4 heures de programme, Laetitia Masson à la baguette, la promesse d’une interaction documentaire/fiction et la délinéarisation quasi totale permis par la navigation par mots-clé. Tout concourt à faire de The End, etc. le premier gros coup du département des Nouvelles Ecritures de France Télévisions. Le Blog Documentaire est allé à la présentation de l’expérience web. Nous n’étions pas trop de deux pour tester la logique combinatoire du récit : nous avons composé nous-mêmes nos films en choisissant les mots-clé qui évoquaient pour nous l’engagement. Et nous reprenons la même forme pour cette première analyse critique. Mots-clé et explications, par Xavier de la Vega et Nicolas Bole.

2013-02-23_175739The End, etc. propose d’entrer dans la narration par le choix de trois mots-clé ? Qu’à cela ne tienne ! Pour coller à l’objet étudié et donner à sentir les impressions foisonnantes que l’oeuvre nous a procuré, nous vous proposons une liste de mots-clé qui nous sont venus à l’esprit en regardant l’expérience web de Laetitia Masson. Et nous en avons sélectionné six, pour détailler ce que nous avons perçu de plus saillant dans cette nouvelle expérimentation narrative.Image 3L’auteur (et l’internaute)

En 1963, l’écrivain argentin Julio Cortazar publiait Marelle, un roman composé d’une narration déroutante et audacieuse, mais classique dans son déroulement linéaire, ainsi que d’une large section rassemblant des matériaux hétérogènes – citations, essais brefs ou commentaires décalés sur l’intrigue. Appelant de ses vœux un « lecteur actif », qui prendrait le roman à sa guise, plutôt que le recevoir passivement, Cortazar l’invitait tacitement à se frayer son propre cheminement dans un livre labyrinthique. On peut assurément déceler dans le The End, etc. de Laetitia Masson un écho du rêve de l’écrivain : concevoir une œuvre composite et la livrer toute entière à ses destinataires ; libre à eux de la recomposer intégralement ou de ne faire que la picorer, libre à eux de la ré-agencer afin d’en renouveler le sens. A cette fin, les créateurs de The End, etc. ont mis au point une machine, qui accueille les internautes dès leur arrivée. Interpellés sur la question de leur engagement, ils sont invités à choisir trois mots, dans trois listes successives. La machine composera ensuite un petit film en puisant de manière aléatoire parmi les séquences qui auront été préalablement taguées avec les mots choisis. En privilégiant ce mode d’entrée dans The End, etc., Laetitia Masson a placé sans ambages l’internaute au cœur de son dispositif. Plus encore, elle lui cède la place.

2013-02-23_152028Technicisme

The End, etc. s’aborde d’abord par le côté prometteur de son interface : à l’élégance du graphisme répond cette entrée dans le récit fortement délinéarisé par des mots-clé. Choisis par Laetitia Masson, ceux-ci orientent l’internaute-découvreur vers des morceaux de films recombinés. Dans une autre option de navigation, l’œuvre propose ensuite l’utilisation collaborative et participative du tag pour contribuer à l’indexation des discours contenus dans les quelques quatre heures de contenus de l’expérience. « Déroutante initiative », comme nous la présente Antonin Lhôte, du pôle Nouvelles Écritures de France Télévisions : instinctivement, il met davantage l’accent sur la recherche technique, insufflée avec l’IRI (qui, sous l’impulsion de Bernard Stiegler, avait déjà créé le logiciel « ligne de temps », dans une même volonté d’indexation de contenu) que sur les questions esthétiques et narratives. Car si The End, etc. possède indéniablement une forme architecturale de navigation novatrice, le propos d’auteur semble, lui, dilué, noyé sous la performance conceptuelle. L’absence de Laetitia Masson à « l’expérience de presse » (car il ne s’agissait pas à proprement parler d’une « projection presse » classique) confirme cette sensation que la forme, comme dopée par sa singularité, a opportunément éclipsé un fond parfois décevant.

