Nouvelle rencontre effectuée parmi les diffuseurs en parallèle du Sunny Side qui, chaque année, nous permet d’ébaucher un panorama de la production documentaire en France, et dans le monde. Après Caroline Béhar pour France 5, place ici à Fabrice Puchault, qui a récemment quitté la direction de l’unité documentaire de France 2 pour rejoindre l’unité « Société et Culture » d’ARTE France. Entretien.

ARTELe Blog documentaire : Vous avez changé de maison en début d’année ; avez-vous pour autant changé de métier ?

Fabrice PuchaultMon métier reste le même. Il s’agit d’essayer d’organiser la rencontre entre des projets, des personnalités, des écritures et un public. Cela induit de repérer dans un flux considérable de propositions LA perle, celle qui aura le plus de valeur pour une antenne et le plus de force pour les téléspectateurs. Cela implique un double mouvement, qui peut sembler parfois contradictoire : tenir fermement à la singularité des objets, et ne cesser de penser au grand nombre, ceux qui regardent la télévision.

Ce qui change en revanche, c’est la chaîne. C’est une nouvelle vision et une nouvelle identité que je dois servir. ARTE reste une affirmation particulière, une « personnalité éditoriale » tout à fait singulière. C’est en quelque sorte une contre-programmation permanente par rapport à l’ensemble de l’offre télévisuelle. Nous ne cherchons pas, bien sûr, à nous inscrire en opposition aux autres, ni à réagir aux programmes de nos concurrents ou partenaires, mais nous travaillons fondamentalement sur des objets audiovisuels différents. En essayant à chaque fois de trouver la meilleure articulation possible entre le tissu créatif (les auteurs, les producteurs, etc.), l’innovation (en termes d’écritures comme de technologies) et les téléspectateurs pensés dans toutes leurs diversités. Nous sommes et nous restons finalement des « match makers ».

Je regarde donc toujours de nombreux films, lis énormément de dossiers… tout en me familiarisant au plus vite avec une nouvelle structure, de nouvelles procédures, de nouvelles contraintes et de nouveaux budgets, en étant au service de la « personnalité » d’ARTE.

Comment fait-on dans ce cas, quand on change de chaîne (de service public) ? On emmène dans sa valise les auteurs et les producteurs avec lesquels on a l’habitude de travailler ?

Non, absolument pas ! Nous exerçons bien sûr un métier fait de relations suivies et construites au fil des années, mais depuis mon arrivée à ARTE, j’ai rencontré 180 producteurs en moins de 3 mois ! Des sociétés bien installées comme des entreprises nouvelles, ou plus jeunes. Rien à voir, donc, avec un carnet d’adresses personnel ! Nous cherchons vraiment à amener des profils très variés pour nourrir la matière des projets d’ARTE.  Je travaille donc avec des professionnels que je connais depuis longtemps et avec d’autres que je connais moins, ou pas du tout. Je m’inscris dans une politique d’ouverture vis-à-vis de l’ensemble des acteurs de la filière documentaire, avec un champ d’application très large et des possibilités infinies, en fonction de nos propres contraintes. Toutes les écritures, toutes les singularités, toutes les propositions filmiques sont envisageables, pour peu qu’elles s’inscrivent dans nos critères et notre ligne éditoriale.

Fabrice Puchault
Fabrice Puchault

Diriez-vous que votre champ des possibles est aujourd’hui plus vaste ? Notamment en fonction des audiences, dont la pression serait moins forte à ARTE ?

A l’évidence le champ des possibles est beaucoup plus vaste. Mais cette deuxième question est très intéressante, et les enjeux sont complexes. C’est une problématique qui se pose à tous de la même manière : nous ne sommes pas obsédés par l’audience, mais nous avons une exigence d’audience. Toute chaîne de télévision financée par la redevance de téléspectateurs citoyens se doit de s’adresser à tous, de considérer l’accessibilité de ses programmes et de veiller à la rencontre avec les publics.

Alors, bien sûr, ARTE cherche à élargir son audience, mais dans le cadre de ce que j’appelle une « télévision généreuse ». Sur France 2, le champ des sujets et des écritures était différent. Ce qui n’empêche pas l’éclosion de très beaux films. Sur ARTE, l’horizon est plus large, la palette évidemment plus variée, la diversité plus évidente. Sa différence est aussi son identité. Les deux chaînes sont difficilement comparables termes à termes. L’une est généraliste ; l’autre décline une offre composée à 60% de documentaires… Mais jamais dans ces deux chaînes un film n’aura été produit à partir de l’élucubration de parts de marché. Si je regarde les audiences tous les matins, c’est pour savoir combien de personnes ont été touchées par un programme. L’audience reste le premier signe d’adhésion à une proposition, mais ce n’est ni le seul, ni le plus important. Pour paraphraser Primo Lévi, on évite de faire comme si nous étions seuls.

