C’est un choix de distribution novateur et assez inédit qui a été retenu pour ce film : une sortie un vendredi, ce 6 avril, en DVD et VOD (sur le site de Shellac et sur Tënk), adossée à des projections événementielles en salles.

A quelques jours de l’ouverture du nouveau tribunal de Paris qui sera effective le 16 avril prochain, Yamina Zoutat signe un documentaire aussi puissant que délicat. « Retour au Palais » nous emmène dans une exploration sensible, sensuelle et pudique du palais de justice de l’île de la Cité. De ce monde au bord de l’engloutissement, la réalisatrice y puise un mythe, un conte où le merveilleux danse en complète harmonie avec la réalité crue des lieux. « Retour au Palais » est un film habité, presque hanté : la caméra rend palpable avec une acuité troublante les fantômes qui planent. Elle fait parler les murs à grands coups de silences, de crissements de parquets vernis, de tintements d’horloges qui ne demandent qu’à s’arrêter et de bruissements d’étoffes rouge et blanche.

Une œuvre à la poésie fulgurante, récompensée par le Sesterce d’argent au dernier Festival « Visions du Réel » de Nyon. A ne pas manquer !      

Le Blog documentaire : Vous dites que le déclencheur de votre film Retour au Palais a été l’annonce de la fermeture du palais de justice de Paris et son transfert dans un bâtiment tout neuf, bâti en périphérie de la ville par Renzo Piano. Mais peut-on réduire le désir du film à cet événement ? Vous avez vous-même passé beaucoup de temps dans ce lieu, lorsque vous étiez chroniqueuse judiciaire. C’est une expérience qui doit marquer ?

Yamina Zoutat : J’ai suivi des études de journalisme à l’université publique de Paris IV et je me suis retrouvée en stage de fin d’études à TF1. J’ai toujours été passionnée par la justice et le fait divers. Je n’ai pas du tout de formation juridique, mais j’ai commencé comme chroniqueuse judiciaire. J’étais toute jeune, on voit d’ailleurs ma photo dans le film… J’ai le visage candide et les yeux naïfs d’une jeune fille qui va découvrir tout ce monde. J’en ai pris plein la gueule, je n’étais pas préparée à tout ce que j’ai vu et entendu. Cette expérience a été mon école de cinéma, c’est là que j’ai appris à regarder, à écouter.

C’était une école extraordinaire ! J’ai suivi des grands procès à Paris, mais pas que. J’ai été partout, dans tous les tribunaux, des petits, des grands, des moyens. J’ai suivi le procès de Marc Dutroux en Belgique, les procès du sang contaminé, le procès de Maurice Papon à Bordeaux. Les palais, je les connais donc bien ! Mais il y en a aucun qui m’a fait l’effet de celui de Paris. Il m’a impressionnée.

Dans ce lieu, je me suis imaginé cette histoire que je raconte à la fin du film. J’étais assise, claquemurée dans la salle, ne pouvant pas aller et venir librement dans le palais, car j’avais un travail qui était de rendre compte du procès. Je n’avais pas le temps. J’ai aimé et j’ai eu besoin, pendant toutes ces années que j’ai passées à suivre des affaires souvent terribles, de m’échapper par l’imaginaire. Ce palais est merveilleux de ce point de vue, il se situe à mi-chemin entre Le Louvre et l’Opéra. Il m’a portée, il m’a aidée ce palais. Je m’imaginais donc un enfant, qui en réalité était moi-même, allant partout, explorant ce palais dans tous ses recoins, jusqu’au toit. Et c’est vrai que l’annonce de son déménagement n’est pas la seule chose qui m’a donné envie d’y retourner. Je voulais faire ce trajet que j’avais imaginé pendant toutes ces années, et le faire avec une caméra, pas seulement pour moi mais aussi pour les autres, pour le partager et l’offrir. Je voulais donner à voir tout cet univers, avec ses merveilles et ses abominations.

 

Vous êtes très présente dans le film. Vous et des carnets remplis de notes qu’on devine être celles que vous écriviez quand vous assistiez aux procès. Était-ce clair dès le début du projet que votre présence, votre histoire avec le lieu seraient aussi marquées dans le film ? 

Ce sont en effet mes cahiers de chroniqueuse judiciaire entre 1994 à 2005. J’en ai des dizaines et des dizaines qui renferment des notes de procès. Mais ma présence dans le film n’est pas venue tout de suite. Dans la première version du projet, j’étais beaucoup plus en retrait. Pour moi le centre du film, c’est vraiment le palais. C’était lui que je voulais filmer. Il n’était donc pas forcément question de me mettre en scène et de restituer mon histoire dans ce lieu.

