Que fait le documentaire à quelques jours de la présidentielle française ? Eh bien, il est partout, très actif ! #Datagueule vient de réussir une levée de fonds étourdissante pour un projet autour de la démocratie ; « L’infiltré » de David Dufresne plonge en temps réel dans le cœur véritable du Front National ; Sylvain George sort en salles le très politique « Paris est une fête » ; France 3 propose sur le web une série autour du « Premier vote » ; et puis il y a ce film sur lequel nous avons porté notre choix, et dont nous sommes partenaires…

C’est un documentaire de prime abord déroutant, construit sur un rythme qui entremêle l’intime et le politique, et dont les images finissent par devenir obsédantes. Quatre ans après Être là, cinq ans après Nous, princesses de Clèves, le réalisateur marseillais Régis Sauder prend cette fois la parole pour raconter son Retour à Forbach. Dans une Moselle post-industrielle se bousculent les enjeux de la société française actuelle : le déclassement social, le vote contestataire égrené comme une litanie à chaque élection, la fracture identitaire et la résurgence des communautés religieuses ou nationales. Mais au-delà de ce constat générationnel, le film fait aussi écho aux blessures intimes, aux invisibles failles qui relient le passé au présent. Et une poésie, parfois voisine du désespoir, émerge de cette réflexion d’un enfant du pays, parti depuis 30 ans de sa petite cité minière… Présenté en avant-première au Cinéma du Réel, Retour à Forbach, film éminemment politique, est à voir dans les salles dès ce mercredi 19 avril. Le Blog documentaire vous offre d’ailleurs dix places pour voir ce film, par exemple ce week-end… Assurez-vous que le film passe près de chez vous ; tirage au sort rapide parmi les adresses postales reçues à : leblogdocumentaire@gmail.com. 

« J’aimerais croire qu’à Forbach, tout est encore possible« . Par cette phrase, Régis Sauder clôt son Retour à Forbach, film d’un adulte revenant sur les lieux de son enfance. En utilisant le conditionnel, le réalisateur renvoie le spectateur à ses doutes, bien légitimes : peut-on encore miser sur l’espoir, peut-on vraiment croire à une harmonie sociale quand la disparition de l’industrie minière lorraine et l’agitation politique des peurs ont laissé, sur le terrain, une ville en état de friche et des habitants au seuil de la résignation ? Entre urgence politique et nécessité personnelle, le regard de Régis Sauder construit sur sa ville natale des images riches, presque à double sens, qui suggèrent un état d’esprit autant qu’elles montrent un état d’être d’une réalité française : la classe moyenne paupérisée tentée par le vote Front National. Retour à Forbach fait partie de ces rares films qui se revoient, pour mesurer la complexité du sous-texte véhiculé par des séquences d’une grande variété : images plein cadre des façades de maisons, des magasins fermés et des tracts de « Génération Identitaire », portraits d’habitants anonymes au milieu de la foule, échappées visuelles dans les cimes des arbres, jusqu’aux images déréalisées, comme issues d’un rêve lointain, d’une fête foraine ou d’une manifestation syndicale, noyées dans un flot de couleurs et portées par les riffs de guitare d’un groupe de métal lorrain.

L’ombre du politique au pays du déclassement

C’est d’abord la politique qui saute aux yeux du spectateur comme à ceux de Sauder, de retour en Moselle. La politique des bureaux de vote qui égrènent avec une régularité effrayante les bulletins « Philippot » que le réalisateur fait entrer en résonance avec les façades des maisons forbachoises. Qui se cache derrière cette vague Bleu Marine, dans ce territoire où les lieux de vie collective ont été rasés ou abandonnés (qu’il s’agisse de cités minières ou des mines elles-mêmes) et où seule la mosquée semble apparaître comme un des derniers endroits de sociabilité ? Au bar du centre-ville, non loin de la rue Nationale qui s’appelait la « Adolf-Hitler Strasse » pendant la Seconde Guerre mondiale, Doris, la tenancière fait aussi de la politique, avec ces discours déroutants, qui se désole de la montée du FN tout en semblant l’accompagner, à grands renforts de jugements à l’emporte-pièce et de nostalgie d’un ordre perdu.

Avec ses anciens amis d’enfance, Régis Sauder enregistre la parole la plus pure du désenchantement, de la ruine du politique. Quand on admet que « les gens préfèrent courber l’échine (devant leurs employeurs) et se taire pour pouvoir payer leur crédit« , c’est tout un monde qui s’effondre. Celui d’une ville où les communautés pourraient se parler et réactiver ce partage du sensible que Jacques Rancière définit comme un « commun partagé » et un espace des possibles. Forbach, comme nombre de villes de la diagonale du vide avec ces territoires appauvris par la raréfaction de l’emploi, souffre autant d’une pauvreté économique que d’une misère symbolique. Ici, nulle place au rêve parmi les cités bétonnées et le centre-ville regorgeant d’enseignes à vendre : les jeunes n’attendent que d’en partir, comme naguère Régis Sauder.