Comment définiriez-vous aujourd’hui la ligne d’ARTE en matière de documentaires ? On sait que la direction éditoriale de la chaîne a changé (Bruno Patino a remplacé Vincent Meslet)… Quel place, en particulier, pour les documentaires de création, pour les documentaires d’animation aussi, et pour toute proposition « différente », ou un peu dissonante ?

J’ai la responsabilité de l’unité « Société et Culture », qui rassemble plusieurs cases différentes : La Lucarne bien sûr, l’investigation, la géopolitique et l’histoire le mardi, la culture et les grands formats le mercredi, les thématiques de société… L’ensemble regroupe des propositions très différentes en termes de genres et d’écritures.

Aujourd’hui, sous la direction de Véronique Cayla et de Bruno Patino, ARTE s’inscrit dans une dynamique d’« ouverture permanente », comme l’affirme notre nouvelle campagne de communication. Cela induit de porter un regard ouvert sur le monde, avec une préoccupation importante pour les sujets internationaux, de cultiver également l’ouverture vis-à-vis des téléspectateurs et vis-à-vis des écritures d’auteurs, des points de vue affirmés. « Venez, c’est ouvert ! », pourrait-on dire… « Nous sommes une télévision accueillante et accessible ». Et ce message s’adresse autant aux téléspectateurs qu’aux auteurs.

Rassurez-vous : il n’y a pas de virage éditorial d’ARTE vers une télévision du tout-venant ! Nous ne faisons pas, et ne ferons jamais de documentaires dans le fantasme d’attirer le (grand) public à tout prix. D’ailleurs qui en connait les recettes de ces propositions qui marcheraient à tous les coups ?

Revenons à La Lucarne… Quel avenir pour cette case emblématique de la création après le départ de Luciano Rigolini ?

Luciano sera remplacé par quelqu’un qui aura la même exigence et la même connaissance du secteur que lui. Deux candidat-e-s sont encore en lice, et la décision sera prise prochainement.

Il n’y aura pas de réduction budgétaire, ni d’inflexion en termes d’objectifs et de ligne éditoriale. Nous nous focalisons sur des cinéastes très exigeant-e-s, avec des films qui ne seraient jamais vus ailleurs à la télévision. Alain Cavalier, Naomi Kawase, Laurie Anderson… La Lucarne est et doit rester cette proposition unique au monde, et reconnue partout. Elle se doit de demeurer ce lieu d’expériences documentaires inédites, et pas forcément expérimentales, où le travail d’écriture est porté à un point d’incandescence. Ajoutons que nous travaillons actuellement sur une proposition numérique forte, liée à La Lucarne, mais le chantier est encore trop jeune pour en dire davantage à ce stade…

Dans une récente interview à TéléObs, Bruno Patino, l’actuel directeur éditorial de la chaîne, parlait de « faire progresser le numérique », déjà bien développé sur les différents sites d’ARTE… Qu’est-ce à dire concrètement ? Des circulations plus affirmées des programmes entre le web et l’antenne ?

Je ne peux pas me faire l’interprète de Bruno Patino, qui a toujours une vision novatrice et renouvelée du numérique et des programmes. Mais accentuer la circulation entre le web et l’antenne, c’est une évidence. J’ai ouvert un certain nombre de chantiers dans l’unité depuis mon arrivée, et celui-ci est en cours. Les documentaires de l’unité Société et Culture sont, de fait, très liés aux plateformes web, et nous allons amplifier nos efforts en ce domaine. Ils y sont encore un peu… rares, si l’on peut dire. Comment faire exister les films au mieux, au-delà du replay sur ARTE+7 ? Comment mieux travailler sur la communication autour de nos projets ? Comment créer des identités fortes pour chacune de nos cases et de leur dissémination en numérique ? Quels formats courts d’édition ? Comment éditer de façon cohérente avec l’antenne, et forte sur le web, l’ensemble des contenus que nous travaillons avec les producteurs et les auteurs? Ce sont des chantiers désormais ouverts pour l’unité ; ils nous attendent dans les tous prochains mois.

Dans le même entretien, Bruno Patino évoquait l’ambition de « remuscler notre proposition sur le terrain de l’investigation » pour « effeuiller l’opacité de tous les pouvoirs »… Là encore, comment se traduit cet objectif dans les faits ?