Moi (et l’autre)

C’est de manière d’emblée problématique que The End, etc. aborde son questionnement sur l’engagement aujourd’hui. Le désengagement, ce frère ennemi, semble avoir vaincu. La déliaison, cette corrosion des liens, des solidarités, des transmissions, menace. Le « nous » est en crise. C’est alors que la machine générative de The End, etc. enclenche un curieux dialogue. Les films aléatoires obtenus contiennent invariablement des matériaux qui creusent les questionnements de l’internaute. Ici, l’haptothérapeute Catherine Dolto pose les bases d’une stimulante psychologie de l’engagement – s’engager, c’est avoir suffisamment de sécurité pour prendre le risque (d’aimer, d’agir, d’affirmer, etc.). Là, un vieil acteur récapitule son itinéraire politique et professionnel, entre maoïsme et travail de figurant (Laetitia Masson a eu la bonne idée de filmer les comédiens à la ville, hors-champ documentaire du chapitre fictionnel de The End, etc.). Plus loin, une caissière de supermarché parle de politique, d’amour et de galères… L’internaute finit par se prendre au jeu et multiplie les combinaisons de mots. Travail, corps, désir ? International, passif, spleen ? Président, politique, peur ? Chaque nouvelle combinaison devient une question posée à la machine générative de The End, etc.. Lorsqu’elle est à son meilleur, celle-ci devient un moteur à introspection qui carbure à la perplexité de ces autres qu’elle donne à entendre. Si ceux-ci ne répondent jamais vraiment à la question posée, ils évoquent leurs propres interrogations, leurs tentatives, leurs succès, leurs renoncements. D’itération en itération la machine générative de The End, etc. a le pouvoir inattendu de retisser entre moi et tous ces autres, mi-héros, mi-vaincus, la fragile trame d’un « nous » à reconstruire.

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Jean-Louis Murat et Elodie Bouchez, en surimpression – © Laetitia Masson

Hétérogénéité

Engagement, désengagement, crise, valeurs : The End, etc. aborde un florilège de concepts généraux, de grandes questions par un prisme documentaire à mi-chemin entre l’analyse et le témoignage. Le résultat verse de l’extrême hétérogénéité des contenus. La fiction de 25 minutes réalisée par Laetitia Masson est incontestablement le maillon faible de l’œuvre. Les dialogues interminables, où pointent des poncifs éculés sur la question de l’engagement (la gauche ou la droite, les patrons et les employés, les artistes et les financiers…), ne permettent aux acteurs qu’une posture théâtrale, un jeu stéréotypé dont le summum constitue la caricature gauchiste, supposément drôle, des parents du personnage joué par Elodie Bouchez. L’esthétique, elle, nous plonge dans l’imaginaire du téléfilm français, cadre tremblotant, espaces confinés et déco Ikéa des appartements. A oublier, donc. Les portraits, eux, révèlent de nettement plus belles paroles sur l’engagement : sortie de sa généralité pesante, la notion prend avec Catherine Dolto, on l’a dit, ou avec ce jeune homme inspiré, Isaïe Théodore Corenfeld, qui évoque l’engagement sous l’angle de son rapport au travail.

Elodie Bouchez dans "The End, Etc" - © Laetitia Masson
Elodie Bouchez dans « The End, Etc » – © Laetitia Masson

Dessein (sans)

