De quoi sont faites les longues soirées d’hiver lorsque l’on vit à l’année dans une caravane installée sur un camping ? Avec une tendresse infinie, Stéphane Mercurio accompagne quelques mois durant ces vies oubliées pour les révéler à l’épreuve des non-dits. Car ce sont bien souvent dans le creux des conversations et nichées derrière la pudeur qu’apparaissent les véritables raisons d’un mode de vie rarement choisi. « Quand la caravane reste », produit par La Générale de Production, sera diffusé sur ARTE le 19 février à 23h10 et c’est à ne pas manquer.

thumb_15763_picture_program_bigLes raisons pour lesquelles on s’intéresse à un film sont parfois bien cocasses. Ayant découvert (et apprécié) avec Quelque chose des hommes le travail de Stéphane Mercurio au dernier festival de Lussas, j’abordais le visionnage de Quand la caravane reste avec d’autant plus de curiosité que « l’action » s’y situait dans un camping. Or Lussas fut aussi précisément le lieu où j’étrennais un antique camping-car qui faisait ma joie et celle de mes « colocataires ». Ceci étant dit, dissipons tout de suite un malentendu : le dernier film de la réalisatrice de Mourir ? Plutôt Crever ! n’a rien à voir avec une immersion dans l’utopie de bobos vivant à l’année en ville et partant aux beaux jours dans l’allégresse du nomadisme. Et c’est justement cette confrontation au réel non fantasmé qui peuple les campings qui fait l’intérêt de la démarche de Stéphane Mercurio. Son film est une épure dans le geste : et si l’on allait voir, tout simplement, comment vivent les gens qui pour la plupart n’ont eu d’autre choix que de trouver refuge dans un camping ?

054781-000-A_wohnsitzcaravan_12Ni Strip-tease ni Envoyé spécial

L’exercice n’est pourtant pas si simple, en regard des pièges dans lesquels il est facile de tomber. C’est d’abord un film qui se vit davantage qu’il se raconte : le dispositif filmique y est en apparence si transparent qu’il « opère » autant dans l’espace même du documentaire qu’il semble rétif à l’analyse. Une documentariste ne cachant rien de ses intentions cherche à saisir ce qu’il se joue dans les vies réunies dans les basses saisons d’un camping : voilà pour le point de vue. Mais cette candeur n’est pas naïve : elle ne méconnaît pas a priori les déterminants sociaux qui fondent ces lieux d’habitation. C’est précisément parce que cette semi-sédentarité n’est pas considérée comme « normale » (avec tous les guillemets qui s’imposent quand on restitue une doxa pour l’analyser) que Mercurio en fait son sujet d’étude. Qu’est-ce qui se cache derrière cet habitat coincé entre un sédentarisme d’un sol en béton et un nomadisme volontaire ?

Premier écueil : rien de plus simple que de gâcher la matière documentaire en cherchant les causes de manière journalistique, façon Envoyé Spécial. Le journaliste y incarnerait alors cet être d’entière altérité, venu trouver des témoins et retracer une causalité explicative. Deuxième écueil : la tentation du folklore, qui ne dénature pas totalement ce que chacun est mais utilise ce que chacun montre de ce qu’il est pour provoquer la trouble curiosité du cas : une approche symbolisée par le magazine Strip-tease et reprise aujourd’hui, quoique d’une manière un petit peu différente, par des publications comme Society. Dans le (juste) milieu où se tient la cinéaste, il y a la recherche d’une parole et peut-être encore davantage de silences qui sont des discours.

054781-000-A_wohnsitzcaravan_10La tendresse d’un lien non-transformé

Tout se passe donc dans la distance à laquelle la réalisatrice se tient d’une réalité qui n’est véritablement compréhensible que par ceux qui la vivent. Stéphane Mercurio ne fait pas mine de se tenir « aux côtés » des personnages ni ne pratique le geste cinématographique dans le but affiché de les « aider » ou de « témoigner » pour eux. En partageant des moments avec Chantal, Eric ou Philippe, c’est pourtant bien ce qui semble se passer, par la seule magie d’un lien dénué d’arrière-pensées. Le désir pudique de nouer contact, sans cacher la dissymétrie des positions de chacun (les uns vivent ; l’autre vient filmer et repart vivre ailleurs), suscite entre Stéphane Mercurio et ses personnages des confessions, un accès à l’intime à peine travesti par l’artifice que provoque, toujours, l’intrusion d’une caméra.

Une caméra en quelque sorte parlante (la réalisatrice a décidé de laisser au montage ses propres réactions) et qui évite ainsi l’approche distanciée de l’ethnologue venant, avec la captation de l’image, dire le réel. Ni documentaire savant donc, ni « pure » captation du réel qui n’est qu’une chimère persistante du cinéma documentaire. Si l’on osait une métaphore culinaire, le réel semble non transformé comme une viande qui ne serait pas transformée en plat cuisiné. La partie de pétanque avec Stevens, peu disert sur son arrivée au camping, le visage bouleversé d’Eric qui s’apprête à emménager dans sa caravane, Chantal dans sa cuisine, Philippe et son rêve de moulins à vent dans sa vieille caravane : ce sont des blocs de réel perçus au plus profond de ce que l’on peut en saisir, en tenant compte de la dignité de chacun. C’est d’une certaine manière un cinéma qui n’outrepasse pas des droits sur le réel.

054781-000_2152113_33_201Le film-école

Quand la caravane reste ressemble à un exercice filmique qui met en avant l’une des premières leçons du cinéma documentaire : parvenir à filmer des personnages et à recueillir leurs paroles. Sans bouleverser les codes de la narration, le film arbore une forme d’efficacité dans ce travail d’écoute et d’immersion qui fait bien plus ressembler le documentaire à la sociologie qu’au journalisme. Dans cet exercice, la réalisatrice fait montre d’une grande maîtrise remplie d’humilité qui caractérise les grands « petits films » : de ces films qui ne s’aventurent pas dans la réflexion sur le dispositif filmique ni ne dévoilent l’exceptionnel mais vont précisément fouiller la matière documentaire dans le réel le plus invisible, à force d’être banalisé.

La manière dont Stéphane Mercurio magnifie les paroles d’hommes et de femmes qui échappent au regard de la société est, en soi, une forme politiquement discrète de lutter contre cette invisibilité. Par la simplicité de son approche, Quand la caravane reste a quelque chose d’un film-école, de ceux que quiconque souhaitant se frotter au matériau documentaire devrait réaliser pour apprendre à « aborder » des personnages. C’est dans cette promesse d’une relation filmeur/filmé sans fard que le film trouve équilibre, justesse et universalité.

One Comment

  1. Bonjour,
    Effectivement ce très bon reportage est à voir (même à revoir) car aucune provocation journalistique de la part de la « voisine » ce qui évite le côté confession intime de la plupart des interwues sur les « fracassés de la vie »…
    Merci pour cette decouverte de « gens comme nous » et tributaires des aléas de la vie « moderne ».
    Gdid

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