Heureux les cinéphiles parisiens ou de passage dans la capitale… Du 4 au 16 septembre 2019 à 13h (sauf le mardi) sera projeté au cinéma Saint-André des Arts le nouveau film de Claire Billet et OIivier Jobard. Avec « Cœur de pierre », les deux auteurs poursuivent leur travail, sensible et profond, sur les routes des exils. Diffusé dans une version plus courte dans ARTE Reportage, le film acquiert au cinéma une autre dimension. Un documentaire à voir, donc… et on espère que les programmateurs (de Tënk, du Mois du Doc, etc.) seront également sensibles à sa poésie.

Visage adulte, de profil. Le halo du hublot dessine les contours de cette figure dans le contre-jour. On survole les montagnes afghanes. Ghorban revient dans son pays d’origine, celui qu’il a quitté il y a 11 ans. Dans le taxi qui le mène vers une destination encore inconnue pour nous s’élèvent les paroles d’une chanson : « Libérez-moi / de la souffrance et de la faiblesse / du chagrin éternel / de la tempête hivernale / des larmes pourpres / Toi, l’exilé / Le misérable… ».

« Cœur de pierre ». Le titre du film apparaît sur fond noir, traduction en Farsi incluse.

Visage adolescent, de face. Les yeux plantés dans ceux du spectateur, Ghorban se présente. La lueur de l’enfance semble déjà estompée dans ce regard éprouvé par le périple de six mois qui vient de le conduire jusqu’en France. Seul. Sans famille. Le jeune réfugié afghan se raccroche à une idée, à une obsession qui l’anime mais qui se heurte aux complications administratives (d’autant plus importantes quand on est « né un jour qui n’existe pas ») : aller à l’école, étudier.

Ce vertigineux flash-back ouvre et fonde le nouveau film de Claire Billet et Olivier Jobard. Enfermés entre ces deux images, huit ans de tournage pour suivre les pas – et le destin – de celui qu’ils ont rencontré dans un parc à Paris. L’épisode sans domicile ne dure pas, Ghorban est pris en charge par Médecins sans Frontières, balloté entre plusieurs foyers et centres d’accueil. Dans cet éprouvant va-et-vient submerge toutefois un repère, récurrent : un psychologue de l’ONG, dont les échanges avec le jeune homme structurent la représentation de la première partie du film.

 

Ces séances de discussion, ces moments suspendus au-dessus du quotidien parisien de Ghorban sont l’occasion pour les cinéastes de faire le point. On y découvre petit à petit la détermination et la détresse du jeune homme, ses difficultés et ses espoirs, ses rapports aux Français ou aux filles, les fantômes qui l’habitent, les cicatrices de l’exil et les souvenirs lointains de l’Afghanistan d’où il est parti sans même dire « au revoir ». On y découvre aussi ce visage impassible et ces oreilles attentives qui l’écoutent, ce « ça va » ritualisé pour ouvrir la conversation, ce dialogue qui se réchauffe un peu plus à chaque séance, ce psy d’abord effacé qui devient au fil des apparitions l’alter ego du spectateur, et l’image des réalisateurs.

Dans ce huis clos s’opère un premier basculement, significatif. Exit le traducteur, Ghorban souhaite s’exprimer en Français, malgré sa maîtrise d’abord balbutiante de la langue. C’est sans doute sa manière de traduire son attachement, sa volonté de se faire accepter par ce pays d’adoption, lui dont le père est mort à la guerre et dont la mère l’a abandonné à ses grands-parents afghans. Pour le spectateur, ce glissement linguistique – formellement présent dès le carton du titre du film – constitue aussi un changement de perception. Car ce sont finalement les mots de Ghorban qui rythment le montage alternant « vie privée » et « vie publique », moments d’intimité et de socialisation, séances de psy et fragments du quotidien. Nous sommes suspendus à ses lèvres, et ses phrases forment aussi la musique du film – complainte de l’exil ? Son élocution insuffle le tempo. Et la langue qu’il utilise agit comme un marqueur, signe l’adresse qu’il envoie au spectateur, et aux réalisateurs. Le Farsi et le Français se mêlent, et chaque sonorité dessine un relief particulier dans les images.

 Identité, diplôme et 14 juillet

Ghorban prend goût à la politique. Sur la pointe des pieds, il assiste à un meeting de Jean-Luc Mélenchon, autocollant de La France Insoumise sur le torse – on ne saura pas s’il en endosse le discours. Plus tard, un journal télévisé qu’il regarde dans sa chambre : à des considérations sur la présidentielle à venir en France succède un reportage sur une attaque meurtrière en Afghanistan. Collision télévisuelle que l’on imagine exister dans la tête du jeune homme, et qui va bientôt contaminer le film. Plans suivants : une carte d’électeur et une carte d’identité dans les mains de Ghorban. Point besoin de longs discours dans le bureau de vote, une image suffit : Ghorban est Français.

