C’est tout juste auréolé de deux « mentions » au festival de Brive que ce documentaire débarque (enfin) dans les salles françaises ce mercredi 12 avril. Dans « Pas comme des loups », Vincent Pouplard dresse de portrait de deux frères, Roman et Sifredi, en marge mais peut-être finalement pas si loin du centre… L’analyse est signée Virgile Guihard.

Deux frères jumeaux, torses nus et un sourire en coin, de chaque côté du cadre, se défient du regard avant de s’empoigner, s’étreindre dans une lutte. Ce sont Roman et Sifredi, les deux personnages principaux de Pas comme des loups, qui ne sont pas sans rappeler Rémus et Romulus, les légendaires fondateurs de Rome, jumeaux abandonnés et nourris par une louve. Les deux jeunes hommes ont un discours, une énergie, un aplomb, une relation de compétition et d’amour fraternel qui laissent penser qu’ils pourraient, eux aussi, être les fondateurs d’un monde nouveau, aux marges de la ville.

Ils sont les figures centrales d’une petite bande de jeunes qui sortent à peine de l’adolescence et vivent seuls, d’abord dans les zones périurbaines (garages, squats, maisons abandonnées) puis de plus en plus au sein de la nature (forêts, étangs), elle-même ceinte par la ville. C’est au cours d’ateliers menés dans des centres d’insertion pour mineurs que Vincent Pouplard les a rencontrés et que sont nés, au fil de discussions, d’échanges et du temps, un relation de confiance et le projet d’un film.

Celui-ci est à leur égard plein de tendresse, et les peint dans leur post-adolescence cotonneuse : yeux mi-clos, sourires timides, pudeur, duvet au-dessus des lèvres ; cheveux et pilosité sont d’ailleurs en constante évolution et perpétuel renouvellement, la très fine mèche d’un des deux frères constituant un motif du film et un marqueur chronologique. Cette représentation bienveillante, le réalisateur la revendique comme une intention à l’origine du film : donner de ces jeunes une image opposée à celle que véhiculaient et véhiculent encore les journaux télévisés, donner à voir des visages et des corps d’individus, et non des têtes floutées aux voix transformées par des filtres, immergées dans un groupe dont aucun membre ne se distingue.

Il s’agit aussi de leur donner une parole, et qu’elle soit libre mais pas captée à leur insu ni à leurs dépens. Pour cela, Vincent Pouplard met en œuvre des méthodes qu’on trouvait déjà chez Robert Flaherty, dans Nanouk l’Esquimau (1922) par exemple. Comme le faisait le documentariste américain, les séquences sont préparées en amont par des discussions sans caméra avec les personnages ; puis l’équipe leur montre les rushes, afin qu’ils aient une conscience de l’image qu’ils donnent au film, et qu’ils participent à la suite de son élaboration.

Les deux frères et leurs amis s’emparent même de certaines séquences, dans lesquelles ils prennent la caméra et se lancent par exemple dans un jeu d’interview. Il en sort un magnifique langage saugrenu, une réinterprétation de la langue médiatique standardisée, celle des journalistes télé et des experts de C dans l’air, mais avec des traces de leur langue vernaculaire — ce qui donne finalement une langue qui boîte joliment. L’appropriation et l’invention d’un langage sont au centre du film, elles passent notamment par le rap mais surtout par des dialogues philosophiques ; souvent paisibles échanges entre péripatéticiens, parfois joutes plus conflictuelles, que perd celui qui finit par s’énerver. Les deux frères s’investissent de plus en plus au fil du film dans la recherche et l’affirmation d’une éthique, qui puisse régir leurs rapports à la nature et à leurs semblables. Cela ne va bien sûr pas sans contradiction : « ne pas faire de mal » fait partie de leurs impératifs, alors qu’on comprend qu’ils ont déjà été condamnés pour des délits avec violence. Mais cette démarche et la troublante sincérité des frères nous renvoient, spectateurs, à nos propres vies et questionnements.

Quant à la voix du réalisateur, elle assume une présence mais reste très discrète. Elle n’est pas là pour décrire le réel, ni même soumettre les personnages à la question ; quand elle se fait entendre, c’est en réponse à des interrogations que les protagonistes lui adressent.

En se focalisant autant sur ses personnages, le film a dû également suivre le rythme et les aléas de leurs vies. Ainsi, après un an de tournage, Vincent Pouplard a perdu contact avec les deux frères. C’est en retrouvant Sifredi qu’il apprit que leurs échanges avaient été rompus par l’incarcération de Roman. Quand celui-ci est sorti de prison, la nécessité du film devint évidente pour le filmeur et les filmés ; le réalisateur dit que les frères s’y sont « accrochés ». Pour eux coïncident alors ce projet de film et un projet de vie, dans la nature, où ils construisent des cabanes à l’écart de la ville et progressivement des quelques amis qui les accompagnaient. Le film rend particulièrement bien ces séquences de vie sylvestre et en fait de beaux instants de cinéma, avec ses plans serrés sur la végétation et les corps, ces moments de félicité. Il parvient à nous faire croire que les personnages sont immergés dans un espace bien éloigné de la civilisation, une forêt primaire qu’ils seraient les seuls à parcourir — mais au son, la rumeur d’une voie rapide nous fait comprendre que nous sommes plutôt dans une TAZ, voire une ZAD (celle de Notre-Dame-des-Landes n’est d’ailleurs pas très loin), investie par les frères. À leur précarité fait donc écho celle de ces espaces de nature menacés par l’étalement de l’urbain.

Pas comme des loups respecte manifestement en grande partie la chronologie du tournage, en partie contraint par l’évolution visible des corps — et des coiffures. On sent par ailleurs qu’il reste dans le film une chronologie du montage : certaines séquences en début de film ont ainsi une esthétique et un rythme (très gros plans, rythme précipité, éléments non narratifs) qui tendent vers un type de documentaire plus formel, plus expérimental, et qui se retrouvent moins par la suite. Cette hétérogénéité n’est probablement pas sans lien avec l’histoire de la réalisation du film, qui s’est faite sur quatre années, des séquences ont donc été montées au fur et à mesure du tournage. Mais c’est aussi une intelligence du réalisateur et du monteur d’avoir conservé voire appuyé cette disparité de formes, de ne pas avoir (trop) remonté certaines séquences dans un souci d’homogénéité, mais d’adapter la forme et le rythme du montage à ceux des personnages. Le film est ainsi à leur image : celle d’adultes en construction qui passent par plusieurs formes, discours, contradictions et évolutions.

Car on aurait pu craindre un film enfermé dans ses références (le réalisateur cite volontiers Genet et Albertine Sarrazin), contraint par ses intentions politiques, une œuvre manquant de vie. Au contraire, grâce à l’énergie transgressive des personnages, à la liberté qui leur est donnée, à la finesse de la réalisation, probablement aussi au temps passé entre le début du tournage et la fin du montage, Pas comme des loups est un film extrêmement vivant, souple, plein d’aspérités et dont on sent les pulsations.

Virgile Guihard

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Un film de Vincent Pouplard
Produit par Emmanuelle Jacq
Image : Julien Bossé
Son : Jérémie Halbert
Montage : Régis Noël
Musique originale : Mansfield.TYA
Production : Les films du balibari

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