Quelle ambition dès le déjeuner d’ouverture des discussions professionnelles des RIDM mi-novembre ! Nous citons le menu du petit-déjeuner d’ouverture : « La représentation de la réalité dans le cinéma documentaire a toujours divisé : si le documentaire est une forme d’art, l’idée de vérité qu’il véhicule respecte rarement les principes de la rigueur journalistique. La vérité, semble-t-il, diffère de la réalité : que ce soit dans le traitement, dans la salle de montage, sur le terrain, ou à travers les plateformes de plus en plus multiples du documentaire. La conférence d’ouverture de DCM 2016 aborde de front l’idée de vérité documentaire, avec une sélection de créateurs variés qui discutent de la frontière délicate et difficilement définissable entre la vérité journalistique et la réalité documentaire. » Justine Pignato faisait partie des lève-tôt. Compte-rendu de la conférence, qui s’est tenue en anglais…

Capture d’écran 2017-01-26 à 09.27.51Il est tout juste 7h45 et les premiers spectateurs arrivent, tranquillement, dans la salle de concert du quartier général des RIDM. Les lumières sont tamisées pour ne pas brusquer le réveil. On se sert un thé, pour d’autres un café, on grignote un pain au chocolat ou une petite brioche, parfois les deux, en attendant que débute la conférence d’ouverture du Doc Circuit intitulée « Repenser le réel » (« Where truth lies », en anglais). Le choix de cette thématique n’est pas anodin : la question de la vérité est récurrente dans les discussions autour du cinéma documentaire…

Il est à présent l’heure, pour les trois invités, de prendre place sur scène. Le modérateur, John Cardellino, du Sundance Institute Documentary Film Program, les présente : la réalisatrice Penny Lane, avec NUTS! diffusé lors de la rétrospective sur le réel animé, le cinéaste Yung Chang, en compétition pour son court-métrage Gatekeeper, et le journaliste de guerre Karim Ben Khelifa, pour The Enemy.

John Cardellino précise d’entrée de jeu que l’objectif de la discussion n’est pas d’aboutir à une définition de « LA » vérité documentaire, mais seulement de l’approcher. Il s’agit plus de discuter de la manière dont chacun des cinéastes se l’approprie et négocie avec elle dans son travail. Après cette petite mise au clair, le modérateur ouvre la conférence avec cette question : « Quand avez-vous, en tant qu’artiste, manipulé consciemment votre propre travail ? ».

La salle est plongée dans le noir pour visionner un extrait de NUTS !. « Le film raconte la vie et les multiples arnaques de John Romulus Brinkley, un médecin américain qui prétendit en 1917 pouvoir guérir l’infertilité masculine grâce à une greffe de testicules de chèvres, avant de devenir politicien et propriétaire d’une radio mexicaine » (voir ici)

La salle se rallume, Penny Lane prend la parole et nous explique que la question de la manipulation est présente dans le sujet même de son film puisque le personnage principal est un manipulateur. Elle aborde ensuite la question de la construction du film et explique qu’elle a ajouté, aux animations, des images d’archives (articles de journaux, publicités), des entretiens ainsi qu’une narration (peu objective) pour construire un ensemble cohérent. L’histoire du docteur Brinkley a tellement fait parler aux États-Unis que même Buster Keaton s’en est inspiré pour un gag. Comme il est très connu, Penny Lane trouvait que d’inclure cet extrait dans son film contribuait à faire croire au spectateur que les expériences du docteur avaient bel et bien fonctionné, ou du moins cette séquence ajoutait au doute qui pouvait régner.

La réalisatrice nous révèle ensuite que tous ces éléments, censés apporter du contenu et de la crédibilité, sont eux aussi biaisés. Par exemple, certaines des publicités que l’on peut voir sont bien des images d’archives mais c’est John Brinkley lui-même qui avait payé pour leur publication afin de s’auto-promouvoir. De même, on voit dans le film un entretien avec un homme présenté comme un historien spécialiste du Kansas. Or, la réalisatrice nous dévoile qu’il est en fait analyste financier mais qu’il s’est intéressé en profondeur à l’histoire de cet Etat. Elle a donc choisi en connaissance de cause de le présenter ainsi. Il faut souligner qu’à l’époque, les gens ont cru à cette histoire, et que certains y croient encore maintenant. Penny Lane a donc volontairement souhaité que les spectateurs soient pris au piège, qu’eux aussi croient, au moins pendant la durée du film, que cette expérience a réellement fonctionné. Son choix est une façon de montrer que nous sommes tous manipulables. Pour la citer : « On ne va pas dire, en sortant de la salle : regardez ces abrutis du fin fond du Kansas qui avalent tout ce qu’on leur sert » (traduction libre).

