Le webdocumentaire au musée ! C’est en substance ce que propose cette exposition qui se tient jusqu’au 4 octobre à la Gaîté Lyrique (Paris). 10 ans de webcréation célébrés par la sélection de douze œuvres marquantes. Elles sont toutes à la disposition du public, sur ordinateurs, tablettes tactiles et casques de réalité virtuelle. Avec une proposition encore peu vue : le très remuant « Assent », d’Oscar Raby.

DSC_0665Présentation

En 2005, lorsque La Cité des Mortes est mis en ligne, ses commentateurs sont en bien en peine de le définir. Est-ce un documentaire ? Un site Internet ? Un reportage ? Un peu tout cela à la fois ; l’idée initiale de ses auteurs, Jean-Christophe Rampal et Marc Fernandez, est justement de proposer un prolongement audiovisuel au livre-enquête qu’ils avaient écrit sur les meurtres de centaines de femmes à Ciudad Juarez, au Mexique.

On a fini par y apposer le terme « webdocumentaire », qui fédère autant qu’il fait débat Cette difficulté de définir ce genre émergent est ce qui va en faire la richesse pour la dizaine d’années à venir, chaque œuvre trouvant alors la forme qui lui est propre, avec comme dénominateur commun la même volonté de raconter une histoire forte au spectateur-internaute.

Ces douze œuvres, exposées dans leur globalité, seront accompagnées d’une frise chronologique répertoriant plus d’une cinquantaine d’œuvres, comme autant de jalons de cette histoire récente.

Commissariat de l’exposition

Sous la direction de Caspar Sonnen (IDFA DocLab, Amsterdam), et de Vincent Cavaroc (Gaîté Lyrique, Paris).
Présélection effectuée par Marianne Levy-Leblond et Dominique Willieme (ARTE), Cédric Mal (Le Blog documentaire), Laetitia Moreau (réalisatrice), Joël Ronez (ex-ARTE), Boris Razon (France Télévisions Nouvelles Écritures), Hugues Sweeney (Office National du Film, Canada).

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©‎ Cédric Mal

Les douze projets sélectionnés

We Feel Fine
Jonathan Harris, Sep Kamvar
2006, USA

Est-on plus heureux aux États-Unis ou en France ? Dans quelle mesure la pluie est-elle associée à un sentiment de tristesse ? Voici le genre de questions auxquelles We feel fine entend pouvoir répondre. Pour y parvenir, les auteurs ont aspiré des phrases postées sur des blogs comportant les tournures « I feel… » ou « I am feeling… ». Près de dix millions de sentiments et plus de deux millions de blogs ont ainsi été sondés, pour quinze mille nouvelles entrées ajoutées chaque jour dans l’œuvre finale. Photographie éphémère et accueillante d’une partie du réseau, We feel fine nous raconte aussi une histoire du web, sur le web.

Gaza / Sderot
2008, France

Deux villes frontalières, et une interface qui rejoue leur opposition. A moins de trois kilomètres de distance, Gaza et Sderot se font face, Palestine et Israël sont murés dans une interminable guerre, et ce webdocumentaire tente de décloisonner les représentations. De courtes vidéos nous content le quotidien des habitants qui tentent de « vivre malgré tout », et nous rapprochent un peu plus de la réalité concrète du conflit minant cette partie du monde. Tournés et diffusés quasiment en temps réel, ces films ont été mis en ligne juste avant l’opération militaire israélienne « Plomb Durci ».

Voyage au bout du charbon

Samuel Bollendorff, Abel Ségrétin
2008, France

C’est une apparition fantomatique au fond d’une mine de charbon, en Chine, à 300 mètres sous terre. Un ouvrier est disposé à répondre à vos questions. Toutes ne sont pas autorisées, mais qu’à cela ne tienne : on vous a glissé dans la peau d’un journaliste enquêtant sur la face cachée du miracle économique. A la manière d’un « livre dont vous êtes le héros », vous explorez les exploitations de la province du Shanxi en essayant de vous jouer des contrôles de police. Entre désastre environnemental et conditions de vie impossibles, vous parcourez une campagne aujourd’hui dévastée. Jadis, le ciel y était bleu…

Highrise : The Towers in the World
Katerina Cizek
2009, Canada


« Les tours dans le monde. Le monde dans les tours ». C’est à partir de cette intuition que ce vaste projet s’est construit : plus de cinq ans de travail pour échafauder l’architecture de cinq webdocumentaires formant une exploration inédite de l’habitat urbain au 21ème siècle. Le premier projet, The Thousandth tower, rassemble ainsi six habitants d’un même ensemble de la banlieue de Toronto qui racontent leurs intérieurs. Diversité culturelle et volonté de rénover le vivre-ensemble : les ferments du programme sont posés.

The Wilderness Downtown

Chris Milk, avec Arcade Fire
2010, USA

Ce clip interactif, réalisé autour d’une chanson d’Arcade Fire, transporte l’utilisateur dans un univers familier. Pour pénétrer dans le programme, il faut renseigner une adresse. La maison dans laquelle on a grandi, ou tout autre lieu de souvenir particulier. La technologie convoquée ici (Google Street View et HTML 5) propose alors un voyage inattendu, et nostalgique. La chanson progresse tandis que s’incrustent des images du lieu renseigné au départ. Madeleine de Proust interactive, ce parcours immersif vers des territoires sensoriels oubliés captive par sa puissance onirique.

