Encensée par certains, vilipendée par d’autres, la série de documentaires « Strip-Tease » n’en a pas moins marqué les paysages audiovisuels belge et français entre 1985 et 2012. Alors que l’émission est réapparue sur YouTube, l’un de ses réalisateurs historiques, Mathieu Ortlieb, publie un livre sur ses « plus belges années », d’abord via Amazon puis aux éditions des Chemins Blancs. Rencontre.

« Piquant les yeux, lavant la tête
Glissant au fond de la baignoire
Strip-Tease est une savonnette
Et parfois un suppositoire.
Alors autant vous avertir
Décaper, ce n’est pas polir
Informer ce n’est pas couvrir
Strip-Tease, ce n’est pas du cul, c’est pire ! »

Mathieu Ortlieb entame son récit par la description du choc. La claque visuelle, esthétique et narrative qu’il a reçue devant le premier épisode de « Strip-Tease » qu’il a vu. C’était chez lui, assis dans son canapé, et à cet instant précis il a décidé de tout faire pour travailler avec les producteurs du programme. Celui qui se définissait alors comme un « touche-à-tout bientôt astronaute », qui avait alors une petite société de production (de courts-métrages et de films institutionnels) et qui lorgnait vers la musique ou la comédie, nous explique : « Ce qui m’a tout de suite séduit, c’est l’aspect fictionnel de la proposition, cette écriture qui se rapproche de la fiction. Ce sont des formes de narration et de vérité qui n’ont rien à voir avec les reportages qui nous expliquent par le commentaire ce que l’on doit voir à l’image. Les films sans voix-off de Strip-Tease me rappelaient l’époque bénie des radios libres ! C’était vraiment là où je voulais aller : raconter des histoires avant toute chose, mais travailler la matière audiovisuelle dans cette veine, en lorgnant vers la fiction. »

Aya & Tollah

L’aspirant « strip-teaseur » fait alors le siège des bureaux des deux producteurs de l’émission, Jean Libon et Marco Lamensch – autrement surnommés Aya & Tollah. Aubaine et audace : les deux décideurs ne regardent jamais les CV des auteurs, ne jugent pas sur les connaissances du métier ou sur l’entregent professionnel, mais sur des repérages. C’est dans l’œilleton d’une caméra que les projets se dessinent ou se défont. Et la sentence tombe comme un couperet ; rarement, à lire Mathieu Ortlieb, Jean Libon ne revient sur ce qu’il a « senti ».

Pour convaincre le plus « cash » des deux producteurs (Marco Lamensch serait plus « ouvert », à la poésie notamment), il faut donc de l’extra-ordinaire, des coups de gueule, des personnages hauts en couleurs, des situations exceptionnelles… En deux mots : du relief. « C’était parfois très compliqué, je cherchais la subtilité, l’équivoque, loin du sensationnel, nous confie le réalisateur. Combien de fois j’ai coupé la caméra parce que j’étais indisposé par quelque chose qui pouvait tomber du côté de l’indécence, ou alors quand j’avais l’impression de devenir un voyeur. Et en arrêtant l’enregistrement, je savais que je perdais l’opportunité de trouver un bon sujet pour convaincre le producteur. » L’exemple du curé « atypique » détaillé dans ces Plus belges années est particulièrement éloquent : Jean Libon ne goûte guère ce genre de personnages – tout comme les concierges ou, dans une certaine mesure, les SDF – et refuse le projet que Mathieu Ortlieb avait rêvé comme le portrait d’une rumeur dans un village. Trop impalpable et trop abstrait pour le producteur. Pas suffisamment « ancré »…

Autre regret (savoureux) consigné dans les pages de ce livre : Mathieu Ortlieb s’était mis en tête de travailler sur un portrait d’élu à l’Assemblée Nationale et, un jour, il en remarque un, « petit, nerveux, d’une allure teigneuse, il est en permanence accompagné par quatre sbires qui, les bras encombrés de volumineux dossiers, peinent à le suivre. » Nicolas Sarkozy. Flairant le potentiel du personnage, mais sans lui proposer frontalement de participer à Strip-tease, il expose brièvement son projet au producteur qui lui répondra : « Je ne vois pas ce que tu veux faire avec lui, dis, ce type n’a pas d’envergure ». Découragé, Mathieu Ortlieb abandonne. « Je suis pourtant certain que Sarkozy aurait accepté le projet. J’aurais dû insister. » Assurément… 

