Petit film deviendra grand. C’est exactement ce qu’il est en train de se produire pour le nouveau court-métrage documentaire de Patrick Bresnan et Ivete Lucas, « The Rabbit Hunt ». Il a été présenté au festival de Sundance, sélectionné à la Berlinale… Il a été primé au BFI London Film Festival, au Sheffield Doc Fest, à Melbourne, San Francisco, en Russie, et en France puisque le Festival Silhouette lui a décerné le Grand Prix et le Prix du documentaire (parrainé par Le Blog documentaire). Last but not least, « The Rabbit Hunt » est en lice pour les IDA documentary awards. En attendant, peut-être, les Oscars… Autant de raisons pour voir ce film, et en lire l’analyse de Virgile Guihard…

The Rabbit Hunt s’ouvre sur une citation des Garennes de Watership Down : « Rabbits need dignity and, above all, the will to accept their fate ». C’est l’ironie du réalisateur Patrick Bresnan qui saute d’abord aux yeux, car si le roman de Richard Adams (un best-seller dans les pays anglo-saxons) conte l’odyssée périlleuse de deux lapins en quête de nouveaux terriers, le film se place, lui, du point de vue de ceux qui vont les chasser. Mais, comme Watership Down, The Rabbit Hunt est une fable de survie, et la citation met en exergue le fait qu’il y est question de dignité.

Le titre, semblable à celui d’un film ethnographique — La Chasse au lion à l’arc de Jean Rouch, par exemple — annonce sobrement ce que nous allons voir : cette chasse au lapin est le cœur du film, une situation regardée avec précision, dans l’unité de temps d’une journée, à la chronologie respectée, dans un lieu unique, en suivant au plus près les mêmes personnages.

La singularité de cette chasse, c’est qu’elle se déroule aux États-Unis, en Floride, dans le comté de Palm Beach, à quelques kilomètres des demeures somptueuses de West Palm Beach et des propriétés de Donald Trump. Sur les bords du lac Okeechobee, près de la réserve naturelle des Everglades, se dressent des cheminées d’usines au milieu d’immenses champs de canne à sucre. Dans ce décor d’une nature aménagée par les hommes pour les besoins d’une agriculture industrielle, le jeune Chris et sa famille, ce samedi, partent chasser le lapin.

Fuyant les incendies et les gigantesques moissonneuses, les lapins bondissent hors des champs, donnant l’occasion aux chasseurs, à pieds et simplement armés de bâtons, de tenter de les attraper et de les tuer. Ces tentatives paraissent d’abord dérisoires, vouées à l’échec, tant ces adolescents en streetwear semblent lents et gauches face à des animaux vifs, qui s’échappent sur un terrain immense. Mais bientôt se révèle leur dextérité : Chris assène des coups secs sur ses proies, tandis que les prises s’accumulent dans sa main gauche. Les chasseurs prennent tous les risques, les machines, qui fauchent et transforment le champ en plaine dévastée, les frôlent, ils s’en écartent au dernier moment. Le danger est réel, une fille trébuche, on la relève quelques mètres à peine avant le passage de la moissonneuse. Le film saisit l’adrénaline et la violence, d’ailleurs rien ne nous sera épargné du sort des animaux, tués, étripés et vidés, décapités, écorchés…

Le contrepoint à cette violence est à chercher du côté de la famille : chacun tresse et coiffe son voisin avant la chasse, puis les aînés encouragent et houspillent les jeunes chasseurs, perpétuant ainsi un rite d’initiation qui, paraît-il, remonterait dans cette région au début du XXème siècle. La famille est un corps solidaire, où chacun prend soin de l’autre, et cette solidarité ne s’arrête pas au cercle familial, elle s’étend à la communauté. Revenus à la maison, dans la petite ville de Pahokee, on fait passer le mot par téléphone pendant que Chris prépare les lapins : la chasse a été si bonne que famille, amis et voisins passent récupérer le gibier contre quelques billets.

