Le film avait fait l’ouverture du festival Cinéma du Réel en 2017, et sortira dans les salles le 7 février prochain, en partenariat avec Le Blog documentaire (voir ici pour toutes les infos).Dans « Atelier de conversation », Bernhard Braunstein nous plonge dans un endroit fécond où se travaille aujourd’hui le visage de la France de demain. Un lieu où des individus venus d’un peu partout dans le monde discutent en Français pour apprendre la langue et, dès lors, définir les contours d’un vivre-ensemble.

C’est une enclave nichée au cœur de la capitale, une bulle protectrice et protégée, un lieu presque caché au milieu des rayons de livres de la Bibliothèque Publique d’Information (BPI) du Centre Pompidou. C’est dans cette petite salle aux chaises rouges que se love l’Atelier de conversation de Bernhard Braunstein. Entre ces quatre murs, chaque semaine, des hommes et des femmes venus de Turquie, de Chine, des États-Unis, d’Irak, d’Iran, de Bolivie et d’ailleurs, se réunissent ici, pour tenter d’apprendre le Français en discutant.

Hommes d’affaires, étudiants venus en France pour quelques mois, migrants fuyant la guerre ou la dictature, immigrés ayant fait le choix de tenter leur chance dans la Ville Lumière, tous, au delà de leurs différences d’âge, de religion, de culture et d’opinions, ont pour trait d’union leur désir d’apprendre une langue commune, celle du pays dans lequel ils ont choisi – ou pas – de vivre. La France.

Animé par un désir de précision autant que par un souci d’égalité qui puisse, peut-être, réparer l’inégalité profonde qui relie au contraire ces personnes réunies le temps de l’atelier dans cette salle, la caméra de Bernhard Braunstein canalise le flux chaotique de ces disparités, par une rigueur formelle de l’image. Dans Atelier de conversation, chacune des personnes filmées à l’intérieur du cercle rouge que forment les chaises en plastique de la pièce, est saisie dans une valeur de cadre similaire à celle de son voisin. Même distance entre les personnages et la caméra, même focale, Bernhard Braunstein transforme cet atelier de conversation en une magistrale galerie de portraits qui, au-delà de leur diversité, posent la question cruciale de l’immigration en France et nous poussent à nous interroger sur le visage que nous souhaitons justement lui donner.

La force du film tient dans la manière subtile dont il met, l’air de rien, le spectateur en présence d’une utopie, d’une utopie réalisée. Sensation d’autant plus forte, que la salle dans laquelle se déroulent les ateliers fonctionne physiquement et mentalement comme un vase clos. Elle n’est pas juste spatialement coupée des rayonnages de livres de la BPI ; elle semble être totalement absente du champ de conscience des lecteurs et autres usagers de la bibliothèque.

Quant aux personnes qui fréquentent l’atelier de conversation, on perçoit nettement que celui-ci constitue pour eux une interstice dans leur quotidien, un moment suspendu dans la solitude de leur vie de tous les jours, où les langues peuvent enfin se délier.

C’est à l’intérieur de cette fissure que le film de Bernhard Braunstein travaille. Dans ce fragile cocon où, le temps d’un instant, des hommes et des femmes tentent de trouver une solution au mythe de Babel, en inventant une langue commune, une langue qui permette de vivre ensemble.

Car c’est bien de cela dont il est question dans Atelier de conversation : comment, par-delà l’hétérogénéité des horizons et des points de vue des participants aux ateliers, trouver une manière de se parler et donc de s’écouter ? Une façon de se comprendre et donc d’apprendre ?

Au fil des mots, des expériences et des ressentis délivrés dans le film, le concept vide et abstrait de l’« immigré » se gorge de chair pour le spectateur. De chair et de larmes, tant le délicat équilibre sur lequel repose ces sessions de conversation d’une heure et demie est ténu, sensible. Il l’interpelle frontalement. Qui, fraîchement arrivé dans un pays dont il ne maîtrise pas les codes, n’a jamais éprouvé une seule des émotions ou des pensées, livrées par les protagonistes du film ?

Dans Atelier de conversation, les participants parlent certes d’eux, mais dessinent derrière leurs paroles, en creux, un visage de la France, cette terre d’hospitalité pas toujours hospitalière. Paris et ses métros tristes à pleurer, si loin de l’atmosphère électrique des transports new-yorkais, ses fausses boucheries Hallal, ses boulangeries aux pains moins bien travaillés qu’au Japon, l’anonymat, l’indifférence dans laquelle les gens vivent les uns par rapport aux autres. Autant de manques exprimés par les différentes nationalités présentes dans les ateliers vis-à-vis de leur pays d’origine, qui viennent éclabousser notre vision ethnocentrée de l’Hexagone.

Au début du film, l’animateur amène ses interlocuteurs à réfléchir aux clichés et aux stéréotypes que chacun d’eux véhicule, à son insu, ne serait-ce que parce que toute nationalité est porteuse d’un imaginaire. Bernhard Braunstein et son Atelier de conversation s’emploient pendant une heure dix à déconstruire minutieusement les rouages de cette mécanique implacable, et nous rappellent avec force et délicatesse, quatre siècles après Montaigne, que « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition ».

One Comment

  1. Bonjour,
    Merci pour ce bel article !
    Avis à ceux qui voudraient soutenir la diffusion du film et nous aider à l’organisation de ciné-débats en lien avec des associations partenaires : Vous pouvez contacter Raymond Macherel via la page FB du film : https://www.facebook.com/AtelierDeConversation.documentary/
    A bientôt 😉

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