C’est un phare dans le monde de la création documentaire, et une halte fortement recommandée chaque automne pour quiconque s’intéresse de près à ce monde foisonnant. L’IDFA s’est ouvert à Amsterdam ce 16 novembre pour une dizaine de jours, avec bien sûr son très couru Doclab qui fête cette année ses 10 ans d’existence. Nous y étions l’an passé, et nous y sommes bien sûr retournés…Premiers échos signés Hortense Lauras.

idfa-doclabC’est dans un contexte mondial bien compliqué que la 29ème édition du Festival International de Documentaire d’Amsterdam (IDFA) a lieu cette année. 2016 a été une année marquée par de (trop) nombreux événements meurtriers, des crises sociales plus présentes que jamais, et des retournements politiques jusqu’alors impensables. Le programme du festival en témoigne : j’ose à peine compter le nombre de films qui nous confrontent à la réalité d’une crise migratoire insolvable, aux mécanismes des processus de radicalisation ou encore à une perte de repères sociaux. Au cœur des festivités de l’IDFA, qui semblent un rien déconnectées de ce dont ces films témoignent, je ne peux m’empêcher de me demander une fois de plus quel est le rôle du documentaire dans ce monde qui nous échappe. Cette année, c’est au cœur du DocLab que j’ai trouvé une autre réponse à cette interrogation en constante évolution.

Depuis 10 ans, cette section de l’IDFA invite les visiteurs les plus téméraires à se confronter à de nouvelles formes documentaires et à des expériences interactives inédites ; une sorte de laboratoire d’idées toutes plus imaginatives les unes que les autres, qui confrontent le spectateur à des réalités bien souvent invisibles, indicibles, inaccessibles ou trop intimes pour être partagées autrement. J’enfile un Oculus Rift, et me voilà au cœur d’un long voyage dans l’obscurité : l’expérience vécue par le professeur et théologien John Hull dont la vue a diminué pendant de longues années jusqu’à ce qu’il devienne aveugle (Notes on Blindness VR, de A. Colinart, A. La Burthe, P. Middleton et J. Spiney).

A peine sorti de cet univers de visuels, de sons et d’émotions subtils, je clique sur la première souris que je trouve et me voilà exploratrice des grands fonds marins et de leurs paysages sonores (Le Grand orchestre des animaux, de T. Deyriès). Quelques clics plus loin, je suis prise à témoin pour départager les problèmes relationnels d’un jeune homme et de son épouse qui n’est autre qu’une poupée de cire à taille humaine (The Dig, T. Adizes, M.Knowlton, J. Gorbach, C. Tramullas et M.Harris). Bref retour à ma triviale réalité : j’ai faim. J’avale un sandwich éponge au gouda et replonge aussitôt dans ces paysages inconnus. Cette fois-ci, je suis l’ombre d’un ex-djihadiste et de deux anciens membres de sectes, qui m’invitent à revivre le chemin de leur radicalisation (Deprogrammed, de M. Donovan).

Quels que soient la forme et le sujet du projet, la facilité que j’éprouve à oublier ma réalité pour me projeter dans celle d’un autre est déconcertante. Ce voyage discontinu à travers le DocLab me fait toucher les limites de mon quotidien cloisonné. Et si je tenais là une réponse à ma question initiale ? A quoi servent les films et mille et une autres formes documentaires aujourd’hui ? Ils ne résolvent pas les crises actuelles qui se démultiplient, pas plus qu’ils ne changent le monde d’un jour à l’autre.  Non, comme l’a très justement rappelé le comédien Micha Wertheim dans son discours d’ouverture du vernissage de l’exposition Elastic Reality, leur véritable pouvoir est ailleurs. Les documentaires nous rappellent la petitesse de notre réalité dans un monde qui nous dépasse. Ils nous redisent combien ce monde est difficile à saisir. Ils nous invitent à garder des portes ouvertes dans nos interprétations et nos jugements. Ils sont des leçons d’humilité et d’ouverture.