Ghorban, né un jour qui n’existe pas.
« Si Marine Le Pen passe, J’ai peur qu’elle me retire ma nationalité. » A l’élection présidentielle, Ghorban a voté pour la première fois de sa vie. Paris, avril 2017.

« J’ai mon bac ! ». Le résultat vient de tomber sur son portable. « Il y a écrit admission ! ». Seuls spectateurs de cette extase personnelle – et de ce triomphe social : Claire Billet et Olivier Jobard. Dans sa petite chambre du foyer de jeunes travailleurs où Ghorban apprend l’autonomie (faire ses courses, etc.), les deux réalisateurs sont les uniques témoins de cet accomplissement. On mesure alors avec eux le trajet parcouru et la solitude de ce jeune garçon étonné par son propre succès. Reste cette chanson de Claudio Capéo, qui s’extirpait du téléviseur dans une séquence précédente et qui résonne encore : « Malgré toutes mes galères, je reste un homme debout / Priez pour mieux que je m’en sorte, priez pour mieux que je me porte / ne me jetez pas la faute / Ne me fermez pas la porte… ».

Double victoire donc, fêtée comme un symbole dans un bal du 14 juillet. Le halo d’un spot dessine une auréole autour de la tête du jeune homme qui danse. La musique ? Jean-Jacques Goldman. « J’m’en fous, De tout / De ces chaines qui pendent à mon cou / J’m’enfuis, j’oublie / Je m’offre une parenthèse, un sursis… /Je marche seul… ».

Terre d’enfance

Nouvelle collision visuelle : le plan suivant baigne dans la lumière afghane. Le cadre s’élargit (considérablement), le rapport au temps et à l’espace se détend. Ghorban retrouve sa famille dans un village isolé. Les larmes du jeune homme qu’il essuie avec le foulard de son demi-frère dans la voiture qui le conduit « chez lui » se répandent jusqu’à l’effusion qui préside aux retrouvailles avec sa mère. « Mon fils, je me sacrifie pour toi ! », seront ses premiers mots. Ces images qui réunissent la mère et le fils séparés depuis plus de dix ans s’impriment dans la rétine. Malgré l’émotion, Ghorban se veut fort : c’est parce qu’il a un « cœur de pierre » – ce titre en forme de surnom – qu’il ne veut pas pleurer ; c’est parce qu’il a un « cœur de pierre » qu’il a pu arriver jusqu’en France.

Ghorban, né un jour qui n’existe pas.
« Ce n’est ni de sa faute, ni de la mienne. C’était notre destin. » La mère de Ghorban lui explique qu’elle a été forcée de l’abandonner par les hommes de sa famille. Lal-wa-Sarjangal, Afghanistan, juillet 2017.

Cette réunion familiale aussi attendue qu’inespérée tant les contacts étaient jusque-là distendus constitue le tour de force du film, car chaque séquence en Afghanistan nous renvoie à ce que nous avons vu, et vécu en France avec Ghorban. Aux réjouissances des retrouvailles et des cadeaux emballés rapportés de Paris se succèdent les explications et tout, pouvoir du flash-back introductif et génie de la construction du film, nous ramène dans le bureau du psy : la grand-mère qui pleure ce petit-fils qui l’a abandonnée ; le grand-père, plus retenu, qui pense au mariage qu’il pourrait lui arranger ; la mère surtout, qui tente de comprendre tout en essayant de faire pardonner son absence dans un plan qui a tout l’air d’une Piéta – elle assise, lui allongé la tête sur ses genoux.

Culpabilité et remords remontent à la surface. On s’aime et on se déchire. Mais Ghorban sait que sa vie se joue désormais ailleurs… Il ne reconnaît que difficilement les lieux de son enfance, et il ne s’y projette plus. Dans un champ de pavot où s’affaire une partie de sa famille, il revient au Français pour nous dire : « Ça me fait de la peine de les voir comme ça (…) Mais je suis là, je vais les aider », Un coeur plutôt sur la main, donc…

En choisissant de se focaliser sur un seul visage parmi les foules de migrants qui inondent nos écrans, et en misant sur le travail du temps, Claire Billet et Olivier Jobard tissent un récit à vocation universelle. Au-delà de la quête de papiers d’identité, au-delà de la construction d’une vie nouvelle et des affres qui accompagnent chaque exilé dans son cheminement, les deux auteurs nous racontent l’affirmation d’un homme, et dépeignent l’épanouissement d’un être en équilibre, suspendu au-dessus d’un invisible gouffre.

Ceux qui sont devenus les marraine et parrain républicains de ce nouveau citoyen français nous offrent aussi avec Cœur de pierre une forme de suite, un prolongement réussi, sur le fond comme sur la forme, de leur précédent film, Tu seras Suédoise, ma fille.

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