C’est un formidable documentaire que vous auriez pu voir en festival, mais que vous apprécierez d’abord dans la nouvelle case dédiée au genre de France 2, « 25 nuances de doc ». Diffusé ce mardi 3 à minuit puis disponible en replay, « Tu seras suédoise, ma fille », le beau film de Claire Billet et Olivier Jobard suit pendant deux ans l’exil d’une famille syrienne, du sud au nord de l’Europe. Un parcours précisément documenté et une histoire habilement restituée, notamment par l’enchevêtrement des récits du père et de la mère. Point de vue signé Nolwenn Fournier.

Été 2017, en Suède, Jihane et Ahmad s’adressent à leur fille cadette, Sally. En voix-off, deux récits racontent différemment un même exil ; celui d’une fuite pour ne pas mourir. De cette fuite et de la Syrie, Jihane ne veut rien transmettre à Sally, c’est en Suède que sa fille est née et c’est à travers ce pays qu’elle se construira. Ahmad, lui, n’est pas d’accord, il veut « tout raconter » ; leur vie en Syrie, les raisons qui les ont poussés à fuir avec leurs enfants, et leur exode.

La journaliste documentariste Claire Billet et le photographe Olivier Jobard ont accompagné Jihane, Ahmad et leurs deux premiers enfants Maya et César pendant deux ans, depuis leur arrivée à l’été 2015 sur l’île grecque de Kos jusqu’à leur installation en Suède en 2017.

Leurs voix s’expriment tour à tour, liant les images de leur douloureux voyage à celles de leur processus d’intégration. Aux paroles laconiques de Jihane, les réalisateurs opposent la narration – et l’obsession – d’Ahmad. Il parle de la guerre avec d’autres réfugiés, regarde des vidéos du conflit syrien et promet à ses enfants qu’un jour il les emmènera à Yarmouk, là où ils vivaient dans la banlieue de Damas. Les séquences au centre d’hébergement suédois sont entrecoupées des archives personnelles ; des vidéos prises sur leur téléphone, seuls souvenirs de leur vie d’avant. « [Cette ville] était pleine de vie, c’était toute ma vie ». La voix d’Ahmad résonne sur des images du couple, en 2007, élégant et jovial lors d’une sortie au restaurant. Jihane, elle, regrette sa maison, son confort, mais refuse d’évoquer l’idée d’un retour en Syrie, ce pays devenu l’inconnu pour ses enfants. La volonté de tout raconter d’Ahmad et les non-dits de Jihane traduisent les traumatismes d’un exil forcé, d’un voyage chaotique, et d’une difficile intégration dans un pays qui n’est pas le leur.

 

Depuis la Grèce jusqu’en Suède, la violence est toujours là, hors-champ. On ne peut qu’imaginer la peur et la brutalité d’un tel exil. La caméra de Claire Billet et Olivier Jobard accompagne le couple et leurs compagnons, de nuit alors qu’ils marchent pour traverser les frontières sans se faire repérer, se cachent dans un train avant d’être expulsés par un contrôleur, ou traversent une bretelle d’autoroute. Les visages inquiets sont seulement éclairés par la lueur bleutée des téléphones servant de GPS ou par la faible lumière de la caméra. À ces scènes de tension, le montage oppose subtilement des images filmées pendant les dix-huit mois d’attente du couple alors qu’ils résident dans un centre d’hébergement pour réfugiés. Ainsi la nuit noire laisse place, dans un fondu, au frimas glaçant d’une foret suédoise, un an plus tard.

La voix d’Ahmad, amère, raconte comment la fierté d’avoir conduit sa famille à travers dix pays a laissé place au désarroi. Il tourne en rond, l’attente d’un statut de réfugié empêche de vivre et les cauchemars de l’exil interdisent de se pencher sur le passé. Au centre d’hébergement, avec d’autres résidents, il évoque les difficultés financières. L’État suédois ne donne que 60 centimes d’euros par jour et par enfant, 2 euros pour un adulte. Il raconte aussi le prêt qu’il a dû faire pour quitter la Syrie, payer les passeurs et assurer la survie de ses proches.

Nouvelle vidéo d’archive personnelle. « 11/07/2011 ». La petite Maya, en maillot de bain, dans les bras de son père, rit aux éclats et saute dans une piscine. Alors que les clapotis de l’eau se mêlent aux éclats de rire, Jihane répète en voix-off son désespoir : « Ça ne sert à rien de se souvenir, si c’est pour se torturer ». La jeune femme, dans le train alors qu’elle revient de sa consultation médicale pour l’arrivée de Sally, se moque du comportement des étrangers en Suède. Alors que défile un désert de neige en guise de paysage, elle ironise : « Lorsque les réfugiés arrivent à respecter les règles en Suède, ils ont l’air d’être en désintox ».

Maya, César et Sally. L’espoir d’une reconstruction est là. Le couple, fan de dessins animés, a décidé de nommer ses trois enfants d’après des personnages d’animation. Ces images enfantines raccordent avec des séquences dramatiques. Alors que le groupe de clandestins traverse une route, de nuit, en courant, César, valeureux footballeur de L’École des champions, reprend sa course et s’élance à l’assaut des cages adverses pour marquer un but victorieux. Plus évocateur encore, le générique de Princesse Sarah [1] s’ouvre sur les grands yeux d’une princesse venue apporter « une lueur d’espoir qui défait les chagrins ».

Quelques temps après la naissance de la petite Sally, Jihane et Ahmad obtiennent leur statut de réfugié en Suède, et avec lui un droit de séjour permanent. La nouvelle intervient comme un soulagement et met fin à une attente insupportable. Le film se clôt sur les bords d’un lac suédois en plein été. Les séquences angoissantes du voyage clandestin et les bruits des sirènes d’ambulance sur le téléphone d’Ahmad ont disparu, remplacées par la quiétude et l’espoir d’une nouvelle vie, même s’il leur faudra trouver les mots pour se reconstruire et pour formuler la mémoire à transmettre à leurs enfants.

Nolwenn Fournier

[1] Le dessin animé Princesse Sarah est intitulé Sali en arabe.

One Comment

  1. Aliman mohamed

    Bonjour
    Comment SVP visionner ce documentaire au niger .cordialement

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