Voici un documentaire que l’on pourrait qualifier de « film de rencontre ». Rencontre entre un catcheur mexicain homosexuel et une artiste française inspirée par le cinéma underground. Le documentaire qui en a résulté, « Cassandro the Exotico ! », est un des films les plus marquants de ces dernières années. Bien que sorti en 2018, il était en compétition pour le Prix du public « Les Yeux Doc » 2022, et c’est dans le cadre de notre partenariat avec cet événement que nous sommes allés à la rencontre de Marie Losier pour un nouvel épisode de notre série de podcasts, L’Atelier du Réel. 

Cassandro est une véritable star parmi les « Exoticos », ces travestis évoluant au sein du catch mexicain, qui s’appelle là-bas la « Lucha libre ». Ce qui est impressionnant, c’est de constater combien le film s’inscrit à la fois pleinement dans la lignée de la filmographie de Marie Losier tout en investissant ici un univers différent, un terrain justement assez « exotique » pour elle. Son œuvre était déjà constituée de nombreux portraits d’artistes underground, et en filmant ce catcheur assumant sa différence au sein de ce divertissement sportif assez machiste, en le faisant toujours dans la même esthétique du 16 mm et du collage de styles (entre documentaire, fictionalisation, psychédélisme et petits effets spéciaux), elle conserve une cohérence qui ne peut que faire naître notre ravissement de spectateur. Plongeant dans ce bain culturel très localisé, élaborant une bande originale typée mexicaine, s’adaptant au réel avec lequel elle rentre en contact, Marie Losier pimente presque tous les éléments de son film sous le signe d’une dualité qui lui est familière : d’un côté, les costumes de scène, les masques, le culte de l’apparence et du déguisement ; et de l’autre, l’intime, la réalité d’un corps qui décline, la fragilité et la solitude. Sous le catcheur extraverti et prodige qu’est Cassandro, elle fait remonter à la surface la complexité profonde d’un individu. 

Plus d’informations sur le parcours et l’actualité de Marie Losier, artiste représentée par la galerie Anne Barrault : https://galerieannebarrault.com/artiste/marie-losier/  

« Je viens vraiment du cinéma expérimental, underground, d’avant-garde de New-York. Et j’ai commencé dès le départ à tourner des films sans savoir, puisque je n’ai pas du tout fait un parcours d’école… mais plutôt de la vie (rire). Et ce parcours m’a amené vers des artistes qui tout de suite sont devenus des portraits d’artistes. Et le cinéma du réel vient de la rencontre d’un artiste et de vouloir faire un portrait qui prend une partie de la réalité. Et je pense que c’est là qu’il se situe. Même si une grosse partie de mon travail est une mise en scène. À travers le documentaire, il y a beaucoup de mise en scène, des moments fictifs, qui viennent aussi de l’univers des personnages particuliers qui sont filmés. Mais c’est vrai que le cinéma qui m’habite et qui m’a beaucoup habité, que j’ai découvert à New-York, c’est un cinéma fait par des cinéastes du réel, comme Pennebaker, David et Albert Maysles, Leacock, sous toutes formes différentes, constitué de beaucoup de portraits filmés avec une grande part de réel, mais avec un certain style, une manière d’approcher les personnages, une utilisation particulière des caméras. »

« Ce sont les rencontres qui créent les films pour moi, et c’est surtout comme une sorte de lettre d’amour à chaque fois. Faire un film c’est aimer l’autre, essayer de donner le meilleur portrait possible de cet être vivant qu’on rencontre par le cinéma. Ma rencontre avec Cassandro s’est faite vraiment par hasard. J’étais à Los Angeles pour la projection de mon premier long-métrage et un ami m’a emmené à un spectacle de Lucha libre. Je ne savais pas du tout ce qu’était ce mélange de catch, de cabaret des années 50, de freak show avec plein de costumes à la Tod Browning, ça me semblait merveilleux […] et c’est là que j’ai rencontré ce petit bonhomme… qui était grand comme moi ! (rire), un homme plein d’énergie, plein de couleurs, qui est venu vers moi parce qu’il était intrigué par la petite caméra, ma Bolex, ce « truc hyper archaïque » que j’avais avec moi, et quand je lui ai raconté ce que c’était, il m’a dit : « fais ce que tu veux, filmes, viens, suis-moi ». La rencontre a été immédiate ! »

« La question de ma place n’était pas aussi consciente que ça. Bien sûr quand je faisais le film, j’essayais d’être absolument absente dans les moments où il me parlait, de ne pas être dans l’image pendant que je filmais. Mais en même temps le film n’existe pas sans mon amitié et mon rapport avec Cassandro. Donc c’est une vraie relation d’amitié. C’est une relation de confiance qui s’est établie sur beaucoup d’années et de travail. Et c’est vrai qu’au moment du montage, j’avais essayé d’enlever énormément de ma présence pour pouvoir donner plus de place à Cassandro, mais c’était bancal en fait : d’un seul coup, il était encore plus seul face à lui-même. Et c’est parce qu’on a réussi à remettre des moments où je rigole, ou des moments où on discute, comme le Skype, que notre relation est devenue importante pour que le public puisse ensuite accrocher et trouver lui aussi sa place par rapport au film et au personnage. »

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