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Car la dernière partie du film nous rappelle qu’il ne s’agit pas que d’un rituel mais aussi de survie, de débrouillardise, de hustling : les lapins préparés sont mis dans des sacs plastiques, on toque à la porte, les billets changent de mains et atterrissent dans un bocal, qu’on cache dans un recoin de la cheminée. On pourrait se croire dans The Wire, si on oubliait l’objet du deal.

La réalisation, impressionnante de maîtrise, donne l’impression au spectateur que rien ne lui échappe, que chaque mouvement est saisi. Mais cette efficacité, qui pourrait être une limite, n’est pas une démonstration de virtuosité ; elle est entièrement au service de la situation et des personnages, qui sont représentés dans leur énergie et leur dextérité.

The Rabbit Hunt raconte par ailleurs beaucoup de choses au spectateur sur cette communauté. L’alimentation est bien sûr un sujet important du documentaire : ainsi, dès le début du film, un raccord fait succéder à un plan de ferme sucrière une montagne de sucre qu’un adolescent verse sur ses Corn Flakes. Car si on chasse et mange le lapin, il y a aussi l’omniprésence de ces champs de canne à sucre, qui agissent sur le territoire et les habitants — dont les ancêtres faisaient peut-être partie de ces travailleurs agricoles ou esclaves qui fauchaient la canne. À présent, remplacés par des machines, il ne leur reste qu’à récupérer les dégâts sur la faune provoqués par cette exploitation industrielle. Le film insiste aussi beaucoup sur la présence de la technologie qui tranche au milieu de cette pauvreté péri-urbaine : machines agricoles, donc, mais aussi smartphones, SUV, quads et mini-motos, et surtout hoverboards (gyropodes en français) qu’on voit un peu partout dans la ville, et jusque sous les mules Nike de Chris pendant son petit-déjeuner.

Patrick Besnan forme avec sa compagne Ivete Lucas, ici au montage et à la production, un couple de cinéastes qui n’est pas sans rappeler Robin Anderson et Bob Connolly (First Contact, Black Harvest…). Comme ces documentaristes australiens, Bresnan et Lucas réalisent en duo une série de films implantés dans un lieu, au sein d’une communauté qu’ils ont appris à connaître pendant plusieurs années.

C’est en effet déjà dans cette petite ville de Pahokee qu’Ivete Lucas et Patrick Bresnan ont réalisé leur précédent court-métrage documentaire, The Send-Off (sélectionné lui aussi à Sundance, voir ci-dessus). On y retrouve donc le même environnement, les mêmes plans de cheminées fumantes au milieu des champs de canne et, parmi les personnages, Chris et sa famille. The Send-Off se concentre sur le bal de promo de fin d’année dans cette communauté majoritairement afro-américaine, où certaines familles dépensent le peu qu’elles ont pour que leurs enfants puissent avoir les plus beaux vêtements et louer des voitures dignes de clips de Rick Ross. Comme dans The Rabbit Hunt, il est donc encore question de rituels, de rite de passage, et de filmer les membres d’une communauté dans un moment où ils s’affirment, se mettent en valeur.

Cet engagement à Pahokee prend également la forme d’un livre de photographies à paraître, centré lui aussi sur la chasse aux lapins dans cette région des Everglades, une pratique que Patrick Bresnan (également photographe et artiste sous le nom d’Otis Ike) a passé cinq années à documenter.

À la manière de Walker Evans et de son travail photographique pour le département de l’agriculture dans les années 1930, Bresnan et Lucas poursuivent donc un travail au long cours avec une population rurale et pauvre des États-Unis. Le binôme est d’ailleurs en train d’achever un documentaire réalisé à quatre mains, simplement intitulé Pahokee.

Virgile Guihard

The Rabbit Hunt
Réalisation : Patrick Bresnan
Production : Patrick Bresnan, Ivete Lucas, Maida Brankman, Beth Earl
Montage : Ivete Lucas, assistée de Karla Diaz
Son : Eric Fiend
Étalonnage : Joe Malina

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