Deuxième étape de notre immersion polynésienne à l’occasion du Festival International du Film documentaire Océanien (FIFO), avec cette évocation des premiers états généraux de la production cinématographique des Outre-mer. Coordonné par Christine Tisseau-Giraudel, ce travail a rassemblé six territoires (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, Polynésie française et Nouvelle-Calédonie) pour dresser un bilan et faire un état des lieux de la filière. Entretien avec la présidente du syndicat de la production audiovisuelle en Polynésie française (SPAPF) sur ce paysage en construction, et en expansion...

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Si le FIFO permet depuis 14 ans une meilleure exposition des films documentaires produits en Polynésie, sur le territoire et à l’international, le festival a aussi participé à la consolidation du secteur. Il a notamment soutenu la mise en place du SCAN (Soutien à la Création Audiovisuelle et Numérique) qui aide depuis 2007 les productions locales et extérieures, comme les projets numériques, avec des montants non négligeables. Le ministre de la Culture de Tahiti, Heremoana Maamaatuaiahutapu, a d’ailleurs profité de la cérémonie d’ouverture du 14ème FIPO pour annoncer le doublement du fonds, lequel passe de 70 à 140 millions de francs CFP (environ 1,2 millions d’euros).

Polynésie 1ère, de son côté, produit entre 7 et 10 documentaires par an, avec 5 ou 6 sociétés locales, soient environ 9 à 10 heures de programmes. L’apport en numéraire s’élève à 15.000 euros environ, somme à laquelle il faut ajouter l’apport en industrie. A noter que l’aide obtenue via le SCAN est compatible avec le soutien éventuel du CNC. Deux cases valorisent le documentaire à l’antenne de cette station ultramarine : le lundi une fois par mois en prime time, et « Archipels » en deuxième partie de soirée. Walles Kotra, directeur exécutif de France Télévisions en charge des Outre-Mer, nous indique par ailleurs que les trois stations océaniennes de 1ère (Polynésie, Wallis et Futuna, Nouvelle Calédonie) pourraient bientôt se rapprocher pour envisager une case spécifiquement documentaire plus importante.

Dans une île où « Facebook reste de loin le premier média utilisé par la population, et par les jeunes en particulier », Gérald Prufer, le directeur régional de Polynésie 1ère, explique que cette station reste « la télévision qui fait sortir de l’île les images de Tahiti » et qu’elle a également un rôle primordial à jouer dans la préservation de la langue tahitienne. En témoigne le film Te reo tumu, de Cybelle Plichart, toujours disponible en replay. Walles Kotra ajoute : « La mondialisation a eu cet effet d’écraser les choses, d’aplatir les histoires singulières. Or, les jeunes d’aujourd’hui sont curieux de renouer avec leurs racines et leur langue. En témoigne le vif intérêt rencontré par les archives de Polynésie 1ère que nous exploitons comme le succès des films de patrimoine présentés au FIFO ».

Reste encore, pour reprendre encore les mots du ministre de la Culture, à « élever le niveau ». Un souhait qui passe inévitablement par le renforcement de la filière audiovisuelle locale. La présidente du syndicat des producteurs en Polynésie, Christine Tisseau-Giraudel, dresse ici les enjeux et les défis qu’il reste à relever à la lumière des premiers états généraux des télévisions de la région.

Christine Tisseau-Giraudel - © FIFO
Christine Tisseau-Giraudel – © FIFO

Pouvez-vous nous expliquer, à la lumière de ces états généraux que vous avez coordonné, comment se porte le secteur audiovisuel dans les Outre-mer ?

Christine Tisseau-Giraudel : Aujourd’hui, il y a 1.000 techniciens sur tous les territoires des Outre-mer et 90 sociétés de production. Ces filières se sont créées entre 2001 et 2005. Elles sont jeunes et naissantes, mais elles ont réussi à se développer malgré un environnement peu propice. Sur la Polynésie française, il y a peu de diffuseurs : la 1ère, TNTV, et parfois quelques petites chaînes. Mais rappelons qu’il y a encore quinze ans, ces filières n’existaient pas. Les diffuseurs en place n’avaient donc pas l’habitude de travailler avec nous, car nous n’étions pas là. Les choses ont évolué, mais certains ont gardé des habitudes. Quand le FIFO a été créé, il y avait zéro documentaire de la Polynésie française. Le Pays a donc commencé à se pencher sur un fonds de soutien local audiovisuel. On a ainsi pu se développer, et aujourd’hui on produit plus de 30 documentaires par an, avec 120 techniciens pour seulement 5 il y encore quinze ans. Du fait de son statut, la Polynésie, comme la Calédonie, n’avait pas accès à certaines aides. Le Pays a signé en 2013 une convention avec le CNC, le Centre National du Cinéma et de l’image animée, ce qui a permis de développer les productions, avec un fonds de 35 millions par an. Forte de ces avancées, la filière s’est structurée, et les professionnels se sont professionnalisés.

Comment le documentaire et la fiction peuvent-ils aujourd’hui se développer sur les Outre-mer ?

Les 30 documentaires produits chaque année sont aujourd’hui diffusés au niveau local mais aussi au niveau national et international. En dix ans, nous avons réussi à développer une très belle filière documentaire. Parallèlement à cela, on souhaite développer la filière fiction. On ne va pas opposer les deux genres, mais si nous n’avons que le documentaire, nous ne pourrons pas développer les autres filières. Au niveau local, on pousse la fiction qui a vraiment commencé à émerger l’année dernière. Et d’ailleurs, on a vu que la proportion de techniciens polynésiens était plus importante que ceux venant de Métropole. Ce qui n’était jamais arrivé. On a eu un basculement. Le Pays a d’ailleurs annoncé lors de la cérémonie d’ouverture qu’il nous aidera pour cette filière. C’est important car sans une volonté politique, les producteurs ne peuvent rien faire. Les états généraux de la production en Outre-mer ont justement servi à ça. Aujourd’hui, nos députés et sénateurs se rassemblent pour porter cette parole d’une même voix.