Pour convaincre ses deux producteurs, Mathieu Ortlieb s’appuie sur les conseils de Claire Painchault, monteuse complice rencontrée sur Au doigt et à l’oeil (cf. Infra), qu’il cite dans son livre : « Tu leur en donne trop. (…) Tu t’y prends mal. (…) Quand tu fais des repérages, tu tournes « trop bien ». Du coup, Jean en veut toujours plus. Tu ne le fais pas rêver. (…) Ne lui donne pas tout, laisse le imaginer ce que peut devenir ton sujet. Ne le noie pas par 36.000 infos qui vont lui donner l’impression que tu ne sais pas où tu vas. (…) Tu devrais plutôt lui donner le sentiment que tu as besoin de lui. Demande lui conseil. Comment t’y prendre, à travers quel angle aborder ton sujet… Tu verras, il t’achètera davantage de films. »

Cette quête du « bon » personnage, de la « bonne » situation pour un éventuel « bon » film se transforme assez vite en obsession chez le réalisateur. Après le succès fracassant de son premier documentaire désormais passé à la postérité (Docteur Lulu, cf. supra), Mathieu Ortlieb écrit : « Je n’ai désormais qu’une idée en tête : enchaîner sur un autre sujet. Lorsque je me déplace dans Paris, que ce soit dans la rue ou dans les transports en commun, mes antennes sont en alerte. (…) Il m’arrive aussi parfois de décrypter les petites affichettes scotchées sur le mobilier urbain ou dans les boulangeries, à la recherche d’un début d’histoire. Après plusieurs tentatives avortées, je décide de chercher dans la presse régionale des situations susceptibles de convenir au développement d’un sujet ». Cette curiosité aiguisée par le désir de filmer et de raconter des histoires va parfois modifier le rapport à la réalité du réalisateur qui, même avec ses proches, regarde le monde avec ses lunettes de déshabilleur télévisuel. En cela d’ailleurs, son livre relève davantage d’une succession de rencontres (assez formidables) que d’une plongée définitive dans les coulisses de l’émission.

Répérages, écriture, tournage

Mathieu Ortlieb souligne quand même – mais on s’en doutait un peu – l’importance du travail de repérage, sans caméra, et du sens aigu de l’observation que requéraient de telles entreprises. Comme Marco Lamensch l’explique dans le livre : « Le secret, c’est ça : 5% de tournage et 95% de partage de la vie quotidienne. (…) Si, en 2250, un ethnologue veut se pencher sur la société française actuelle, que fera-t-il ? Eh bien, on pense que, peut-être, il regardera Strip-Tease ! ». Le réalisateur, de son côté, explique : « Après les repérages, je savais ce que je voulais filmer, et ce à quoi je voulais arriver. Je déposais parfois de petites graines dans la tête des protagonistes [qu’il s’interdisait de rémunérer, NDLR], en espérant qu’elles fleurissent le moment venu ». Il revient aussi sur l’absence d’interviews frontales dans l’émission, mais explique qu’il pouvait en user au repérage comme d’un travail préparatoire : « Parfois, il était nécessaire de faire des interviews. Ce n’était ni dans mes habitudes, ni dans la tradition des tournages de Strip-Tease (excepté en Belgique où cela était monnaie courante), mais exceptionnellement, cela pouvait parfois débloquer des situations ».

On notera également que la production accordait à ses auteur-e-s 5 jours de tournage et quelques jours de montage (mais plus de deux mois de travail si on y inclut les repérages) pour livrer un documentaire d’une quinzaine de minutes. Les films se sont ensuite allongés, pas toujours pour de bonnes raisons. Mathieu Ortlieb nous explique : « Les films de 14 minutes étaient très forts, très denses. Il nous fallait sens cesse inventer, jouer sur les rythmes. L’émission est ensuite un peu tombée dans la redondance. Les 52 minutes ne se justifiaient pas toujours, d’autant que la force de Strip-Tease résidait peut-être dans la succession de plusieurs films courts, comme autant de sujets et de regards qui se percutaient avec force. » 

Qu’est-ce qui s’écrivait alors avant les tournages ? C’étaient essentiellement les notes de repérages qui servaient à guider l’équipe« Je prends soin d’écrire une note d’intention, ainsi que de rédiger quelques séquences que nous serons, je l’espère, amenés à tourner. Ce n’est pas à proprement parler, comme on l’entend dans la profession, un découpage, mais tout de même des notes assez précises, à travers lesquelles je décris les plans que je tiens absolument à faire, ainsi que des situations qui sont susceptibles de se présenter. »

Le réalisateur insiste aussi sur l’importance de l’équipe de tournage qu’on embarque avec soi. Il faut des professionnels aguerris, certes, mais surtout doués de tact. Plus encore, Mathieu Ortlieb cite le talent de « Jean-Françoi »s, un chef-opérateur qui « savait, en filmant, écouter comme personne, ce qui est primordial pour préparer un découpage intelligent », ou d' »Antoine », « l’ingénieur du son qui savait voir, ce qui peut paraître surprenant mais qui est une qualité essentielle pour faire une prise de son subtile et être en osmose avec le cadreur ».