Dans un premier temps, je pensais que mon regard et mes choix de cadrage suffiraient. Avec cette façon particulière que j’ai de m’approcher des personnes, qui n’est jamais directe, avec un dévoilement progressif et une approche assez douce… Je pensais que tout mon vécu passerait par ces éléments.

Petit à petit, je me suis rendu compte que j’avais toujours envie de faire un film dans lequel le palais serait le personnage principal, mais que j’avais tout de même à cœur de restituer aussi quelque chose de la justice. Cet aspect était très difficile à faire endosser par les personnes que je rencontrais, car il y a beaucoup de secrets. Tout le monde est tenu à un serment. Je les formule d’ailleurs dans le film à un moment donné. Il n’était pas question de forcer les gens à dire des choses et de les mettre en porte-à-faux avec leur hiérarchie. Ils étaient d’ailleurs très craintifs de parler. Cela ne transparaît peut-être pas dans le film, car à force de les avoir vus et côtoyés, ils sont tous devenus mes amis. Avec le temps, j’ai réussi à établir un lien de confiance entre eux et moi, mais malgré tout…

Les silences de ces personnes, ceux qui remplissent les murs du palais et que vous captez font partie du documentaire… Au final, vous filmez le lieu en creux. Vous emmenez le spectateur dans les interstices de la justice ?

C’est exactement cela. J’ai filmé des interstices, des intervalles. Je ne filme jamais l’audience, donc il y a comme un grand trou qui est le procès en lui-même. En France, on ne peut pas filmer librement une audience, c’est interdit par la loi. On peut aujourd’hui demander des dérogations, et si je l’avais souhaité, j’aurais pu prendre des extraits d’audience comme l’ont fait d’autres réalisateurs avant moi. Moi je n’ai pas voulu du tout solliciter une autorisation. Je trouvais que c’était bien d’avoir ce trou, cette interrogation, ce creux et de travailler autour.

Votre film est extrêmement poétique, ce qui semble ne pas forcément aller de soi étant donné le lieu que vous filmez. On pourrait s’attendre à des images plus rigides, plus pesantes, et au contraire, il y a quelque chose d’extrêmement fluide, d’aérien. Vous filmez le palais au travers de sensations. Rien n’est figé, ni installé. L’attention que vous portez aux mains au détriment des visages participe de cette volatilité. Était-ce un parti pris esthétique de vous concentrer sur les mains ? Ou bien est-ce par qu’on vous avait demandé de ne pas filmer les visages ?

Beaucoup de choses passent par les mains, beaucoup d’expressions… Et j’aime beaucoup filmer les mains ! C’est un aspect qui était déjà présent dans mon premier documentaire Les Lessiveuses, dans lequel j’ai filmé une suite de portraits de mères qui font la lessive pour leur fils condamné à une très longue peine de prison. Je ne sais pas aller directement au visage. Dans Les Lessiveuses, on voyait déjà beaucoup les mains et très peu les visages, ou alors fugitivement, de temps en temps. Mais je m’étais vraiment concentrée sur les gestes de ces femmes ainsi que sur le corps du fils, représenté par les vêtements que la mère lave et dont elle prend soin. Dans Retour au Palais, j’ai essayé néanmoins d’aller un peu plus vers les visages.

On ne m’a pas interdit de les filmer d’ailleurs. Cela dépendait des personnes, chacun ayant son droit à l’image. La cour d’appel m’a donné une autorisation générale, et ensuite chacun était libre de me dire « oui » ou « non », y compris les accusés bien sûr. Certains d’entre eux étaient d’accord pour que je les filme et m’auraient signé la décharge. Mais c’était ma responsabilité de savoir quels visages je montrais et lesquels je décidais de ne pas montrer. J’ai choisi de ne pas montrer les accusés, car pour moi c’est un film que l’on pourra encore regarder dans 30 ans. En filmant un accusé, je l’aurais figé pour toute son existence dans cette position-là.

Il y avait un défi aussi : ne jamais montrer les visages des accusés, mais les rendre tout de même présents. Ils sont là par le son, par certaines parties du corps : la nuque baissée, les mains qui tremblent, la cuisse qui bouge. Je voulais qu’ils soient très présents mais sans pouvoir être identifiés. Cela aurait été une forme de voyeurisme. Il fallait donc trouver une forme d’empathie pour être avec eux, mais sans qu’aucun d’entre eux ne reste avec l’étiquette « accusé » collée sur le front. C’était très important pour moi.

Les éléments qui constituent le décor du palais sont très présents dans le film. Vous portez une vraie attention aux peintures, aux sculptures, aux tapisseries. Comment avez-vous réussi à atteindre un juste équilibre entre la représentation du lieu, avec son iconographie historique presque écrasante tant elle est forte et chargée, et votre voix personnelle qui se fraye un chemin en rencontrant différentes personnes qui ne semblent pas, elles, appartenir à ce décor ?

