Paf-Muraille n’engagent que lui. Vous pouvez retrouver par ici son premier article, Affaire de Docucul à France Télés.

No Comments

  1. Pour la poignée de main : ce n’est pas Mitterrand / Schroeder, mais celle de Mitterrand / Kohl 😉

  2. Merci pour ce papier, éclairant! Je fis partie des « pitits pitits » lancés dans l’appel, et , à vous lire, je ne me plains pas aujourd’hui d’être dans les limbes du refus.
    Mais c’est tout de même assez pathétique, il faut bien avouer.

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