Après cette première intervention, plutôt riche et foisonnante, c’est au tour de Karim Ben Khelifa de disséquer sa pratique. Il vient du photojournalisme et dit avoir un peu cherché sa voie de storyteller. En tant que correspondant de guerre, sa profession, il faut être le plus exact possible, nous explique-t-il. Mais si l’on veut être honnête, poursuit-il, même le journalisme est une reconstruction puisqu’on fait le choix de ce qu’on va mettre dans un article ; il y a inévitablement des éléments que l’on conserve et d’autres que l’on abandonne. En 2003-2004, il se rend en Irak et choisit de présenter les événements sous un angle peu conventionnel en évoquant un autre aspect de la guerre : la vie quotidienne (travail, naissances, mariages). Ce reportage a eu un écho minime alors même qu’il opère pour de grands médias et qu’il est lu, selon ses termes, par des « gens éduqués ». Karim ajoute  : « Plus qu’un témoignage, son travail doit avoir un impact sur celui qui le lit ou le voit ». Il revient alors sur la notion de vérité et souligne que cette dernière est la combinaison entre une perception, une accumulation d’informations pour prendre une décision, et du temps. Comme il y a toujours de la reconstruction, il pose la question de savoir si cela a vraiment un sens de parler de vérité. Question qui reste ouverte…

En 2009, Karim Ben Khelifa décide de laisser un peu de côté le journalisme et de faire le portrait de deux combattants de deux camps opposés, un Israélien et un Gazaoui, en réalité virtuelle. Ce travail aboutira à The Enemy, projet qui signe également une réflexion sur sa pratique de journaliste. En effet, ce qui au départ était un projet photographique a ensuite pris la forme d’un projet de réalité virtuelle, estimant que le journalisme est, selon le réalisateur, une pratique assez passive. (quelques précisions sur le projet ici« Quand tu réfléchis au projet, c’est une manipulation totale puisqu’il est impossible de mettre ces deux combattants face à face dans la réalité », ajoute-t-il. L’idée, avec la réalité virtuelle, était de dire : « Put you in my shoes » (« Mets-toi à ma place », en français). Les soldats s’adressent à la personne qui porte le casque de réalité virtuelle et qui se trouve en face-à-face direct avec les deux combattants ; manière de voir le monde tel que chacun le voit. Le défi, pour le réalisateur, était de repousser les frontières. C’est à nouveau un choix pleinement conscient de manipulation mais dont les principaux responsables seraient les logiciels informatiques permettant de réunir ces deux soldats.

C’est au tour du troisième invité de prendre la parole, Yung Chang, et de préciser qu’il aime avant tout la narration, les histoires et la perception de la vérité. Ce sino-canadien explique que le mot chinois pour « documentaire » signifie littéralement cinéma-réalité. Cela est un indice de la façon dont le cinéma documentaire est abordé là-bas. Yung Chang déplore le fait de devoir coller à cette idée que ce qu’on montre en documentaire est LA vérité. Pour lui, ça entrave la créativité. Un extrait de son film, Gatekeeper, est diffusé.: « Yukio Shige, un ancien policier, a une retraite bien occupée. Il surveille, autant qu’il le peut, les falaises Tojinbo. Celles-ci attirent les touristes en grand nombre, mais sont aussi le triste lieu de nombreux suicides. Avec une équipe de bénévoles et des jumelles, Yukio Shige s’est donné pour mission de sauver les autres, par la parole et le réconfort. » (voir les précisions ici) L’extrait montre l’installation dans une chambre d’une des victimes secourue par le personnage principal. Le réalisateur explique qu’il ne savait pas ce que les protagonistes disaient pendant le tournage car ils parlaient japonais alors que lui ne comprend que le chinois ! Il indique que l’extrait montré est une scène qui a été rejouée car un élément de la scène, dont les personnages parlaient, était invisible et qu’il était nécessaire de le montrer à l’écran. Le réalisateur questionne ensuite la notion de vérité du point de vue des personnages que l’on choisit de montrer, et parle de la capacité du personnage principal à « jouer » en quelque sorte. Yung nous révèle que tout au long du processus de fabrication du film, il demandait à ses collaborateurs: « Est-ce que cela fait vrai ? », « Est-ce que le jeu de Yukio Shige ne sonne pas faux ? ».