Le dosage était difficile à trouver, car je ne voulais pas que les personnes que je filme soient de simples figurants de mon histoire. Elles ne sont pas au centre, puisque le lieu est le personnage principal de mon histoire. Ces personnes traversent l’espace et, d’une certaine manière, elles ont un rôle un peu tronqué : à chaque fois qu’on les suit, on part dans une autre direction sans que le spectateur sache exactement où. Filmer ce labyrinthe qu’est le palais induisait de quitter assez rapidement ces personnes que je filme. De ce fait, quand elles sont présentes dans l’image, je voulais qu’elles soient vraiment là. C’était prioritaire pour moi. Cela n’a donc pas été simple de créer cette ronde entre eux et moi, ce relais de parole. Il fallait que je parle sans trop charger pour trouver le bon équilibre.

Par ailleurs, c’est toujours compliqué de filmer les gens au travail, car ils ont peur d’être jugés. Ils se sentent sous surveillance finalement. Pour certains, il a vraiment fallu qu’ils apprivoisent la caméra. Je les filmais dans l’espace public du palais, donc ils apparaissaient auprès de tout le monde comme « étant filmés », ce qui ne se fait jamais puisque toutes les caméras sont généralement dirigées vers la sortie d’audience. Personne ne regarde ailleurs. Du coup, pour la première fois, ils étaient comme pointés du doigt par ma caméra, même si j’étais toute seule.

Quand ils ont commencé à me faire confiance, c’était magnifique de les voir petit à petit s’ouvrir les uns après les autres. Ils me disaient : « Pourquoi tu nous filmes ? On n’est pas intéressant, va voir, les juges, les avocats ! On n’a rien à dire. » Ils avaient beaucoup d’appréhension à être regardés. Ce sont les invisibles du palais, et on leur demande de l’être. Comme le personnel du ménage qui vient très tôt le matin ou tard le soir, et qui n’est jamais là pendant l’ouverture au public.

J’avais à cœur que toutes ces personnes existent. C’était très important pour moi, pour eux et pour la mémoire du lieu. Quand un historien verra ce film dans 50 ans, il pourra se dire : « C’était ça le palais de justice ! ». Et ces gens en font aussi partie. Plus tard, on va halluciner quand on regardera ce film, puisque tout sera tellement dématérialisé, les dossiers papiers n’existeront plus.

On sait d’ailleurs ce que va devenir ce lieu ?

On ne sait pas encore très bien. Une des idées était de récupérer ces espaces et d’en faire des lieux de consommation, comme par exemple en créant une « place Saint-Marc » à la vénitienne, reliant l’Hôtel-Dieu au palais. Des associations de riverains commencent déjà à se mobiliser. Cela va être intéressant à observer, autant que l’installation de la justice dans son nouveau bâtiment, qui est une page blanche. Comment va-t-elle être écrite ? Que va-t-il se passer dans ces espaces historiques ? Il va y avoir un double mouvement l’année prochaine. Le film doit aussi offrir un support aux discussions et aux débats. Je voulais saisir le palais dans l’attente. Dans mon film, tout le monde attend, même les juges attendent, donc on ne sait plus qui attend qui ! Il y a un temps suspendu et le palais lui-même attend son futur. Il fallait arriver à saisir le temps qui précède le temps du déménagement.

Au-delà du palais en tant que tel, on sent que les images interrogent votre lien avec ce lieu, comme si c’était lui qui avait rendu possible le film…

On pourrait faire tellement de films différents à partir de ce même lieu. Moi, j’avais vraiment à cœur de ne pas le caricaturer. C’est très facile de forcer le trait et de se moquer. C’est vraiment délicat et fragile de trouver cette frontière. J’avais envie aussi qu’on puisse rire. Cela m’intéresse de voir comment les gens réagissent et à quel moment. Ce n’est pas parce qu’il s’agit de la justice que c’est forcément grave. On peut rire !  Quand je travaillais là-bas, qu’est ce qu’on a pu rire par moment ! C’était libératoire et indispensable. Je voulais donc que le spectateur se sente autorisé à pouvoir le faire, même si ce n’est pas facile à amener. J’étais intriguée de voir si les spectateurs s’autoriseraient à rire sans se moquer. Quel serait ce rire que j’allais entendre ?

