Comment parvenir à financer une œuvre documentaire qui n’entre pas dans les canons de la production audiovisuelle classique ? À cette question, qui taraude producteurs et auteurs-réalisateurs, les chaînes de télévision locales comme Vosges Télévision constituent une réponse en forme d’idéal. Lieu de création inespéré à l’heure où les « grands » diffuseurs réduisent leur part de documentaires de création – en dépit de la reprise par ARTE de la case de « La Lucarne » par Rasha Salti et l’ouverture des « 25 nuances de doc » sur France 2, ces chaînes reçoivent de plus en plus de projets de documentaires « singuliers », euphémisme pour désigner de véritables œuvres qui suscitent la curiosité du spectateur et répondent davantage a une logique de l’offre que de la demande… Illustration avec Dominique Renauld, directeur général de Vosges TV, et pourfendeur de la notion de « commande » de documentaire d’un diffuseur à un producteur. Une certaine vision du métier, qui doit dans le même temps s’accommoder des exigences d’un diffuseur local… Entretien essentiel avec le représentant d’un des refuges télévisuels du « documentaire de festival ». Propos recueillis par Nicolas Bole.

Comment Vosges TV s’est-elle retrouvée l’une des chaines fer de lance du documentaire d’auteur ? Comment êtes-vous arrivé à cet état de fait ?

C’est une longue histoire ! Avant la création de Vosges Télévision, la télévision locale [créée en 1990 sur le câble dans l’agglomération d’Epinal] s’appelait Images Plus. Je suis arrivé à la direction d’Images Plus en 1993 et dans les dossiers que j’ai repris à ce moment-là, il y avait un documentaire, coproduit avec Yenta Production [structure de production aujourd’hui disparue] et réalisé par François Chilowicz : Chronique de la forêt des Vosges. Le film proposait une rencontre avec ceux qui vivent et travaillent dans la forêt. C’est à cette occasion que j’ai commencé à découvrir le fonctionnement du documentaire de création, notamment en discutant avec François Chilowicz. A l’époque déjà, les productions rencontraient des difficultés pour trouver un diffuseur qui accompagneraient ce type d’œuvres. Je me suis dit qu’en tant que télévision locale, Images Plus pouvait jouer un rôle dans cette dynamique de production. L’idée de mission de service public guide notre action. Sans être une priorité absolue, le rôle d’Images Plus, en tant que télévision d’initiative publique locale, était alors de permettre à ces œuvres d’exister. L’axe du documentaire m’a semblé un élément structurant pour la chaîne, tout en affirmant sa place dans le PAF, à une période où nous vivions l’émergence des télévisions locales. C’était donc une action qui contenait deux « volets » : le désir « égoïste » de prouver qu’en tant que chaîne locale, nous existions, mais surtout un volet d’ouverture à des œuvres qui étaient une fenêtre sur le monde.

Les débuts ont été difficiles : avec Dominique Pailler et Yenta Production, nous avions établi des conventions de coproduction sur des séries de 10 documentaires. Nous étions dans une tentative « d’industrialisation » ; à mettre entre guillemets car les sommes engagées étaient trop faibles pour générer un quelconque profit ! Cette économie a fonctionné pendant 3 ou 4 ans, avec des réalisations de films, disons-le, plus ou moins abouties. Il faut reconnaître qu’il n’y avait parfois que 15 jours de tournage et 3 semaines de montage pour un documentaire… Cela ne permettait pas à tous les films d’atteindre le niveau de qualité souhaité. Cela étant, en tant que diffuseur, nous jouions notre part. Au milieu de tous ces films, il y avait des pépites qui obtenaient parfois des financements complémentaires. Bref, la qualité était inégale mais il y avait un volume de productions important. Et cela permettait de proposer du documentaire à l’époque où il n’y avait pas autant de chaînes de télévision. Si bien que l’offre d’Images Plus à l’époque détonnait dans le paysage. Plus tard, nous avons travaillé avec d’autres producteurs, notamment Les productions de la Lanterne. Nous avons introduit une certaine diversité dans l’offre documentaire, en l’envisageant toujours comme étant « d’auteur », mais en le pensant aussi pour le grand public.

Et puis, nous avons travaillé avec le groupe Galactica. Nous partions du constat que les diffusions sur nos simples chaînes du câble limitaient la portée des œuvres que nous coproduisions. Nous avons alors essayé de faire tourner ces productions en réseau, dans une logique de mutualisation, avec les télévisions locales de Rennes, Villeurbanne, Angers… Une partie de ces chaînes ont aujourd’hui malheureusement disparu, car c’est une bataille de tous les jours que de trouver un modèle économique pour une télévision locale.

Des moyens supplémentaires ont permis à des chaînes de continuer à s’investir dans le documentaire mais avec un resserrement des lignes éditoriales. Les Contrats d’Objectifs et de Moyens (C.O.M.) passés entre les régions et les chaînes locales font la part belle aux ancrages locaux. C’est notamment le cas des chaînes de l’ouest de la France, qui ont été des précurseurs avec TV Rennes, TEBEO, TEBESUD… Ces chaînes continuent d’accompagner le documentaire d’auteur mais en investissant davantage dans des projets qui trouvent un ancrage territorial.

