C’est un film qui, présenté lors du dernier festival de Cannes, n’est pas sans rappeler « Below Seav Level » (Gianfranco Rosi, 2008). Avec « The Other Side », Roberto Minervini plonge effectivement « de l’autre côté » du rêve américain, dans « un territoire invisible, aux marges de la société, à la limite entre l’illégalité et l’anarchie, [où] vit une communauté endolorie qui fait face à une menace : celle de tomber dans l’oubli. […] Dans cette humanité cachée, s’ouvrent les abysses de l’Amérique d’aujourd’hui ». Le film sort dans les salles françaises ce mercredi 25 novembre. Analyse.

TOS-afficheAu cœur du réacteur

Dès les premières minutes, The Other Side nous plonge fermement de « l’autre coté », au cœur des Etats-Unis à la dérive, en proie à la drogue, au chômage, et à la radicalisation idéologique.

De caravanes décrépies en bars de strip-tease sinistres, Roberto Minervini ouvre une fenêtre sur un univers en péril, sous-terrain oublié de la première puissance mondiale dont jamais personne ne parle, et auquel les médias traditionnels ne s’intéressent généralement qu’à l’occasion de faits divers violents. Procédant par réduction, il fait de la Louisiane du Nord – et du Texas, dans la deuxième partie – l’emblème de ce versant états-unien. Et de Mark, le personnage principal, son incarnation.

Accompagné d’une myriade de protagonistes secondaires (au premier rang desquels sa compagne Liza), Mark porte donc sur ses épaules le récit d’une Amérique ravagée. Et ce sans beaucoup parler. Car dans The Other Side, ce sont avant tout les corps et les visages qui racontent. Meurtris, empreints des stigmates d’une vie accidentée, ils sont scrutés avec minutie par Minervini. Aussi la nudité est-elle un motif récurrent de ce documentaire. On ne compte pas le nombre de plans, qui, dans la durée et le détail, nous dévoilent l’intimité des personnages.

Organique, tantôt flottante, tantôt nerveuse, souvent très proche de ceux qu’elle filme, la caméra à l’épaule de l’opérateur Diego Romero Suarez-Llanos (d’ailleurs crédité au générique comme co-auteur) glisse sans découper, épouse le mouvement des individus ainsi que leurs mots, effaçant toute sensation d’intermédiation. Minervini disparaît. La proximité est totale. Et le spectateur se retrouve seul, en face-à-face avec Mark et Liza, en leur compagnie lorsqu’ils font l’amour sur le canapé, prennent une douche ensemble, cuisinent de la méta-amphétamine dans la cuisine…

Pour le couple aussi, la caméra semble parfaitement invisible. Qu’ils pleurent, rient, jouissent ou discutent, jamais leur comportement ne trahit la présence d’une équipe de tournage. Les émotions et les dialogues, toujours gorgés de sens et d’authenticité, semblent nous parvenir inaltérés, purs, véritables tranches de réel à l’état brut.

Un soupçon de fiction

Comme pour se protéger d’une violence qui nous serait présentée de manière trop crue, on en vient immanquablement à se poser la question du simulacre. Comme si nous ne pouvions accepter qu’un documentariste enregistre une telle intensité sans la fabriquer de toute pièce.

Mark et Liza sont-ils vraiment en train de s’enfoncer mutuellement une seringue dans le bras sous nos yeux ? Mark est-il vraiment en train de piquer une femme enceinte dans l’arrière salle d’un bar de strip-tease ? Est-ce vraiment cette même femme que l’on retrouve dans la séquence d’après, dansant sur scène sous les néons, dénudée, ventre gonflé, devant un parterre masculin passablement ivre ?

Le cinéma documentaire a déjà montré des individus s’adonnant si résolument à l’autodestruction. Il suffit de penser à Pedro Costa, qui filme Dans la chambre de Vanda ses personnages se consumer peu à peu, shoot après shoot. Néanmoins, la caméra du réalisateur portugais reste toujours fixe et frontale, ménageant une distance, des zones d’ombres. Rien à voir avec celle de Minervini, qui capte jusqu’aux gouttes de sueurs perlant sur des visages en extase. C’est ici la proximité qui dérange.