Nous allons effectivement développer l’investigation en tant que genre. Non pas des « enquêtes sur… », qui passent souvent par la description des enjeux, des systèmes ou des situations. Plutôt que de décrire ou de faire découvrir, nous allons travailler sur l’épaisseur dramatique de l’investigation, sur notre capacité narrative à construire une recherche au fur et à mesure, en privilégiant les témoins et les acteurs plutôt que les « sachants » et les experts.

Plusieurs auteurs nous accompagnent déjà sur ce chemin : Eric Guéret travaille par exemple sur la sécurité nucléaire, Jérôme Fritel a lui, après L’embuscade, réalisé un film sur le business des jeux vidéos. L’éventail des sujets est vaste : le trafic d’art, qui possède les grandes banques ?, etc. Ce qui comptera, c’est la capacité à construire des narrations fortes, et par la méthode nous permettre de mieux juger la complexité des enjeux.

Arte-obamaNous travaillons ici avec des documentaristes qui sont aussi des professionnels de l’investigation, habitués à effectuer du journalisme de premier niveau pour dévoiler l’opacité de certains secteurs. Nous ne nous contentons pas de mettre le pied dans la porte. Nous privilégions le temps (très) long, pour la production et dans notre rapport au sujet. Ce temps long, c’est là l’une des forces et la marque de fabrique d’ARTE.

Nous nous intéressons par ailleurs à ce qui aujourd’hui n’est pas encore une évidence, à des sujets qui ne sont pas (encore) sur l’agenda. Nous allons par exemple nous pencher sur la réalité des liens entre GAFA [Google, Apple, Facebook, Amazon, NDLR] et le politique, ainsi que sur le fond idéologique dont ils se réclament.

Qu’est-ce que vous annoncez cette année au Sunny Side ? Quelles nouvelles initiatives ? Et quels nouveaux programmes ?

Nous annonçons de beaux films, et des moments importants pour notre antenne. C’est par exemple La Permanence, d’Alice Diop, récemment primé au festival « Cinéma du Réel », ou Hussein Habré, une tragédie tchadienne, de Mahamat-Saleh Haroun, présenté cette année à Cannes.

C’est aussi Les enfants de Baldwin (titre provisoire), réalisé par Raoul Peck à partir d’un livre inachevé de l’écrivain américain James Baldwin dans lequel celui-ci revient sur la disparition de trois de ses amis : Martin Luther King, Malcom X et Medgar Evers. C’est ici un très admirable et très politique travail sur les archives, dans un tissage narratif assez extraordinaire. Cette Histoire des années 60 s’avérera, vous le verrez, terriblement vivante et actuelle. C’est d’aujourd’hui qu’elle nous parle, et c’est cela que nous cherchons : que l’Histoire trouve un sens immédiat, une résonance forte dans notre présent.

Le réalisateur israélien Shimon Dotan nous proposera également une large histoire des colons, de 1964 à nos jours. Nous lancerons aussi une programmation évènementielle autour de Barack Obama avec une série de 4 x 52’, notamment produite par Les Films d’Ici. Que peut la politique, au cœur du bureau ovale ? C’est tout l’enjeu de cette réflexion sur l’exercice du pouvoir.

Nous affichons d’ailleurs l’ambition de multiplier ce type de soirées événementielles, et d’accentuer nos efforts en faveur des séries documentaires. Nous sommes par exemple en coproduction avec PBS pour La guerre du Vietnam, de Ken Burns, qui reviendra sur ce pan d’histoire en 9 x 52’, avec des témoignages tournés dans les deux camps du conflit. La diffusion est prévue en France et aux Etats-Unis en 2017, pour trois mardis consécutifs.

habreNous développons également une autre série, de Thomas Balmes sur le premier procès (assez dingue), la première class action contre des fabricants d’armes aux Etats-Unis. C’est vraiment, vous l’aurez compris, un format que nous souhaitons développer, en creusant davantage encore l’histoire contemporaine, plus proche de nous.

Citons également Jérôme Prieur et Patrick Rotman, deux auteurs « classiques » qui reviennent avec un film sur les Jeux Olympiques de 1936 pour le premier, et un documentaire sur les brigades internationales – et la complexité politique du mouvement – pour le second.

Un mot enfin, côté Culture, avec un programme autour de Hugo Pratt, et une formidable série réalisée par Frédéric Bonnaud sur l’histoire du cinéma, avec un épisode assez savoureux sur le sexe. Ce sera diffusé à l’automne.

Concrètement et très honnêtement, ça vous sert à quoi d’aller à La Rochelle ? Est-ce qu’on y conclut beaucoup d’accords avec des producteurs par exemple ?