Dominique Renauld

Vous passez pour une des chaînes qui promeuvent encore des écritures documentaires singulières… Quelle réaction suscitez-vous de la part des auteurs et des producteurs que vous pouvez rencontrer, sur les festivals notamment ? Une reconnaissance, j’imagine ?

C’est certain que pour les producteurs et les réalisateurs, s’adresser à Vosges TV c’est encore avoir la possibilité de développer des projets singuliers. Ceci dit, nous essayons d’équilibrer les choses : de notre côté, nous ne pouvons pas diffuser que des projets singuliers à l’antenne. Nous avons aussi des exigences de diffuseur, qui doit avant tout répondre à la diversité des profils de téléspectateurs à qui il s’adresse. Dans notre grille aujourd’hui, nous avons toujours des films moins accessibles de prime abord, qui demandent un tout petit peu plus de curiosité, mais nous proposons aussi des films plus abordables.

Existe-t-il un public pour ces documentaires aux écritures non formatées ? La diffusion TV donne-t-elle lieu à de réels succès d’audience ? Ou est-ce la visibilité en festival qui  est un bon moyen de valoriser dans le temps les productions achetées par Vosges TV ?

Je ne l’envisage pas comme ça. Il m’arrive pourtant d’avoir ce type de discussions avec des producteurs ou des auteurs car, de fait, nous recevons de plus en plus de projets de films que l’on pourrait appeler « de festival ». Cela se voit à leur durée, à leur sujet ou à leur traitement. Or, notre objectif premier n’est pas d’avoir notre nom inscrit en grand dans un festival. Cette reconnaissance nous fait évidemment plaisir mais l’objectif, c’est que les films soient vus sur notre chaîne. Et plus on génère de téléspectateurs sur notre chaîne, plus nous sommes contents. Ceci dit, nos succès d’audience – par ailleurs difficiles à mesurer car nous ne disposons que de mesures bi-annuelles – sont souvent liés à des sujets ancrés dans le territoire. Ce ne sont pas les films ouverts sur l’extérieur ou au traitement singulier qui vont générer le plus d’audience : un documentaire historique sur la région réunit systématiquement davantage de téléspectateurs.

Où placez-vous sur votre grille ces documentaires qui n’entrent pas dans une case dédiée ?

Tous les documentaires sont diffusés dans un rendez-vous intitulé « Le monde comme il va », et ils sont proposés en multidiffusion à des horaires différents.

Avez-vous imaginé créer une case dédiée au documentaire long ?

Nous nous sommes posés la question. Mais cela supposerait de pouvoir remplir cette case sur la totalité de l’année, soit environ 40 documentaires de 90 minutes. Or, nous ne pouvons pas coproduire suffisamment d’œuvres pour remplir une telle case.

Comment êtes-vous organisé en interne pour la sélection des projets ?

Nous recevons plus d’une centaine de projets de documentaires par an. Nous en co-produisons une quarantaine. Le comité éditorial est composé de deux personnes.

Chronique de la forêt des Vosges – © François Chilowicz

Quels sont les investissements en production que vous pouvez dédier chaque année au documentaire, en industrie et en numéraire ?

En numéraire, jusqu’à présent, nous n’intervenions qu’avec des sociétés vosgiennes, parfois lorraines. Ces apports sont de l’ordre de 10 à 15.000 euros annuels. En industrie, c’est beaucoup plus lourd : nous avons du matériel de production en nombre. Nous intervenons beaucoup en phase de post-production, des phases qui sont de plus en plus longues.

Parlez-nous des rapports que vous entretenez avec le CNC, notamment sur les contrôles qui ont été renforcés autour du financement de ces projets issus d’une économie précaire ? Est-ce que cela limite la capacité d’investissement sur des films dits « fragiles » ?

Oui, bien sûr. Mais précisons que les règles strictes vis-à-vis de la transparence des fonds ne nous dérangent absolument pas ! Cela dit, c’est vrai que les termes du contrat avec le CNC ont pu inciter d’autres diffuseurs à freiner le rythme d’une production qui reste très fragile. Pourtant, le travail effectué sur ces œuvres permet à des réalisateurs de s’affirmer, de proposer des films qui ne verraient pas le jour ailleurs. Ces films sont faits avec énergie, avec passion. Le CNC défend à la fois la création et un volet plus « industriel » de la création. Il faut parvenir à un équilibre subtil pour que ces films continuent d’exister.