Depuis plusieurs années, de nouvelles formes documentaires repoussent sans cesse les limites de structures narratives « classiques ». Programmes ou cinéma interactifs, webdocs, projets participatifs, contenus générés par les utilisateurs, réalités virtuelle et augmentée, j’en passe et des meilleurs ; le jargon qui se développe autour des ces nouvelle plateformes interactives en dit long sur leur richesse. A l’occasion de son dixième anniversaire, le DocLab de l’IDFA a d’ailleurs sélectionné un catalogue de 100 projets, témoins de l’histoire naissante du documentaire interactif. Aussi brefs que soient ces 10 années, la diversité et l’ingéniosité des formes nouvelles mises au service des histoires racontées sont frappantes. D’où vient cet engouement pour ces formes émergentes ? Les progrès technologiques et la multiplicité de plateformes internet ouvertes, aptes à toucher un public nouveau, jouent bien sûr un rôle important dans ce développement. Mais ces nouvelles formes documentaires ne sont pas seulement le résultat d’avancées techniques. J’aurai tendance à penser la chose dans l’autre sens : c’est l’urgence de raconter la réalité différemment, pour mieux comprendre ce monde qui nous échappe, qui pousse ce développement technologique. Comme l’a justement dit Robin McNicholas lors de sa présentation lors de la conférence interactive annuelle du DocLab : « Il y a bien plus à faire qu’il n’y a de temps pour le faire ». Il  y a urgence : transmettre les histoires autrement pour les amener à être perçues différemment, réinventer nos formes narratives pour mieux raconter le monde d’aujourd’hui.

Si ces formes interactives sont en pleine expansion, elles sont aussi souvent critiquées sur un point : celui de ne pouvoir simuler que des expériences individuelles. Il est vrai que l’expérience de la réalité virtuelle ou d’un documentaire interactif reste généralement aujourd’hui un voyage en solitaire. Je suis seule dans mon Oculus Rift autant que je suis seule devant mon écran à choisir sur quelle icône je vais cliquer pour m’amener à l’étape suivante de l’histoire de l’Ours 71 du parc national de Banff (Bear 71, J. Mendes et L. Allison). Bien que certains projets commencent à inviter leur audience à vivre une expérience partagée avec un partenaire ou quelques dizaines de participants, on est encore bien loin de l’audience du Wolfpack de C. Moselle présenté au festival de Sundance en 2015, et encore moins du Gaumont Champs Elysée un dimanche soir pluvieux. Peu importe, car ces nouvelles formes documentaires interactives n’ont pas pour but de remplacer le cinéma documentaire ; elles lui sont une alternative lorsque les réalités qu’elles décrivent sont indicibles autrement. Et bien souvent, c’est de ce caractère individuel de l’expérience que naît la puissance de leur sujet. En étant seule à déambuler dans les couloir de l’inaccessible prison de Saydnaya, en Syrie, je ne suis plus une de ces milliers d’anonymes qui entend dans les embouteillages de 8h sur le périf’ que X milliers de prisonniers syriens ont été retrouvés après avoir été torturés à mort, et qui laisse ce X s’écraser sur la vitre de ma voiture comme une autre de ces statistiques devenues insignifiantes à ma réalité. Je suis l’unique témoin de cette histoire, à revivre età comprendre l’horreur vécue par ces prisonniers réchappés (Saydnaya, de Forensic Architecture).

Je m’accapare cet univers le temps de la comprendre ; de quoi ouvrir mes perspectives et à donner un peu d’élasticité à la petite bulle de ma réalité.

Hortense Lauras

Plus loin

– IDFA 2015 : La réalité virtuelle au centre des attentions du DocLab – Panorama (Elisabeth Meur)

– I Love Transmédia : 10 ans de webcréation s’exposent à la Gaîté Lyrique (Paris) (Cédric Mal)

– IDFA 2012 : La conférence sur le documentaire interactif (Mariona Vivar)

– Webdoc à l’IDFA : Les bons conseils de Joël Ronez (Mariona Vivar)

3 Comments

  1. J’ai passé tout l’après-midi à lire des articles sur leblogdocumentaire, au lieu de bosser sur mon « digital narrative project ». Et il fallait bien que je laisse un commentaire pour vous dire qu’à chaque fois que je viens « procrastiner » par ici, je prends pas mal de notes et j’allonge ma liste « Docu à voir ». Et à chaque fois je me dis qu’il faut que je laisse un commentaire pour dire merci, pour dire que vos articles sont vraiment bons, et riches et celui ci en particulier.

    J’étudie un master en Digital Storytelling et j’ai souvent l’impression que ces nouveaux formats restent fermés. Qu’au final, seulement les gens du milieu (docu makers, industrie du film, media artists ou journalistes) connaissent ces projets, savent ce qu’est un web-doc. Que ces nouvelles formes de narrations restent dans le cercle fermé des festivals. Je sais pas ce que vous en pensez..?
    Même si vous avez déjà développé quelques éléments de réponse dans cet article, je serais super intéressée de connaître votre avis, vos avis.

  2. Pingback: IDFA 2016: Les réseaux sociaux s’invitent à la fête avec Lauren McCarthy - Le Blog documentaire

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