Mais le spectre du soupçon s’étend également aux séquences ne faisant intervenir ni sexe, ni drogue. A de nombreuses reprises, c’est simplement le rythme de la situation ou l’éloquence des protagonistes qui interpellent. Comment concevoir que la tirade du vieillard à l’intention de son petit-fils, à propos de la liberté aux Etats-Unis, n’ait pas été écrite à l’avance ? [1] Comment admettre que Mark s’adresse réellement de cette façon à sa mère, à sa sœur, à sa compagne, à sa nièce ? En réalité, tous ces moments témoignent de la virtuosité de Minervini. Fugaces instants de grâce, ils adviennent lorsque le réel s’élève au lyrisme de la fiction, brouillant les lignes, perturbant forcément le spectateur.

Rares sont les réalisateurs capables de les filmer avec justesse – à ce titre, on comprend le choix d’utiliser une caméra qui fictionnalise autant que la RED Epic X 5K. Mais encore plus rares sont ceux capables de les provoquer, tant ils exigent un degré de confiance inouïe de la part des personnages envers le documentariste. Tout le talent de Minervini a été de réussir à l’installer. Car c’est elle qui permet à Frank, Liza et les autres de se mettre en scène, de vivre leurs émotions, d’exalter leur parole. Et c’est donc elle qui leur permet de dépasser le regard omniscient du cinéaste pour devenir « acteurs » de leur propre rôle.

Bifurcation texane

Cette maîtrise apparente rend d’autant plus étrange la structure de The Other Side, qui fait succéder brutalement à l’épisode de Mark et Liza une seconde partie bien différente.

Au détour d’un cut apparemment anodin, à l’issue d’une heure de documentaire concentrée sur la vie du couple, on change de registre et de région. Minervini bascule sans transition vers un long épilogue, posant son regard sur un groupe de paramilitaires texans qui exècrent l’autorité de Washington. La beauté intimiste sur laquelle reposait le film se dissipe. La caméra fait un bond en arrière.

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Et une abondance de personnages anonymes, tout entiers définis par leur rapport à la politique, enchaînent alors beuveries collectives, simulation de combat et discours libertaires jusqu’au générique de fin. Que faut-il comprendre de ce télescopage ? Minervini l’explique ainsi dans un entretien réalisé en juin 2015 par Bertrand Loutte : « Je les fréquente depuis longtemps [les paramilitaires, NDLR], je voulais entreprendre un travail avec eux, et le parallèle entre ces deux types de communautés m’est apparu évident. Ils partagent cette volonté de protéger à tout prix la famille, et d’aller à l’encontre des institutions pour préserver leurs libertés, the Freedom of Choice, the Freedom of Being. Donc je suis reparti au Texas pour trouver des points de convergence entre ces deux groupes, et je pense que j’y suis parvenu. »

Certes. Mark ne cache pas, par exemple, sa haine pour Obama, ce « pauvre nègre à la con qui n’a rien fait pour le pays à part rendre les noirs fiers d’eux ». Et ses amis d’ironiser, au repas de Noël, sur la Maison-Blanche où les gens sont « si seuls et tristes », et où ils prévoient « d’aller prendre des bains et glander un peu ». Le problème de fond n’est pas l’amalgame politique. D’une certaine manière, tous représentent, chacun à sa manière, une Amérique marginalisée et méfiante. Seulement, alors que le destin du couple nous en offrait une vision de l’intérieur, avec finesse, les images éculées d’ex-soldats tatoués tirant sur des canettes vides nous font redescendre à l’étage du cliché et du déjà-vu.

Benjamin Chevallier

Note
[1« Regarde, tu vois ce pêcher la-bas ? Il a des pêches. Il a des fleurs. Au front, on a des cadavres et des mines. Ici c’est la vie, mon gars. Il y a des fleurs ici. N’est-ce pas la vie ? Mais si quelqu’un venait nous prendre la vie ? Tu seras l’un des plus grands soldats au monde. Oncle Jim va t’apprendre. Je te le dis. Je peux t’aimer et t’apprendre. Souviens toi d’une chose. Tu es les Etats-Unis. Et on sera toujours libre. On sera toujours libre. On ne sera jamais les esclaves de personne. »

Plus loin

– Zoom sur le cinéma documentaire indépendant américain

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