C’est un film qui « rencontre son public ». Diffusé en juillet dernier sur France 3, « Je ne veux pas être paysan », de Tangui Le Cras, a connu un joli succès, tant critique que public. Revoilà ce documentaire à l’honneur pendant le Mois du Doc, avec une trentaine de projections prévues en Bretagne. Analyse signée Fanny Belvisi.

C’est de vaches dont il question dans Je ne veux pas être paysan de Tangui Le Cras et pourtant, en tant que tel, le film s’apparente plus à un exercice de tauromachie, tel que Michel Leiris l’entend lorsqu’il écrit ce que devrait être l’écriture de soi. A savoir le fait de prendre le taureau par les cornes et d’affronter sincèrement et lucidement qui l’on est. Le film de Tangui Le Cras a cette force. On sent que le réalisateur est arrivé à un point de maturité, où il ne pouvait plus fuir. Où il n’avait plus d’autres choix que de poser sa caméra et d’interroger frontalement ce que cela signifiait, pour lui, être fils de paysans.

Très vite, sa voix se fait claire et incisive, déterminée à en découdre avec cette question qui le hante et à laquelle il veut apporter une réponse : pourquoi ses parents se sont-ils infligés un métier – celui d’agriculteur – et donc une vie, aussi pénibles et aussi durs ? Je ne veux pas être paysan est une quête de soi et plus encore une quête de sens. Pourquoi ces sacrifices ? Pourquoi cette abnégation ? Cette acceptation tranquille du corps meurtri, fatigué par le travail ? Le réalisateur investigue et confronte les accusés – son père et sa mère. Caméra au poing, il les enferme dans des plans serrés dont ils ne pourront pas sortir sans lui avoir apporter des justifications qui puissent l’apaiser.

Mais derrière ce dialogue entre un père et son fils, se dessine aussi le choc des générations. Tangui Le Cras filme deux mondes qui peinent à se comprendre. D’un côté le sien, celui des festivals de musique auquel il appartient, celui d’une jeunesse qui ne veut plus que « travailler » rime forcément avec « s’aliéner » et où l’épanouissement personnel est une valeur précieuse, qu’il faut défendre. De l’autre, celui de la terre, celui de son père, c’est-à-dire un monde de labeur, de souffrance, ingrat tant le travail qu’il comporte n’est plus reconnu à sa juste valeur par une société qui n’hésite pas à laisser ses agriculteurs sur le carreau.

Le film trouve toute sa densité dans son point de bascule. Ce moment où, ce qui s’annonçait comme un plaidoyer de Tangui Le Cras pour justifier son refus de suivre le même chemin besogneux que celui emprunté par ses parents, se transforme en ode au travail bien fait, simple et viscéral des paysans. Cet instant où le réalisateur accepte de baisser les armes, d’abandonner sa colère pour regarder, pour écouter, peut-être pour la première fois, ce que son père a à lui dire. Et la leçon est magistrale ! A la rébellion du fils s’oppose la force tranquille du père, son implacable amour pour ses vaches, son regard ample sur la vie, sur sa fragilité. Un pragmatisme à toute épreuve, mâtiné de sagesse et de bon sens, qui désarme le réalisateur et le spectateur avec. « On est des passagers sur cette Terre. On ne fait que passer et après moi il y aura quelqu’un d’autre. L’affectif c’est tous les jours. Cela fait trente-cinq ans que je vis de belles choses » affirme à son fils l’agriculteur passionné d’horoscopes.

 

Tangui Le Cras donne corps à sa quête à l’aide de plans simples, efficaces, qui ont du grain, et le charme désuet de ces images qui semblent datées. Comme ces photos de famille que le réalisateur choisit de présenter à la fin du film. Mais c’est sans compter sur la musique. La bande son de Je ne veux pas être paysan ne laisse jamais les images au repos, et leur donne un coup de fouet qui dynamise le propos. Elle apporte au film une actualité fraîche, vivifiante tout en accompagnant ses circonvolutions. Aussi, même lorsque la question de la transmission s’immisce, à savoir la reprise ou non de l’activité des parents par le réalisateur, ce qui paraissait affirmé dès le début par le négatif, se transforme progressivement à l’interrogatif. Je ne veux pas être paysan ? Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le film se clôture par un morceau de musique, joué de concert par le père et le fils.

Fanny Belvisi

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