C’est un nouveau venu sur la carte mondiale des festivals, et nous allons le suivre de près ! Dans le sillage du FIFO (Festival International du Film documentaire Océanien) à Tahiti et en amont du futur FIFOI (Festival International du Film de l’Océan Indien) à La Réunion, le FIFAC inaugure sa première édition à Saint-Laurent du Maroni, en Guyane. Avec l’ambition de devenir un phare pour les productions documentaires de l’ensemble de la région.

Le FIFAC, c’est le premier Festival international du Film documentaire Amazonie-Caraïbes impulsé par le pôle Outre-mer de France Télévisions dans le cadre de sa politique de création de festivals de films documentaires dans les trois grands bassins océaniques : Pacifique, Indien et Atlantique.

Il se tiendra du 14 au 18 octobre 2019 en Guyane à Saint-Laurent du Maroni. Un choix hautement symbolique puisque la ville est tristement connue pour avoir été un lieu important de l’esclavagisme. Et c’est précisément sur les murs de son camp de la Transportation que les films seront projetés.

Au programme de cette jeune édition : 13 films en compétition venus des Guyanes, de l’Amazonie et de la Caraïbe, 9 films hors compétition et 2 programmes de contenus digitaux, des colloques et des journées d’étude.

Tandis que se profile la disparition de la chaîne France Ô, la création de ce nouveau festival vise justement à enrichir l’offre documentaire en offrant une visibilité plus forte à ces territoires d’Outre-mer.

C’est l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau qui a été choisi comme président du Jury de cette première édition du FIFAC. Il sera notre guide dans l’exploration de ces regards « ex-centrés », de ces réalités éclatées. Avec une question en tête : quelle unité secrète se cache derrière l’apparente diversité de cette aire géographique ? Entretien.

Patrick Chamoiseau – © DR

Le Blog documentaire : Regardez-vous beaucoup de documentaires ? Êtes-vous familier de ce cinéma ?

Patrick Chamoiseau : Je suis plutôt un homme de littérature. Mais, comme tout le monde, je consomme du documentaire lors d’événements particuliers.

J’aime le travail d’Agnès Varda. Récemment, la série documentaire diffusée sur ARTE, Les routes de l’esclavage, m’a beaucoup touché, même si j’aurais aimé que le film donne aussi la parole à des plasticiens et pas seulement à des historiens.

Plus globalement, j’ai besoin de voir des documentaires. Le réel est devenu tellement multidimensionnel, avec une telle accélération technoscientifique, avec une réalité qui est beaucoup moins collective qu’avant…

Aujourd’hui, ce qui est le plus déterminant, ce n’est plus les communautés culturelles mais les expériences individuelles. Nous sommes des sociétés d’individus où chacun se construit d’une certaine manière, tout seul, à l’échelle de la totalité. Il doit construire lui-même son architecture de principes et de valeurs.

La réalité est donc extrêmement mouvante. L’artiste a besoin d’être en contact avec d’autres arts. Me nourrir des documentaristes, de leur imaginaire, de leur vision du monde, est extrêmement précieux pour moi.

Vous êtes un homme de lettres. Avez-vous été surpris qu’on vous propose d’être président du Jury de cette première édition du festival ?

Oui et non. Il se trouve que j’ai déjà fait partie du jury de la Caméra d’or à Cannes. Par ailleurs, j’ai écrit beaucoup de scénarios de films et de documentaires avec Guy Deslauriers. Je m’intéresse donc beaucoup à la production audiovisuelle.

Quand j’étais enfant, j’ai fait de la bande dessinée. Plus récemment, je me suis intéressé aux jeux vidéo. Je connais la puissance de l’image et j’ai toujours été préoccupé par cette volonté d’utiliser, de participer à tous les champs d’expression.

Ce que j’appelle « l’esthétisation » est primordiale. Le fait qu’une œuvre d’art s’empare d’un sujet et en fasse quelque chose. Selon moi, la connaissance esthétique doit s’ajouter à la connaissance scientifique. C’est pour cela que de mon côté, j’ai toujours favorisé toutes les formes d’expressions artistiques. Mais comme on ne peut malheureusement consacrer pleinement sa vie qu’à un seul art, je suis ravi d’accompagner les personnes qui ont choisi la voie de l’image.

Dans le documentaire, il y a une vision artistique, une esthétique. Un artiste s’exprime. Il y a donc un art du documentaire et je suis sensible au déploiement de cette esthétique, dont je peux juger en partant de ma propre esthétique.

Quels sont les enjeux de créer un tel festival dans cette aire géographique si spécifique ?

Dans la Caraïbe et dans les Amériques, une réalité anthropologique a surgi depuis les phénomènes historiques que sont la colonisation, l’esclavagisme et toutes les autres formes de domination. Cette situation a entraîné une mise en contact massive et accélérée de plusieurs civilisations, de plusieurs cultures. Des identités très particulières sont nées de ce contexte. Une réalité en mosaïque que les gens n’arrivent pas forcément à décoder et qui est parfois difficile à vivre.

Nous avons urgemment besoin de cette perception de nous-mêmes. Beaucoup de Martiniquais, de Guadeloupéens, de Guyanais, ne se perçoivent pas comme Caribéens, ni même comme Américains. Une activité documentaire à mi-chemin entre l’expression artistique et l’exploration scientifique est donc infiniment précieuse.

D’autant que nous passons le plus clair de notre temps devant des images. Nous avons donc besoin de ce flux de productions de documentaires qui devrait nous permettre de traiter à la fois tous les aspects de notre réel, tout en prenant conscience de notre unité « civilisationnelle ». Donner une visibilité à ce qu’on appelle « l’Outre-mer » est indispensable.

