Après Rafael Correa en France, Pierre Carles en Equateur… Dans « Les ânes ont soif », le réalisateur de « Pas vu, pas pris » mettait en lumière les oublis volontaires du système médiatique français, peu enclin à inviter le président équatorien sur ses antennes. Avec « On revient de loin », Pierre Carles et son équipe vont voir si l’herbe est plus verte dans la politique menée par Correa. Un documentaire d’enquête aux airs de fact-checking journalistique qui, s’il ne perpétue pas l’esprit canaille des premières enquêtes de Pierre Carles, n’en demeure pas moins fouillé et instructif. En salles dès aujourd’hui.

affgif-ordlPierre Carles est un réalisateur tenace. Loin de papillonner d’un sujet à l’autre, il creuse consciencieusement le sillon que les grands médias ont laissé en jachère – et pour cause, celui de la critique des représentations médiatiques. En perdant très tôt le lien avec le duo producteur – diffuseur, il a construit une communauté fidèle, proche des analyses d’Acrimed et de publications satiriques comme feu-Le Plan B, qui finance en partie ses films par d’efficaces opérations de crowdfunding. De cette pugnacité (que les mauvaises langues appelleront « acharnement »), le réalisateur à la voix fluette en a tiré une œuvre cohérente, documentée et non dénuée d’humour potache, traitant de la collusion entre journalistes et hommes politiques (Pas vu, pas pris, Enfin pris puis Fin de concession), du couronnement médiatique d’un DSK ou en faisant l’éloge de la fin du travail (Volem rien foutre al pais, Attention, danger travail).

Avec le président équatorien Rafael Correa et sa « Révolution Citoyenne », c’est une forme de fascination qui est née chez Carles. Fascination d’autant plus forte que Correa, économiste avant d’être président, a été ostensiblement boudé par les médias français lors de son passage à Paris en novembre 2013. Il n’en fallait pas plus pour que le premier film, Les ânes ont soif, devienne le prequel à une visite de l’équipe de Carles en Équateur pour démêler le vrai du faux dans cette république socialiste.

Parti-pris journalistique

On revient de loin s’avance donc dès le début comme une enquête. Le parti-pris journalistique est d’autant plus prégnant qu’il ne s’agit pas, cette fois, d’aller perturber une réunion du MEDEF dans un esprit potache. Là où, auprès de ses soutiens, Pierre Carles évoluait en terrain conquis chez les patrons français, il risquait, en filmant le socialisme équatorien, de donner de lui la figure d’un propagandiste en chef. Aussi met-il, avec Nina Faure sa complice, ostensiblement en scène le point de vue critique qu’ils développent sur ce qu’ils observent en Equateur. Certes, les ministres sont jeunes. Certes, la pauvreté a régressé. Certes, Correa s’est opposé frontalement à la grande bourgeoisie qui l’abhorre. Mais où est le piège, se demandent Faure et Carles en s’entretenant par Skype. Dans cette dialectique permanente, On revient de loin situe son propos dans le registre de la vérité (ou du mensonge), abandonnant ainsi toute ambition cinématographique pour céder aux facilités de l’imaginaire visuel de la télévision (entretiens Skype filmés, coulisses d’interviews, reportages embarqués, micro-trottoirs…). En tant que spectateur, on gagne en efficacité pour argumenter sur le bien-fondé de la politique de Correa : à la manière – hilarante – de Denis Podalydès dans Dieu seul me voit, listant les points positifs et négatifs de la politique cubaine, la démonstration de On revient de loin tend à l’œcuménisme. Tout le monde peut ainsi se faire sa propre idée, entre les bienfaits d’une politique redistributrice qui a fait spectaculairement baisser la pauvreté et l’impératif productiviste d’une telle politique qui entre en contradiction avec le mode de vie de populations indigènes en détruisant une partie de leur écosystème.

capture-decran-2016-10-26-a-10-53-45Filmer l’ami

Personne n’est dupe cependant. Malgré les réserves exprimées, Pierre Carles se tient résolument aux côtés de « son » président, dont le socialisme a effectivement peu à voir avec celui de François Hollande… Si filmer son ennemi est une épreuve (on pensera par exemple à Rithy Panh et Duch, tortionnaire khmer rouge), filmer son « ami » n’est pas non plus sans risque. Résistant tant qu’il peut à l’attitude du groupie, Pierre Carles ne peut néanmoins s’empêcher de mettre en scène sa proximité avec Rafael Correa, comme pour mieux mettre en exergue l’ignorance méprisante qu’ont témoigné les journalistes français (le pire étant certainement Ivan Levaï) envers le président équatorien. Il en résulte un étrange ballet où Pierre Carles cherche la complicité avec le pouvoir tout en la mettant à distance, ne l’ayant que trop critiquée dans ses précédents films. Il faut certainement voir dans la relative sagesse de la mise en scène la volonté de rendre crédible l’argumentaire pour/contre sur Correa : à l’inverse de Fin de concession, On revient de loin est en effet étonnamment sobre dans sa dimension performative. Peu de coups d’éclat mais un travail sérieux, qui tente de concilier les paroles des opposants, un tournage dans une région reculée du pays et une interview en tête à tête avec le président. C’est au prix de cet appareillage critique, assez indigeste cinématographiquement mais nécessaire d’un point de vue éthique, que Carles parvient à filmer celui à qui il voue une admiration.

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Fidélité à une manière de voir

Journalistique davantage que documentaire, la proposition pourrait donc faire « flop » et se fondre dans la masse des milliers d’heures de reportages produits par la télévision. Un souffle, néanmoins, sauve On revient de loin de ce destin de programme de flux. Emporté par son désir de donner les clés du socialisme équatorien, Pierre Carles maintient avec brio sa vision marxiste de la situation. Aussi discutable que soit le bilan de Correa, les critiques qui lui sont faites semblent dérisoires face à la férocité revancharde d’une bourgeoisie qui ne supporte pas le système redistributif mis en place dans le cadre de la « Révolution Citoyenne ». En faisant apparaître comment la politique peut encore changer les choses, le réalisateur marque à sa fidélité à une manière de voir, qui est aussi le titre de la revue éditée par Le Monde Diplomatique avec qui Carles partage cette quête, parmi les différents politiques du monde, d’un pouvoir plus juste. Cela peut sembler vieillot pour certains, militant pour d’autres, mais c’est pourtant dans cette recherche sincère d’autres modèles que Pierre Carles puise son carburant : une authenticité toujours renouvelée. Pour cet acte de fidélité-là, On revient de loin mérite d’être vu.

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