Les trois participants sont d’accord sur le fait que c’est au stade de la conceptualisation du film que la manipulation du spectateur commence. Tous précisent que c’est un moyen pour arriver à ses fins. Yung Chang revient sur la définition de John Grierson (fondateur de l’Office National du Film du Canada) : « le documentaire est une interprétation de la réalité ». Yung Chang, en tant que canadien, aime se tenir à cette définition, notamment car elle l’a forgé en tant que cinéaste.

15195920_10153956771921837_4362669218196080940_oLa matinée est à présent bien entamée et le débat dynamique. John Cardellino aborde alors cette question : « En termes de savoir, quelle est votre ligne directrice? »

C’est Yung qui répond le premier : il axe son travail sur la personne-personnage de son film, il évoque la confiance que qu’il a en lui et vice versa. L’objectif, pour eux deux, est de faire un film, donc ils travaillent ensemble pour l’atteindre.

Penny Lane, de son côté, demande aussi régulièrement à son assistant : « Est-ce que cela fait vrai ? ». Il faut sans cesse jongler avec le mensonge, puisque qui dit vérité dit mensonge. La vigilance est de rigueur et il faut se poser en permanence la question : « Est-ce que c’est honnête de faire ceci ou bien cela ? ». 

Penny Lane reconnaît au réalisateur un pouvoir de forger la réalité des gens. Elle nous présente ensuite Notes on Nuts qui est le site Internet qu’elle a créé en parallèle du film, et dans lequel elle répertorie les « 319 notes de bas de page » de son film. Il s’agit en fait de toutes les sources utilisées pour construire le film. Celui-ci est décortiqué pratiquement séquence par séquence. Elle s’attarde un peu plus sur la catégorie « Truth Value » (« Valeur de vérité », en français) dans laquelle les séquences – images ou entrevues – sont classées par ordre chronologique. La réalisatrice a utilisé un code couleur pour évaluer la véracité de chaque document utilisé. Elle dit avoir créé ce site, qui a représenté un travail monumental, en partie « pour confesser ses péchés ». On relèvera les notes d’humour qui rendent agréable la lecture de ce travail presque académique ! Pour John Cardellino, ce site est une forme de provocation tout en étant un geste de transparence. Il renchérit en notant que la transparence peut avoir une importance cruciale selon les sujets ; le cinéaste jonglant en permanence avec l’éthique et la morale. Yung complète en disant que le véracité des faits est parfois dictée par les diffuseurs ou les producteurs et que cela contribue à façonner un film.

La session de "rough cut" 2016 - © Geneviève Pigeon
La session de « rough cut » 2016 – © Geneviève Pigeon

Pour Karim, cela dépend grandement du medium utilisé. Le son de The Enemy a été pris sur le terrain et il a construit son projet à partir de vraies photographies, nous explique-t-il. Le face-à-face entre ces deux soldats de camps opposés n’existe pas, et surtout il est impossible. La conversation n’a pas eu lieu entre eux, mais chacun de leur côté avec le réalisateur. Il décrit son travail comme étant très proche du théâtre, notamment parce que l’interaction se fait en partie en se déplaçant avec le casque de réalité virtuelle. Il conclut que le choix du sujet (d’un documentaire) est souvent déterminé par une situation qui pique la curiosité du/de la réalisateur/trice ou un bien par une situation/fait/incident/occasion/circonstance qui lui rappelle quelque chose (son enfance, un événement précis, etc.). Cette idée l’amène à poser la question de la réception par le public. Il explique que les adversaires des deux camps sont déshumanisés depuis leur enfance, et lui a simplement joué un rôle de médiateur entre Abou Khaled et Gilad, après les combats de juillet 2014. Or, une note d’espoir s’est faite ressentir lorsque les deux soldats ont exprimé une certaine empathie mutuelle.Karim Ben Khelifa clôt l’échange avec cette idée, très pertinente  : on se souvient plus souvent par l’expérience que par la narration. Il rejoint sur ce point Penny Lane qui, en laissant croire aux spectateurs que l’histoire de John Brinkley a fonctionné, leur fait (res)sentir leur naïveté.

Cette conférence d’ouverture a finalement été la démonstration que la vérité est une notion nébuleuse. La discussion a été un véritable exercice de funambule où chacun a joué sur les mots, sur les frontières. Elle aura mis en lumière la subjectivité de la notion de vérité puisque cette dernière est en fait portée différemment par chacun dans la façon d’aborder son travail.

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