Prenez donc des fragments de fiction, des extraits d’enregistrements musicaux et des bouts d’entretien. Agitez le tout dans un chapeau et piochez l’équivalent de 10 minutes de vidéo que vous mettrez bout à bout. Contemplez et méditez le résultat obtenu… Peut-être le pari de The End, etc. était-il tenable. Après tout, le vieux Walter Benjamin voyait dans le choc (du montage) l’essence du cinéma. Peut-on imaginer choc d’images plus complet que celui engendré par la juxtaposition aléatoire d’éléments disparates ? Or justement, ce qui domine au visionnage des films générés par la machine de The End, etc., c’est une sensation de tiédeur.  La faute, ici, en revient au choix et à la qualité de certains des matériaux livrés au montage aléatoire. Si les entretiens réalisés par Laetitia Masson laissent rarement indifférents, ses images des enregistrements musicaux de Jean-Louis Murat et surtout les extraits fictionnels tombent à plat. Les séquences musicales échouent paradoxalement à donner du rythme – les mélodies mélancoliques de Jean-Louis Murat peinent à relever, relancer, contraster, sans parler même de sublimer les paroles recueillies. Le chanteur n’est pas en cause. C’est plutôt que la mise en contact entre ses chansons et le reste s’avère peu productive. Quant aux scènes de fiction, elles semblent non pas ajouter mais soustraire, tant situations et dialogues y semblent forcés. Faute de pertinence cinématographique, mais aussi faute, semble-t-il, d’avoir pensé le choc entre ses matériaux constitutifs, la machine générative de The End, etc. déçoit.

2013-02-23_185326Valse hésitation

L’expérience The End, etc. renouvelle-t-elle, dans sa forme, le langage narratif d’une œuvre sur le web ? Oui, si l’on considère sa promesse, immense, de composer soi-même son film et ainsi déambuler dans une œuvre qui aborde une notion aussi large et protéiforme que l’engagement. Le télescopage des extraits de vidéos lancées par le choix de trois mots-clé donne lieu à des films courts que l’assemblage aléatoire rend séduisant. Parfois, au détour d’un raccord heureux entre deux séquences, un sous-texte s’inscrit dans notre esprit, des connexions inattendues se créent entre deux témoignages ou avec un extrait de chanson de Jean-Louis Murat. Mais déambuler n’est pas raconter, et paradoxalement vu son aspect très 2.0, The End etc. pourrait bien signifier la fin de ce fantasme de la narration délinéarisée. Car soit l’on déambule dans l’œuvre, porté par le hasard des mots-clé, et l’on rencontre des histoires ; soit l’on s’attend à ce que l’œuvre porte en elle une histoire singulière, unique, à travers un regard d’auteur. Et force est de constater que la promesse déambulatoire de The End etc. déprécie mécaniquement la portée narrative de l’œuvre. Caractérisée par l’échec patent de la fiction, cette valse hésitation entre narration et déambulation montre combien les codes du récit sur le web ne s’abstraient pas des codes de la narration, quelque soit le média utilisé.

Xavier de la Vega
Nicolas Bole

No Comments

  1. merci pour cette analyse que je partage complètement. Emmanuelle.

  2. Bonne analyse en effet ! C’est peu dire que The End est décevant. C’est un peu comme si on se retrouvait face à un jeu de type cadavre exquis dans lequel on aurait oublié d’appliquer des règles. Ainsi la célèbre phrase « Le cadavre – exquis – boira – le vin – nouveau. » peut bien devenir boira-nouveau-exquis-le vin-le cadavre ce qui vous en conviendrez, par l’absence de syntaxe, manque cruellement de sens. Bref, un cadavre exquis partant tous azimuts, sans queue ni tête…

  3. Pour en savoir plus sur les machines génératives d’écriture, je recommande la lecture des articles de Jean-Pierre Balpe réunis sur son blog http://articlesdejpbalpe.blogspot.fr/

  4. Pingback: Webdoc : "The End, etc." (de Laetitia Masson) - Analyse | Web et Documentaire | Scoop.it

  5. Thibault SALADIN

    Bravo à ce travail que je trouve très novateur aussi bien, dans sa forme (pour ce qu’il permet de « fabriquer » en tant qu’utilisateur et spectateur) que dans son fond (avec la mise en abîme des sujets et thèmes abordés). La mise a disposition de tous ces mots amène et procure de véritables émotions. Le choix et le mélange des interviews, nous conduit à nous questionner de la même façon que le fait Laetitia Masson. Ce webdoc a de belles années devant lui car véritable outil de liberté d’expression.

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