Souvent des gens me disent que le film les a profondément émus. Je ne sais pas pourquoi et qu’est ce que ça a touché chez eux. C’est un film assez pudique. Au montage, on a voulu le composer comme une musique. Marie-Pomme Carteret, avec qui j’ai travaillé sur ce film et qui a été la monteuse d’Alain Cavalier pendant longtemps, a un sens musical incroyable. Elle a apporté des choses énormes dans la composition du film. Grâce à elle, le film est devenu un voyage un peu impressionniste, même s’il a malgré tout – et sans en avoir l’air – une structure assez forte qui permet que chaque moment se suive sans que l’on s’interroge justement sur l’ordre des séquences. C’était difficile d’arriver à créer cette structure très éclatée, fragmentée, labyrinthique, pour être en écho avec le lieu, tout en créant un cheminement implacable. Cela a été un défi considérable et nous avons mis beaucoup de temps. Il n’y avait pas de théorie à avoir, il fallait construire au fur et à mesure. On a donc beaucoup cherché, pour arriver au portrait de ce lieu.

Le palais est filmé à différentes époques de l’année, ce qui est d’ailleurs cohérent étant donné que vous avez filmé pendant 5 ans…Pourquoi cette volonté de l’inscrire dans le cycle des saisons ?

J’ai construit le film sur les éléments. Il y a un élément majeur : c’est la pierre, puis le bois. Mais j’avais envie qu’on sente l’eau, le vent, la neige, le ciel, la terre, le côté cosmique du palais. La justice est certes terrestre, mais elle est en miroir avec la justice divine.

Cette tension entre le divin et le terrestre est particulièrement bien rendue dans votre film, elle apparaît à plusieurs moments et travaille le film en souterrain. Ce sont certes des hommes qui rendent la justice, mais Dieu n’est jamais loin, en dépit du fait que le palais soit censé être un lieu laïc. On perçoit clairement qu’il n’en a pas toujours été ainsi dans l’Histoire… Vous filmez le lieu comme le Purgatoire de Dante, ou même le Jardin des Délices de Jérôme Bosch. C’était un imaginaire que vous aviez en tête lorsque avez commencé ce projet ?

Le palais est dantesque, c’est l’enfer en même temps que c’est un lieu porteur d’idéal. Le mot « justice » fait à la fois référence à une institution nécessaire, mais qualifie aussi un idéal, et peut-être le plus fort. Nous le portons tous en nous. D’ailleurs, je pense que c’est en ça que les spectateurs disent qu’ils sont émus. Le film va les toucher à l’endroit où nous avons tous un sens de la justice. C’est une valeur commune.

Le palais a été construit comme une cathédrale et c’est Saint-Louis qui y habitait. Je n’ai pas souhaité avoir une approche trop historique dans mon approche du lieu. Il y a des trous là aussi. J’évoque finalement très peu le fait que ce palais était la première demeure des rois avant le Louvre. D’où les correspondances entre les deux bâtiments. Saint-Louis a grandi dans ce palais, c’est lui qui a fait construire la Sainte-Chapelle. Tout faire tenir dans le même film, sans charger, sans expliquer, était aussi un réel défi.

Je pense que c’est un film accessible à tous les publics. Chacun y prend ce qu’il veut dedans, il y a différents niveaux de lecture, de compréhension et d’accès. C’est un film « grand public », car même en n’étant pas un spécialiste de la justice ou un connaisseur, le spectateur perçoit des choses. Mais j’ai envie que le spectateur se laisse désorienter par le film. Qu’il se laisse porter joliment, doucement, qu’il vive une expérience d’atmosphère, que le palais puisse entrer en lui, comme lui, entre dans le palais, sans forcément faire appel à sa rationalité. On ne ressort pas du film avec une compréhension du système judiciaire, mais avec une impression.

Propos recueillis par Fanny Belvisi

Les rencontres autour du film…

Toutes les séances se déroulent au cinéma « Nouvel Odéon » à Paris, en présence de la réalisatrice.

– Samedi 7 avril à 16h
film suivi d’un débat Filmer la Justice avec Alice Diop, cinéaste

– Mardi 10 avril à 20h30
film suivi d’un débat Quel avenir pour le Palais historique de la Cité ? avec Florence Mathieu, présidente du Conseil de Quartier Les Îles de Paris, et Denise Charensol de l’association de défense du site de Notre-Dame.

– Samedi 14 avril à 16h
film suivi d’un débat Le pouvoir des juges au 21ème siècle avec Florence Lardet, présidente de l’Association des Jeunes Magistrats.

– Mardi 17 avril à 20h30
film suivi d’un débat Quelle place pour les avocats du 21ème siècle ? avec Maître Laëtitia Marchand, présidente de l’Union des Jeunes Avocats.

– Samedi 28 avril à 16h
film suivi d’un débat (programme à venir)

– Mardi 1er mai à 20h30
film suivi d’un débat Où va la justice ? avec Maître Basile Ader, Vice-Bâtonnier du Barreau de Paris.

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