Non pas forcément, et notre déplacement a une fonction politique. Si les diffuseurs s’absentent d’une telle manifestation, ce serait le signe qu’il y a un problème. Notre présence a donc une fonction de réassurance. Il existe un besoin d’entendre la voix des chaînes dans ces manifestations – ce que vient également souligner cet entretien, et c’est très important. Comme il est absolument fondamental de montrer au monde qu’il n’y a pas que les marchés professionnels anglo-saxons qui comptent. De ce point de vue aussi, l’existence du Sunny Side est essentielle.

Mais il y a aussi une nécessité pour les chaînes d’écouter la profession. Les représentants des producteurs et des auteurs, les producteurs étrangers, etc. Nous rencontrons donc un peu tout le monde, nous discutons, nous faisons un travail de veille, mais nous ne concluons que très peu de deals pendant le festival. Je crois que ça ne m’est arrivé qu’une seule fois, avec PBS. On peut bien sûr lancer des collaborations, ou en conclure certaines engagées depuis longtemps. Il s’agit de contacts, de recherches, d’enrichissements, mais rien de définitif ne se décide entièrement pendant ces quelques jours.

Cette année sera cependant un peu différente pour moi puisqu’il m’a été fait l’honneur de présider le jury des projets qui seront pitchés devant les diffuseurs de toutes nationalités…

artD’une manière plus générale, les diffuseurs historiques cherchent tous à rajeunir leurs audiences. Avez-vous aussi l’ambition de rajeunir les réalisateurs et les producteurs avec lesquels vous travaillez ?

Mais on ne peut pas rajeunir Raoul Peck ou Claude Lanzman ! Nous portons toutefois une attention très forte aux nouveaux porteurs de projets. Et Audrey Gallet ou Alice Diop, pour ne citer qu’elles, restent des auteures jeunes !

Mais faites-vous vraiment preuve de volontarisme pour aller chercher de nouveaux auteurs ?

Nous sommes présents sur tous les marchés et festivals importants. Ici à La Rochelle, mais aussi à Sheffield, Amsterdam, etc. Nous faisons cet effort, parce que c’est dans ces lieux que cela se joue.

Nous avions aussi lancé dans cette optique le concours Infracourts à France 2, qui fonctionne toujours… Mais j’en conviens : nous n’avons pas encore trouvé la martingale pour faire émerger de manière très volontariste de nouveaux talents. C’est une question à travailler, pour laquelle je n’ai pas encore de bonne réponse… Et comme de bien entendu, la réponse ne peut se trouver dans des quotas.

Un mot maintenant, obligatoire, sur la réalité virtuelle. Elle est à l’honneur cette année au Sunny Lab. Est-ce pour vous l’avenir du documentaire ?

Bien sûr que non ! Le documentaire a plusieurs avenirs. Car sa nature, c’est de travailler des champs d’expérimentations inédits. Et le documentaire se caractérise aussi par sa plasticité. Il est donc naturel qu’il épouse, pour certains projets d’ampleur comme The Enemy ou Notes on blindness, les promesses de la réalité virtuelle. Mais le documentaire ne se réduira jamais à cette seule réalité virtuelle, car il ne se réduira pas à une seule technique – majoritaire ou non, à une seule formule d’expression, un seul type de figuration plastique ou un seul modèle de distribution.

Je n’ai pas de boule de cristal, mais il est vrai que lorsque j’ai la chance de participer à l’expérience Notes on Blindness, car c’est une expérience en soi – pas un bonus, pas un « accompagnement » au côté d’un fort bon film, je suis confronté à une interprétation documentaire d’une rare intensité, et par ailleurs d’une grande beauté. Ses coproducteurs et ARTE peuvent s’enorgueillir des déjà nombreux prix que ce projet a reçu (Tribeca et Sheffield notamment). La VR est aujourd’hui un sentier qu’ARTE défriche avec enthousiasme – il y eu aussi le très beau projet sur Philip K. Dick récemment – et elle est à l’aube de son devenir. La VR est surtout le signe des formidables « réserves » d’innovation du documentaire, de son incroyable capacité à épouser le contemporain, ses usages et formes d’expression. Le documentaire est un film, le documentaire est une expérience, le documentaire est un objet de partage, le documentaire est un discours sans concession, le documentaire est un outil d’exploration des technologies et des puissances de l’image. Ce n’est pas pour rien que c’est dans le champ du documentaire que se produisent aujourd’hui la majorité des expériences en VR initiés autour de programmes de télévision.

notesQuestion subsidiaire : Quel regard portez vous sur l’offre de documentaires qui fleurit en ligne? Les diffuseurs TV n’ont visiblement plus le monopole des coeurs »…

C’est une question à aborder avec prudence, mais… que les diffuseurs n’aient plus le monopole des coeurs… Ce serait une bonne nouvelle.