Par ailleurs, une formulation génère quelquefois une incompréhension avec le CNC : celui-ci nous dit qu’à partir du moment où il entre en coproduction, le diffuseur commande une œuvre à un producteur. Or nous ne commandons rien : nous portons des films qui ont besoin de notre soutien et de notre accompagnement pour voir le jour. Si on était dans le registre de la commande, nous demanderions aussi une date de remise de PAD [Prêt A Diffuser]. Or, si je prends le seul cas de Vosges TV, sur la prévision du nombre de films qui seront diffusés sur notre antenne – document que nous envoyons tous les ans au CNC , il nous est difficile de répondre précisément. Les producteurs ne se contentent pas d’une signature de Vosges TV, ils font leur travail en allant chercher de l’argent ailleurs, vers d’autres fonds, dans d’autres régions. A Vosges TV, il y a des films signés en 2014 ou 2015 qui nous parviennent seulement en 2017. Nous sommes sur des temps longs, ce qui pose des problèmes de prévisionnel de livraison. D’ailleurs, pour l’anecdote, à chaque fois qu’un producteur nous a dit pouvoir livrer un film à une date de diffusion précise, il a fallu que nous la décalions ! Si bien que maintenant, nous attendons de recevoir le film pour le programmer.

Il y a 30 ans, la télévision proposait des films de Denis Gheerbrant en quasi prime time et des documentaires de Luc Moullet passaient sur Canal+ en lieu et place de documentaires d’investigation… Pour beaucoup, vous prenez le relai de grands diffuseurs qui n’ont plus véritablement d’espace pour le documentaire d’auteur. Quel regard portez-vous sur l’évolution de l’offre documentaire parmi les « grands » diffuseurs, tels qu’ARTE et France Télévisions ?

Nous sommes arrivés à une offre de contenus sans commune mesure avec celle d’il y a 20 ou 25 ans. Il y a une évolution gigantesque du nombre de diffuseurs. Et dans le même temps, le nombre de téléspectateurs du documentaire ne s’est pas multiplié. La course à l’audience est donc beaucoup plus importante que par le passé. Quand on dirige une télévision, l’objectif est bien sûr de parler aux téléspectateurs qui la regardent, et pas de se faire plaisir personnellement. Donc à chaque fois que nous mettons un programme à l’antenne, nous espérons que celui-ci va rencontrer le public le plus large possible. Il y a, là aussi, un équilibre à trouver entre la recherche d’audience et ce que l’on apporte à ce public en termes de création.

Certaines chaînes qui osaient davantage hier dans le documentaire osent aujourd’hui dans d’autres domaines, peut-être un peu moins glorieux, comme la télé-réalité. C’est une évolution que l’on ne peut que constater : au final, c’est le téléspectateur qui décide et façonne l’économie d’une chaîne. C’est vrai que des diffuseurs historiques qui investissaient dans des formes d’écritures singulières le font beaucoup moins. Mais faut-il pour autant rester totalement indifférent aux changements d’usage des téléspectateurs ? C’est aussi une question à se poser : il faut parvenir à surprendre le téléspectateur mais parfois, à trop le surprendre, on le perd. Et si on le perd totalement, pour qui diffuse-t-on des œuvres ? On ne doit donc pas jeter la pierre à certains, tout le monde se remet en question régulièrement.

Mais qu’est-ce qui doit préexister : l’offre ou la demande ? Il semble que vous soyez la preuve qu’il faut aussi une politique de l’offre pour aider le regard du spectateur à se construire au fur et à mesure…

Oui, peut-être. En même temps, regardez : il n’y a jamais eu autant de documentaires diffusés au cinéma que ces dernières années. Le modèle actuel permet aussi à des films d’être exploités en salles et aux producteurs d’envisager des schémas de production différents. Cela ne génère pas des millions de spectateurs, mais des milliers peuvent suffire ! Le documentaire est loin d’être mort.

Si la télévision n’est plus forcément le lieu du documentaire d’auteur, peut-être le web est-il un refuge ? On a en tête le succès fulgurant d’un film comme Anaïs s’en va-t-en guerre, de Marion Gervais, d’abord diffusé sur TV Rennes, ou encore de la plateforme Tënk, lancée à Lussas ? Que percevez-vous de ce mode de diffusion, de ses codes, de ses opportunités et de ses limites ?

Cela fait partie de l’air du temps : les usages se sont modifiés. La télévision linéaire continue d’exister mais sa force réside principalement dans des événements en direct, sportif ou politique. En revanche, nous observons tous que les téléspectateurs s’orientent vers une télé à la demande, sur le support qu’ils choisissent. Il faut en tenir compte : que des plateformes web dédiées au documentaire apparaissent, c’est très bien et c’est complémentaire en termes d’offre. Est-ce que ces plateformes trouveront leur modèle économique sur le long terme ? On en rediscutera dans quelques années. Au final, c’est l’économie qui décide de la continuité de ce type d’initiatives, qui restent fragiles.

Une question récurrente revient aussi concernant les aides sélectives au documentaire : devrait-on, selon vous, dissocier le documentaire « TV », qui s’appuie davantage sur un thème ou un sujet et le documentaire « cinéma », qui propose lui un mode narratif singulier ? Les retours des membres de commission font parfois état d’une difficulté à traiter les deux types de documentaire dans une même commission…

Je ne pense pas qu’il faille les séparer. Cela supposerait d’appliquer des quotas. Il y a eu des discussions autour de cette question mais, personnellement, je ne suis pas favorable à distinguer les différentes formes de documentaires.

Propos recueillis par Nicolas Bole

 

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