Même chose au montage, Mathieu Ortlieb reconnaît qu’à ce stade du travail, il faut « accepter de ne pas savoir », mais précise tout de suite qu’il n’y a qu’une relation franche et sincère avec le ou la monteuse pour permettre d’entrer dans une telle disposition d’esprit. Et de tisser également des louanges à ses deux producteurs : « Leur présence, en fin de montage, était toujours bénéfique et enrichissante. Certes, nous n’étions pas toujours d’accord, mais ce qui est sûr, c’est que leurs propos avaient un effet constructif et contribuaient à bonifier le film. »

Fin de partie

Bien sûr, Mathieu Ortlieb n’oublie pas les polémiques et les critiques qui ont émaillé les diffusions de Strip-Tease et qui ont contribué à écorner sa réputation, puis à faire disparaître l’émission. Mais s’il réfute les accusations de misérabilisme, le réalisateur se rappelle aussi des louanges qui accueillirent ses films, par exemple en reproduisant un article de Fabienne Darge publié en avril 1994 dans le supplément du Monde. La journaliste y encense « l’émission-miracle de la télévision : celle qui montre les petits riens qui font la vie. Le miracle ne doit rien au hasard : c’est dans la relation humaine, fondée sur l’écoute, la confiance et le temps que l’émission Strip-Tease effeuille ses héros du quotidien.  »

Cela étant, le réalisateur reconnaît qu’il devenait au fil du temps de plus en plus difficile de convaincre ses interlocuteurs de participer à ses projets. Les personnages potentiels, désormais renseignés sur la teneur de l’émission, restaient sur la défensive. « Ils craignaient de se faire manipuler, d’autant qu’ils n’avaient aucun pouvoir et aucun droit de regard sur le montage final ». D’autres, un fois le film diffusé, criaient au scandale et à la trahison. Mathieu Ortlieb, pour sa part, se défend de toute intention malveillante (« Je fais toujours le choix de ne rien cacher. Je joue la transparence »), mais Strip-Tease sera tout de même remise dans les vestiaires de l’audiovisuel après « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ».

L’auteur de ces Plus belges années se souvient de cet épisode, Recherche bergère désespérément, diffusé en 2012 : « C’est un film qui m’a choqué, notamment pour une scène particulière qui intervient au climax du récit. Le jeune paysan sort du cadre avec son micro HF, et on entend encore sa voix qui dit sa volonté de se suicider. L’utilisation de ce micro ne pose pas de problème si elle est franche ; mais dès qu’elle est un peu cachée, elle devient malhonnête. Et pour moi, c’est insupportable. » Prétexte ou pas, la tempête soulevée par la diffusion de ce film scellera le sort de l’émission sur France 3. Aucune fête ne sera donnée, aucun moment de convivialité ne sera organisé pour l’équipe.

Héritage

Cette aventure télévisuelle n’a pas eu de suite directe, mais une forme de prolongement avec la création d’une chaîne YouTube dédiée. Manière de prolonger l’aura nostalgique qui l’entoure encore… Pas de suite, mais peut-être des héritiers ? On pense notamment à Vive la politique !, une série (6 x 26′) également diffusée sur France 3 fin 2016, et réalisée en partie par des auteurs ayant travaillé pour Strip-Tease (voir par exemple Le maire et ses migrants, de Jean-Pascal Hattu). Mathieu Ortlieb reste circonspect : « L’influence de Strip-Tease est évidente, mais je trouve que ça n’a pas la pertinence et le mordant de l’émission originale. C’est consensuel et policé, on ne veut choquer personne. On effleure les sujets de discorde, on marche avec des chaussons, et l’ensemble reste assez gentil ». Et d’ajouter : « Je ne suis pas certain que ce soit à la télévision que l’on trouvera nos héritiers ; peut-être plus probablement sur le Net ». L’amateur de documentaires cite Tënk, ARTE et LCP comme refuges de films qui méritent d’être vus, et déplore les horaires trop tardifs d’exposition des œuvres qui valent le détour à la télévision.

« Je me suis toujours méfié du pouvoir de filmer. Je n’ai jamais porté de jugement sur les personnages, ni de regard méprisant. Avant toute chose, ce qui m’intéresse quand je filme, c’est de construire un récit qui se tienne ; un récit sensible ; un récit composé de plusieurs actes indispensables à la progression dramatique du sujet. (…) Je parle de « récit » parce que j’ai toujours considéré (toutes proportions gardées) que les films tournés dans le cadre de l’émission Strip-Tease s’apparentaient davantage à de la littérature. C’est pourquoi j’ai toujours préféré les nommer « nouvelles documentaires », plutôt que, « courts-métrages documentaires » ».

Mathieu Ortlieb

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