Un studio de Polynésie 1ère - © Cédric Mal
Un studio de Polynésie 1ère – © Cédric Mal

Quel est, à vos yeux, le niveau de la production locale ?

Aujourd’hui, nous avons de très bons techniciens qui ont appris par l’expérience. Ils ont le feu sacré, c’est plus qu’un job de travailler sur un tournage. En Métropole ou ailleurs, les techniciens ont des postes très cadrés ; ici, on a plusieurs casquettes. Ce n’est pas le même état d’esprit, on est plus polyvalent, on a un esprit d’équipe, on sait s’adapter. C’est une force, et cela compte sur l’ambiance d’un film. Il faut néanmoins reconnaître, parce que c’est une filière naissante, que nous n’avons pas tous les postes. On est donc obligé d’embaucher des personnes extérieures pour certaines fonctions. Il y a un échange, un accompagnement, mais nous devons nous développer. Les états généraux ont ainsi servi à s’interroger : Où en sommes-nous? Qu’est-ce qu’on sait faire ? Qu’est-ce qui nous manque ? Que pensent les producteurs européens quand ils viennent ici ? Nous devons développer par exemple l’écriture, car si nos auteurs savent écrire pour des chaînes locales, est-ce le cas pour l’international ? Nous avons besoin de formations. Nous réfléchissons d’ailleurs avec l’Europe à la manière dont ils pourraient nous accompagner sur des actions ponctuelles et à long terme pour les auteurs/producteurs. En somme, comment pourrait-on être meilleur ?

Qu’en est-il aujourd’hui des investissements réalisés par les chaînes en polynésie ?

Les chaînes privées comme publiques ont des obligations d’investissement en Métropole et en Outre-mer. France Télévisions a une obligation dans la production indépendante de 420 millions d’euros par an ; et sur ce montant, seulement 0,16 % est investi en Outre-mer. Aujourd’hui, il est temps de rebattre les cartes. France Télévisions est porteur de la création en Métropole, mais moins en Outre-mer. On est un peu invisible, les gens pensent que il n’y a pas de producteurs ni de techniciens dans les Outre-mer. Aujourd’hui, les stations de 1ère n’ont pas de budget, mais est-ce que France Télévisions ne pourrait pas reverser une partie de cette enveloppe globale pour France Ô et les 1ère ?  Il faut redistribuer l’argent, nous sommes dans un cas d’école d’égalité réelle, tout le monde doit être au même niveau. Il faut juste dire aux gens que nous existons et que des professionnels nous font déjà confiance. Il faut savoir que des sociétés de productions ou des chaînes sont venues ici tourner avec des techniciens et acteurs locaux, et ont décidé de revenir, donc cela veut dire qu’on n’est pas si mauvais !

Polynésie 1ère à la cérémonie d'ouverture du FIFO © Cédric Mal
Polynésie 1ère à la cérémonie d’ouverture du FIFO © Cédric Mal

Quels sont les projets pour tenter de pallier ces manques ?

Des pré-restitutions des états généraux ont été organisées à l’Elysée, au ministère de la Culture, à l’Assemblée Nationale, auprès des chaînes et de certains grands groupes. Le premier retour a été de dire que nous étions une même voix; nous sommes dans une logique d’avancer ensemble. Une charte entre producteurs et diffuseurs est d’ailleurs en projet. Aujourd’hui, les informations remontent à moi, et nous travaillons dessus. Mais, il faudrait par exemple que les chaînes donnent une vraie visibilité sur plusieurs années, permettant ainsi aux producteurs de réfléchir et de présenter des projets en conséquence. Et ainsi mettre en place un programme entre diffuseurs et producteurs. Car aujourd’hui, lorsqu’on est producteur en Outre-mer, on travaille encore au coup par coup. On n’est donc pas dans les normes, et on voudrait justement fonctionner normalement. Nous souhaiterions aussi remettre en place en Polynésie, comme en Martinique, un bureau d’accueil de tournages, chapeauté par Film France, qui permettrait de crédibiliser une destination. Ce bureau d’accueil, c’est le guichet d’entrée des sociétés de production nationales et internationales. Il doit donc être institutionnel, car c’est l’image du Pays qui est en jeu. Ça n’aurait pas de sens que ce soit une entité privée qui porte cette responsabilité. Aujourd’hui, nous avons une volonté politique de créer un bureau, et nous avons aussi la personne qu’il faut, qui connaît le milieu et les institutions, et qui a déjà l’expérience de ce bureau d’accueil. Il n’y a donc plus qu’à…

Dans quelle mesure la présentation de la restitution de ces états généraux de la production cinématographique des Outre-mer au FIFO est-elle importante ?

C’est LE lieu. Dès la première année, le FIFO a cristallisé l’audiovisuel. Avant, pendant, après, on parle audiovisuel, et de la filière dans son ensemble. Le FIFO a été un élément déclencheur dans le domaine. Les grandes annonces se font pendant le FIFO, et c’est donc un tremplin naturel pour nous.

Plus loin

– Tahiti, capitale océanienne du documentaire pour le 14ème FIFO

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