Il est de toutes façons malsain qu’un secteur industriel – qui est aussi un artisanat, dépende uniquement d’un seul vecteur de distribution. Que mille offres documentaires s’épanouissent ! Cela ne peut que profiter au genre, à sa diversité et à son économie.

Mais attention toutefois à ne pas faire l’affaire de réseaux prédateurs, qui au delà de quelques annonces mirobolantes, ne voudraient pas prendre le risque économique réel de leur alimentation. Je pense évidemment à l’attention vigilante qu’il faut avoir vis-à-vis des grands opérateurs comme Netflix ou Amazon, dont l’engagement est pour le moment en devenir. Mais peut-être me trompé-je sur leur compte… Leur début d’engagement est-il sérieux ?

Ensuite, il existe de nombreuses initiatives beaucoup plus indépendantes et qui veulent être une fenêtre pour d’autres formes d’expression documentaires. Je ne connais pas assez bien ces expériences pour savoir si elles vont trouver leur viabilité économique et artistique. Espérons le. Mais il ne faut pas croire qu’exposer le documentaire en numérique et en OTT va immédiatement amener vers le genre l’enthousiasme des coeurs qui n’attendaient que cela… C’est un peu illusoire, il va falloir que ces offres elles aussi trouvent le moyen de parfaire leur visibilité, d’organiser leur diffusion, d’affirmer leur identité, dans l’océan, dans le bruit et les sollicitations de l’offre vidéo en numérique.

Néanmoins, nous parlons encore d’usages de visionnage minoritaires (pour les films documentaires tels que nous les entendons ici). La vidéo en ligne est par contre un phénomène absolument massif et qui modifie toutes les règles, mais sur des durées spécifiques, sur des supports spécifiques (l’écran d’un Iphone et le documentaire… c’est une vraie question…), avec des pratiques spécifiques (streaming, chargement, logique d’achat, d’abonnement, sur téléviseur, ordinateur, portable)… La question dépasse largement le cadre de l’interview et je ne crois pas qu’il y ait de réponse absolue. Par ailleurs, il ne semble pas qu’il y ait de modèle économique très viable en exploitation numérique. J’entends par là l’existence d’un modèle qui ne serait pas seulement la mise à disposition des films, mais qui générerait suffisamment de valeur pour permettre d’investir dans les oeuvres à venir.

Pour le moment, l’investissement des téléspectateurs et de l’Etat dans une chaîne comme ARTE, associé à une politique d’offre ambitieuse sur l’antenne, semble devoir rester majoritaire pour les années à venir. Même si nous devons avoir conscience que rien n’est aujourd’hui prévisible, que tout est en révolution – c’est une banalité. Même si à l’avenir on visionnera plus de vidéos ailleurs que sur l’antenne, je ne connais pas beaucoup d’autres systèmes de financement qui garantiraient l’indépendance et la diversité des expressions documentaires que celui d’un engagement public en leur faveur.

Mais pour finir, je pense que les chaînes, et ARTE comme les autres, doivent mieux construire leur offre documentaire en ligne. Elles doivent travailler à son éditorialisation de façon volontaire et forte, elles ont souvent la tentation de préférer la série, ce qui est répétable, à l’offre documentaire qui peut se trouver le parent pauvre de ce type d’exploitation. Ce serait une erreur et une faute de continuer ainsi. Une erreur, parce qu’il est dans l’ADN d’une chaîne comme la nôtre d’offrir au plus grand nombre le fruit du travail mené avec les auteurs et les producteurs ; une faute, car cela reviendrait à laisser dormir un véritable gisement de valeur, à cantonner le documentaire à sa diffusion sur l’antenne, à contrarier sa nature qui réside dans sa durée : une diffusion jamais n’épuisera à elle seule la valeur d’un film. Ces films sont financés comme les chaînes par la redevance, par les citoyens, on ne peut les mettre au grenier. Et comme par ailleurs les droits d’exploitation appartiennent à notre chaîne, nous avons tout intérêt à les proposer aux usagers, en analysant avec précision leurs usages, justement pour organiser le mieux possible la rencontre des contenus et du public.

Je crois dur comme fer que nous allons très bientôt constituer des offres tout à fait intéressantes pour l’usager de la vidéo sur l’ensemble des supports.

Plus loin

-> Le catalogue d’ARTE édité à l’occasion du Sunny Side 2016

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