Le Blog documentaire braque aujourd’hui ses projecteurs sur Cuban Hat, un dispositif de visibilité pour des projets de documentaires multimédia qui sont encore en phase de développement. Associés au Sunny Side of the Doc de La Rochelle qui se déroulera fin juin, les deux concepteurs de l’initiative ont présélectionné 16 projets soumis au vote des internautes. Nous les avons consultés…

La bataille de la visibilité a donc commencé. Face à un modèle économique de la création web encore incertain, la recherche de fonds et de partenaires passe par la mise en branle des réseaux sociaux et le pitching en masse. Cuban Hat est l’une des caisses de résonnance de ce phénomène et la structure créée par deux réalisateurs basés à Montréal s’invite dans les festivals internationaux pour mettre en lumière des projets de webdocumentaires. Leur métier est en soi une véritable nouveauté puisque ne proposant aucun financement ni dispositif d’aide à la création, Cuban Hat ne doit son poids qu’à la visibilité que la structure génère par le biais de partenariats, visibilité qu’elle guide ensuite sur les projets qu’elle met en avant.

Pour le Sunny Side of the Doc de La Rochelle, Diego et Giulia, les deux trublions du chapeau cubain, ont donc présélectionné 16 projets de documentaires multimédia, si différents les uns des autres qu’il ne serait pas approprié de les réunir sous le vocable très francophone de « webdocumentaire ». 5 projets ont été  sélectionnés le 1er juin dernier, et les heureux élus  iront pitcher devant un jury professionnel lors du marché de La Rochelle.

Une ribambelle de pilotes et de présentations vidéo attendaient donc le chaland sur le site aux couleurs chaudes et havanaises de Cuban Hat. Sur les 16 projets, la moitié étaient français, même si la langue requise est l’anglais (ce qui donne lieu à de charmantes démonstrations d’accents français prononcés). Et un premier constat très net s’impose à quasiment l’ensemble des projets : la novlangue du web a désormais bien été intégrée par tout le monde. Dans la bouche des réalisateurs, les mots transmédia, interactivité, expérience immersive, valorisation et utilisation de contenus, proposer un jeu, sont omniprésents. Dans ces projets, peu permettent d’imaginer une réelle plongée dans un sujet singulier, avec un point de vue intime qui, comme dans les plus grandes œuvres, confine à l’universel.

De fait, la singularité de l’histoire s’efface parfois devant la conceptualisation du dispositif : c’est le cas par exemple de Meal Conversations, un projet français qui nous promet de comprendre ce qui se joue pendant un repas dans différents pays. Pas inintéressant sociologiquement parlant, le dispositif propose tout de même à la fin de manger devant son ordinateur, en étant connectés à d’autres internautes ! Ne pousse-t-on pas ici le concept de l’interactivité et de la communauté un peu trop loin ? Le projet n’a pas été retenu…

On croise aussi une nouvelle proposition de K’ien Production qui avait déjà réalisé le webdoc sur Le Destin des Halles de Paris et Robert Doisneau pour France Télévisions (cf. L’actu du webdocu #11 : du traitement de l’Histoire). Les concepteurs s’intéressent cette fois à l’histoire de la résistance en France, par le biais d’un ensemble d’images d’archives. Instructif, mais pas follement narratif. Non retenu, également.

Le webdocumentaire à la française se fait aussi nomade, confrontation de cultures, internationaliste : outre Meal Conversations, A Cuban in the Land of Soviets raconte l’histoire du périple d’un cubain partant sur les traces du communisme dans un esprit flirtant « entre Borat et Goodbye Lenin ». Quant à Random Voices, il propose un portrait kaléidoscopique de l’Europe par l’intermédiaire de ces habitants « normaux » (la Hollandemania est-elle passée par les bureaux des producteurs de Tapis Volant ?), dans le but de dépasser les clichés attachés à chaque peuple. Le projet entend faire dialoguer des personnes de différents pays par le biais de l’interface. Assez mainstream donc, mais dont la qualité du teaser incite à en voir davantage. Le projet n’a pas été sélectionné.


A Cuban in the Land of the Soviets (Bertrand Normand)

Côté anglophone, les projets sont davantage – et très majoritairement – portés vers la défense d’une cause. C’est peut-être en partie pour cela que le mot webdoc ne s’adapte pas aux propositions : de documentaire entendu au sens « français » du terme, il n’y a quasiment pas ici. C’est comme si l’ensemble du dispositif était au service d’un discours, que le « film » en lui-même n’est qu’un outil pour une action dans la vie réelle. Pour le projet australien The Hive (non sélectionné), on ne peut même pas parler de film, mais de plateforme qui promet rien de moins que de « sauver le monde en jouant » (en l’occurrence, en permettant de replanter des arbres)… Le tout pour plus de 700.000 euros ! Justice for my sister (sélectionné) ou Project Moken (non sélectionné) sont deux plateformes, davantage que des documentaires web, qui entendent défendre, applis et site à l’appui, une population nomade asiatique ou les femmes victimes de violences conjugales ou sexuelles au Guatemala.


The Upside-Down Tree (Liso Cassano)

Le transmedia s’en donne à cœur joie, avec une majorité de projets proposant, comme une nouvelle doxa, des programmes sur quasiment tous les supports existants. Il ne semble pourtant pas nécessairement utile de « faire du 360 » (investir télé, écran, Smartphone, tablette…) pour donner à rêver ou à méditer. Les deux projets qui retiennent en effet le plus l’intérêt – et qui ont été retenus ! – sont The Upside-Down Tree d’une jeune réalisatrice française, Liso Cassano, et le projet danois The Skywatchers Investigation.

Le web est, dans leurs promesses, le pilier d’une narration réellement participative. Refaire fonctionner son imaginaire en partant à la rencontre des mythes du Bénin et spécialement celui de l’arbre à l’envers, pour Upside-Down Tree. Donner signification aux tâches de lumière inexpliquées et observées dans le ciel partout dans le monde pour The Skywatchers Investigation. Dans les deux cas, on sort de l’enquête qui démontre, du jeu qui tourne parfois à l’exercice de style, de la plateforme qui promeut les bonnes intentions. Bref, l’internaute retrouve une place paradoxalement plus active : moins destiné à être au centre du jeu, devenu soudainement l’axiome de la narration web, il gagne à se laisser envahir par l’univers proposé, à faire fonctionner son imagination, et non pas simplement à jouer ou à soutenir une bonne action en cliquant sur un bouton. Cette intention donne du souffle, à l’heure où le format court et le gaming à outrance semblent investir de plus en plus le documentaire multimédia.

Nicolas Bole

Palmarès intégral :

  • The Skywatchers Investigations – KnapNok Games and Nordlys Film (Denmark)
  • The Upside-down tree – Vagabundo Films (France)
  • Nostalgia – FLIM (Lebanon &UK)
  • Justice for my sister – Artevista Films (United States & Guatemala)
  • Gloria Transmedia Project – El Desvío Producciones/TvTec Servicios Audiovisuales (Spain)
  • The Cuban in the Land of the Soviets – Les Films de la Butte (France)

3 Comments

  1. Pingback: Sunny Side 2012 : présentation avec Yves Jeanneau « Le blog documentaire

  2. Pingback: [Webdocumentaire] Once Upon, atelier d’architecture transmédia « Le blog documentaire

  3. Pingback: Aux RIDM 2016, le "Cuban Hat" revigore encore la traditionnelle séance de pitch - Le Blog documentaire

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>