Peu de passants dans la ville et dans la rue commerçante. Et quand une voiture passe, c’est une voiture de police. Dans cette construction filmique qui suggère l’étouffement, les visages de ceux que retrouve Régis Sauder sont des bouées pour le spectateur. Quand le politique se niche dans les slogans et la peur du chômage, il faut alors s’en remettre aux volontés individuelles, admirables d’abnégation, pour ne pas conclure à l’idée d’une terre maudite. Ainsi – injuste ironie des ressemblances physiques – de Sandrine, aux faux airs de Marine Le Pen, qui se démène pour poursuivre des missions d’alphabétisation, en dehors de son temps de travail. Ou de Mohammed, ami d’enfance de Sauder au beau visage empli de tendresse sur lequel sont venues s’agréger, au fil des ans, « agressions » et vexations en tout genre (des patrons ou des forbachois qui le méprisent pour son origine ou sa religion). S’il s’arrêtait à ce constat, on pourrait reprocher au réalisateur une forme de misérabilisme, lui qui, étant parti, viendrait chercher dans les traits d’une ville honnie les symptômes de « la crise ». Mais le film existe dans un double mouvement, du politique à l’intime et de l’intime au politique, dans lequel Régis Sauder, loin de rester au seuil de son film, s’y implique pleinement en évoquant le parcours de sa famille.

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Un film intimiste et générationnel

Car à l’instar de Cyril Leuthy qui, dans La nuit s’achève, mêlait la thématique du retour d’exil et celle du coming-out, Régis Sauder écrit sur la trame d’un récit national (la guerre d’Algérie pour Leuthy ; la désindustrialisation et la métropolisation pour Sauder) tout en parlant de lui-même (l’homosexualité chez Leuthy ; le rapport de classe chez Sauder). Ce faisant, il adopte un registre de parole qu’on ne lui connaissait pas dans ces précédents films. Dès l’introduction du film, le réalisateur se signale, au son comme à l’image : à la photo du petit garçon qu’il était et de la maison familiale qu’il s’apprête à vendre répondent les souvenirs d’enfance, les humiliations vécues par un garçon qui « avait peur de la balle« , aimait lire et ne parlait pas le dialecte local. Faisant dès lors figure d’ennemi de classe, le jeune Régis passe sa jeunesse loin des « gros cons du lycée« , avec des « minorités » qui lui permettent, 30 ans plus tard, d’entreprendre un retour aux sources qui n’a rien d’une exploration d’ethnologue (péri)urbain en terre inconnue. Quand l’adulte retrouve avec dépit la maison familiale, terne pavillon à la décoration de grande surface, son amie se charge de lui rappeler que d’autres, comme elle, n’ont même plus leur maison de jeunesse pour se souvenir. Les « blocs » réservés aux ouvriers ont été rasés, laissant place à la végétation.

Dans ces blessures intimes et partagées au détour d’une conversation, Sauder laisse apparaître la dimension plus universelle de son film : au-delà du Front National, au-delà des explications sur la paupérisation de la classe moyenne, c’est aussi le rapport à la mémoire et à une identité commune dont parle Retour à Forbach. Avec en filigrane, la question du devenir des nouvelles générations de forbachois, qui ne sont plus des « bisounours » si l’on en croit Mohamed, l’un des personnages principaux du film. Sur l’aire de jeu de la cité où celui-ci et Régis parlaient des derniers épisodes de Goldorak un adolescent se charge de transmettre la tonalité du moment, dans un rap qui évoque kalachnikov et trafic de drogue. Dans certains regards, la peur s’est immiscée jusque dans les imaginaires avec, au loin, le spectre de la résignation.

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Traquer l’invisible

Film politique, film intimiste, mais aussi une singulière façon de faire poésie avec ce qui n’appartient pas au domaine du visible, Retour à Forbach excelle dans le recueil de voix anonymes qui forment un système d’écho. Elle, refuse d’aller à la mosquée car « elle ne sait pas à côté de qui elle prie » ; lui, sourit jaune de se rendre compte que personne ne le croit quand il dit que c’est sa femme qui a décidé de se voiler, et non lui qui l’y a forcée. Travaillée comme une matière photographique, l’image de la ville, en apparence dépouillée, s’applique à révéler des détails, des lumières, des traces. Les rivalités qui avaient cours jadis entre gens « du haut » et « du bas » de la ville se suffisent de plans dans un vestiaire de gymnase pour que l’imagination vienne compléter ce que l’image laisse entrevoir : ici, le jeune Régis s’est fait tabasser, probablement en raison de son aversion pour le monde des garçons amateurs de foot. Quant à la « communautarisation » rampante des années attentats, elle s’installe dans la répétition de plans fixes sur quantité de drapeaux (de toutes nationalités) qui fleurissent aux fenêtres.

Avec ces images presque fantomatiques qui hantent le présent, Régis Sauder construit une variation autour du désenchantement. Et c’est d’une singulière et audacieuse manière qu’il crée une poésie qui laisse peu de place à l’espoir en utilisant les sombres sonorités d’un groupe de métal du coin. Sombres mais aussi porteurs d’une colère, d’une envie d’en découdre, de se sortir du marasme, les scansions musicales apportent aux images de fête foraine et de manifestation syndicale une forme d’exutoire et de libération. Comme si, malgré la dure réalité où l’on est étranglé par les crédits immobiliers ou apeuré par la montée des extrémismes de tous bords, il restait l’espoir que tout était encore possible.

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