Prison Valley
David Dufresne, Philippe Brault
2010, France

Vous voici conduit à Cañon City, Colorado, pour une plongée au cœur de la vallée des prisons américaine. 13 pénitenciers, 36.000 habitants et plus de 7.000 prisonniers : « la version clean de l’enfer ». L’architecture du programme incite à se garer en bord de route pour enrichir l’exploration. Les auteurs ménagent ainsi une place de choix au webspectateur, libre de s’immerger à sa guise dans le business de l’enfermement. Libre, aussi, d’interroger le bien-fondé d’une industrie prospère, dans un pays où un individu sur cent passera par la case prison au cours de sa vie.

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Bear 71
Jeremy Mendes, Leanne Allison
2012, Canada

Dans les Rocheuses canadiennes, une femelle grizzly est piégée puis endormie. Équipée d’un récepteur GPS et d’une puce électronique, elle devient l’ourse 71. L’internaute est invité à suivre sa trace dans un paysage schématisé et stylisé. Le design graphique et sonore offre plusieurs strates de récit : l’histoire de cet animal désormais pisté se superpose au parcours interactif de l’utilisateur. L’expérience globale décrit un monde sous surveillance, où traqueurs et traqués vont bientôt se confondre dans un saisissant retournement réflexif qui nous donne à penser sur la chimère d’un contrôle technologique absolu.

Alma, une enfant de la violence
Miquel Dewever-Plana, Isabelle Fougère
2012, France

Guatemala. Alma a 15 ans et décide d’entrer dans un gang. Elle s’engage dans un quotidien fait de vols, de violences et d’extorsions. Cinq ans plus tard, elle décide de quitter la “Mara 18”. Ce témoignage poignant, les yeux dans les yeux, forme l’ossature du webdocumentaire. Dans un huis clos suffocant, la repentie livre une confession sans fard sur sa vie d’alors, ballottée entre trafic de drogue et règlements de compte. Ce récit ouvre aussi sur d’autres images, évocations poétiques que l’utilisateur peut convoquer d’une simple pression du doigt. `

Journal d’une insomnie collective
Hugues Sweeney, Guillaume Braun, Bruno Choinière, Thibaut Duverneix, Philipe Lambert
2013, Canada


Vous avez rendez-vous avec l’insomnie. Choisissez votre heure pour hypothéquer une partie de votre nuit et vous rencontrerez alors Francis, Fatiha, Sarah ou Tina. Insomniaques, ils ouvrent une porte sur leurs intimités, dans le secret de leurs chambres. Nuits blanches à broyer du noir : quatre tableaux interactifs placent le visiteur face à ces solitudes tourmentées. Comment la perte du sommeil s’installe, et comment peut-elle faire vaciller un monde ? Ce projet s’est construit avec les insomniaques : une large enquête collaborative a permis de recueillir en amont plus de 2.000 témoignages sur le sujet, par textes, vidéos ou dessins.

Assent
Oscar Raby
2013, Australia


Le père d’Oscar Raby avait 22 ans quand il a été le témoin d’une exécution de masse au Chili. C’était en 1973, pendant les premières semaines de la dictature de Pinochet : une « caravane de la mort » supprimait des opposants politiques sans autre forme de procès. Hanté par les confidences de son père, l’auteur se défait ici de ces souvenirs en les propulsant dans un casque de réalité virtuelle. Placé en position d’observateur sur les lieux des assassinats et dépourvu du pouvoir d’infléchir le cours du récit, l’utilisateur explore aussi la manière dont les traumatismes de guerre se transmettent de génération en génération.

Haïkus interactifs
Auteurs multiples
2014, Canada, France 

Le défi était de taille : trouver des « équivalents web » aux traditionnels haïkus japonais. Faire le pari de la forme (très, très) courte pour traduire la quintessence de la poésie nippone en une expérience interactive pertinente. Douze projets ont été sélectionnés pour constituer cette collection. Explorer la vie cachée des images, écouter les sons de notre quotidien… L’utilisateur doit « jouer » avec chacun de ces objets interactifs pour que ceux-ci s’animent, et dévoilent un peu de leurs charmes.

Jusqu’ici
Vincent Morisset
2015, Canada, France

Une simple balade en forêt, sans but apparent, dans le sillage d’un petit bonhomme blanc. Il n’y a rien à gagner, pas de point à engranger ni de niveau à passer. Entre jeu vidéo et film interactif, le programme explore un monde virtuel, animal et végétal, où le voyage spatio-temporel importe davantage que la destination. Point de boussole non plus pour s’orienter, l’émerveillement vous servira de guide… Praticable sur un navigateur web ou dans un casque de réalité virtuelle, Jusqu’ici renvoie à notre propre appréhension de la vie. En magnifiant l’instant présent, le programme interroge nos empressements quotidiens.

 

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