Mais pour qu’il y ait véritablement une visibilité, il faut que ces entités prennent conscience d’elles-mêmes. C’est en prenant conscience de soi-même que l’on se met à rayonner. Si je ne sais pas moi-même qui je suis, et que je dis « filmez-moi », ça devient du folklore et cela produit des visions plates et un peu stéréotypées.

Par ailleurs, il est indispensable de développer une autre vision de l’Histoire de ces pays, qui ne soit pas celle que nous connaissons habituellement ; à savoir : la vision des conquérants.

A cette problématique qui nous est propre s’ajoutent celles des grands défis de la planète : le changement climatique, l’accélération technoscientifique, le surgissement de l’intelligence artificielle. Autant d’aspects qu’il nous faut aussi traiter, mais du point de vue de ce que nous sommes.

Pour toutes ces raisons, le documentaire est fondamental et je suis ravi de pouvoir contribuer à l’émergence à ce champ.

Scolopendres et Papillons (Laure Martin Hernandez et Vianney Sotès) – en compétition

Le rôle de « président du Jury » vous donne t-il une responsabilité particulière ?

Le jury est composé de gens bien plus experts que moi, qui connaissent peut-être mieux le champ du documentaire de toutes les Amériques. Moi, je jugerai des films à partir de mon esthétique.

Je suis curieux de voir ce que peut déployer, comme visions du monde ou d’un aspect de notre réalité, un documentariste. Et si on a une grande vision, si on a une grande sensibilité, alors les discussions seront intéressantes !

Je pense que chaque art doit exprimer ce que lui seul est capable d’exprimer. Quel est l’irréductible d’un documentaire ? Il faut qu’un documentaire exprime ce que lui seul peut faire. Ce n’est pas du cinéma de fiction, pas de la littérature, pas de la photo, ce n’est pas un reportage. Il y a une nécessité organique qu’il faut essayer de repérer. Mais fondamentalement, il y a un processus commun.

Deleuze écrivait que, lorsque l’écrivain est devant sa page blanche, on pense souvent à son angoisse de la page blanche. Mais il précise que ce qui est angoissant pour l’écrivain, le créateur, ce n’est pas que la page soit blanche ou vide. Au contraire, c’est qu’elle soit pleine ! Pleine de tous les clichés, de tous les déjà-vus, de toutes les habitudes mentales.

Il en est de même pour le documentariste. Quelqu’un qui veut traiter un sujet est certainement paralysé par tout ce qui le parasite. Il doit déblayer, faire sauter et renouveler notre vision d’un objet qui est traité. On le sent tout de suite quand il y a quelqu’un qui parle. Le réel a explosé ! Toutes nos conventions, tous les clichés ont été brusquement dissipés. Nous sommes devant une vision nouvelle. Cela crée aussi une autorité, puisque le créateur a une vision particulière.

Faulkner disait qu’il avait une vision de ses romans comme lorsque dans la nuit la foudre explose. Cette vision qui surgit, qui fait exploser les structures du réel et qu’il faut essayer ensuite de chercher, de retrouver. C’est ça qui fait l’originalité et qui produit de la connaissance.

Un grand documentaire doit pouvoir nous permettre de relire autrement des œuvres de sociologie ou d’histoire, avec une autre sensibilité, une autre attention.

Douvan Jou Ka Leve (Gessica Geneus) – en compétition

Le travail d’un écrivain et d’un documentariste est-il si différent ? Les processus de création peuvent avoir des similitudes, non ?

Il y a le moment de la création que Deleuze appelle « La catastrophe ». Je m’en suis rendu compte lors de l’écriture de Texaco [Prix Goncourt 1992, NdA]. Je suis allé dans le quartier, j’ai interrogé, j’ai pris des notes, j’ai interviewé les gens, j’ai fait toutes mes recherches historiques. J’avais donc vraiment un grand dossier, mais je n’arrivais pas à écrire. Le réel m’encombrait. J’ai compris qu’il fallait mettre tout ça de côté, et puis partir dans ce que j’avais perçu. Quelles sont les forces ? Le plus important, c’est de capter les situations humaines. De comprendre qu’elles sont toutes des résultantes de forces particulières.

L’histoire de Texaco n’est pas celle d’une dame dont le père a quitté les plantations pour venir habiter en ville, créer un quartier. C’est plutôt le surgissement de la force urbaine dans l’imaginaire antillais, qui jusqu’alors était un imaginaire de plantation. C’est ça que j’avais senti. Une fois qu’on a capté la force, il faut la suivre. Pour le documentaire c’est pareil. Si une situation, un objet est saisi, on cherche les forces qui sont en œuvre dans cet objet précis. La mission du documentariste, c’est de les capter et de nous les montrer.

Quel serait votre « rêve », votre objectif idéal à atteindre pour cette première édition ?

Mon rêve, c’est qu’il y ait une production de documentaires énorme. J’aimerais que notre lauréat soit un super documentaire, une belle œuvre. J’ai demandé à ce que le film qui remportera le Prix puisse circuler après le festival. C’est important que l’œuvre soit accompagnée pendant toute l’année qui suit. Qu’elle soit présentée partout, avec un événement et une explication.

Si l’œuvre rayonne, je pense qu’on aura gagné, parce que cela permettra certainement de déclencher l’envie de produire, l’envie de faire, d’apprendre. Si à la prochaine édition on a 1.000 documentaires, cela voudra dire qu’on commence à se regarder nous-mêmes, à s’interroger nous-mêmes, sur notre réalité, et à produire des visions qui vont nous aider à nous construire autrement.

Propos recueillis par Fanny Belvisi

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