Voici « Incipit », une nouvelle série d’articles multimédia du Blog documentaire ! A l’origine, l’incipit est l’« accroche » qui va inciter le lecteur potentiel à continuer, ou à abandonner, la lecture. Comment ici, à l’entame des premières minutes de son montage, un cinéaste va-t-il « accrocher » son spectateur ? Que pose-t-on sur sa table de travail cinématographique, sur sa « timeline », à l’aube de son film, au moment de son éclosion ? Hendrick Dusollier est le premier cinéaste à se plier à cet exercice délicat de commenter le début de son propre film – et on l’en remercie grandement. « Derniers jours à Shibati » a reçu le prix du public Les Yeux Doc en 2021. Documentaire disponible ici ou . Le montage est l’oeuvre de Virgile Guilhard, avec la complicité de Benjamin Genissel.

Shibati, le dernier quartier ancien de Chongqing, la plus grande ville de Chine, est sur le point d’être démoli. Un jeune garçon, un coiffeur et une vieille dame y vivent depuis toujours. Ils doivent en partir pour aller habiter dans l’une des milliers de tours anonymes de la banlieue lointaine. 

Comment démarre-t-on un film ? Par quoi l’ouvre-t-on ? La question se pose sérieusement pour tout cinéaste en train d’élaborer une nouvelle œuvre. Il y a parfois des évidences, il y a dans tous les cas un choix, en somme un premier plan à insérer sur la timeline de son montage, puis les plans suivants, à savoir d’autres choix, et ainsi de suite. Plutôt que d’un autre passage de son film, il nous a paru intéressant de questionner Hendrick Dusollier sur les décisions qu’il a prises concernant l’entame de Derniers jours à Shibati. Et il nous a paru encore plus intéressant de monter les images de son documentaire sur ses explications.  

Avec son accord et celui du distributeur Météore films, nous nous sommes permis de modifier quelque peu le montage initial, en y ajoutant quelques petits « effets spéciaux », afin d’être en phase avec ses propos. 

*

Une analyse du film

Comme je comprends ce réalisateur. Je le comprends d’autant mieux qu’il ne comprend pas lui-même ses personnages quand ils s’adressent à lui. Je comprends que l’on puisse, à l’étranger, loin de son propre pays, s’intéresser à des gens sans saisir le moindre mot de ce qu’ils racontent, sans capter la moindre tournure des phrases qu’ils prononcent. Quiconque a voyagé dans de lointaines contrées, dans des endroits très éloignés de sa vie habituelle – et en a aimé l’expérience – peut s’identifier à Hendrick Dusollier. Se retrouver sciemment dans un quartier hors des sentiers touristiques, à marcher dans des rues au hasard, entouré d’habitants qui ne font rien d’autre que de vivre leur vie sans rapport avec la sienne, qui se demandent ce que vient faire ici chez eux cet étranger là, cet étrange individu, et avec qui la communication linguistique est impossible ; oui, se retrouver dans cette situation est un doux vertige. Qui procure une sensation flottante des plus agréables. On se dit alors que tout ce chemin n’a pas été fait pour rien, que les économies mises de côté dans notre existence sédentaire et banale pour se payer un vol long-courrier n’ont pas été d’inutiles sacrifices, car justement, ici, au milieu d’un endroit tout aussi banal et sédentaire mais qui n’est plus le nôtre (mais le leur), on sait que l’on vit là un moment, court ou prolongé, solitaire ou « humainement interactif », qui valait la peine d’être vécu.

Comme je comprends également ce réalisateur de s’être intéressé à des habitants d’un quartier ancien. Qui plus est, d’un quartier ancien en voie d’extinction. Difficile de deviner de quelle époque datent ces immeubles, ces maisons, ces pavés, mais on le sait d’instinct, c’est évident rien qu’à l’image, nul besoin d’explications didactiques : cet ensemble d’habitations qu’est Shibati a été bâti il y a de nombreuses décennies. Et je partage ce point commun avec Hendrick Dusollier, puisque lorsque je voyage à l’étranger, sillonner des lieux historiques, « chargés d’Histoire » comme l’on dit dans le langage courant, a toujours instinctivement ma préférence. Même si rien d’historique ne s’y est passé, d’ailleurs. Et même, justement !, car rien d’important, aucun grand événement majeur, ne s’y est produit. Ce genre de lieu ancien, antique, vieillot, mais normal à souhait. Commun comme pas un. Je ne dois pas être le seul, il suffit de parcourir les pages « à voir, à visiter » d’un guide de voyage pour se rendre compte que la quasi-totalité de ce qui nous est conseillé de visiter est en relation avec le passé. Est en rapport avec ce que l’on considère comme « typique », comme plus « authentique ». Rien de plus logique à ce goût-là, à ce biais, les touristes étrangers qui viennent visiter notre Europe, de leur côté, le font également pour nos vieilles pierres, nos maisons traditionnelles, nos œuvres du passé. Ce que nous-mêmes, collectivement, nous nous efforçons de conserver, de protéger, de sanctuariser. Regardons les panneaux touristiques qui ornent nos villes : ils flèchent tous nos quartiers historiques, nos lieux anciens préservés du bulldozer de la « modernité ». 

En somme, comme je comprends ce réalisateur d’être délibérément allé chercher ce délicat flottement irréel au milieu d’une zone d’habitations exotique, ancienne et « archi-banale. » L’adhésion immédiate que j’ai eu (et je ne suis visiblement pas le seul si l’on en croit le résultat des votes du public des Yeux Doc) face à Derniers jours à Shibati réside dans cette identification parfaite. Cette compréhension envers la position du réalisateur, notre double à l’écran disons, lui-même faisant face à sa propre incompréhension à l’égard des Chinois qu’il a décidé d’aller rencontrer. Nous nous y reconnaissons. Cela fonctionne, aussi bien dans notre tête de spectateur qu’à l’image. Sa démarche est le contraire de celle d’un anthropologue qui aurait étudié préalablement son terrain d’analyse. C’est aussi le cas de la grande majorité des voyageurs. On peut dire que c’est son ignorance, son ignorance voulue, assumée, qui crée un transfert spontané entre nous et lui. Une reconnaissance. Ses rires gênés, polis ou chaleureux derrière la caméra, ses deux trois mots bafouillés et certainement mal prononcés dans la langue locale, ses gentilles maladresses, ce réflexe – pourtant inutile ici – de continuer à parler anglais (la langue de la mondialisation) et puis plus tard, ses efforts touchants à essayer de balancer davantage de phrases orales ou écrites en chinois. Même si Je est un autre ; Lui c’est nous, c’est certain. 

Par ailleurs, on adhère parfaitement au choix des trois habitants sur lesquels se focalise progressivement la caméra du cinéaste. Au fait même qu’il ne s’agisse pas, en réalité, d’un choix voulu, conscient, maîtrisé. Cette « élection mutuelle », sur le tas, en passant, qui fût donc autant due à eux qu’à lui, celle d’un enfant, d’un coiffeur et d’une vieille dame, reléguant les autres au second plan, alimente encore davantage la reconnaissance qui est la nôtre devant ce film. Ces trois-là, devenant peu à peu les principaux personnages du documentaire, deviennent par la même occasion un simple mais fabuleux carburant pour augmenter notre plaisir, notre empathie grande ouverte. Car difficile de ne pas les apprécier ces trois Chinois, le garçon, l’adulte et la petite vieille. Ils se sont montrés aussi curieux envers « l’étranger-à-la-caméra » que lui était intrigué, attiré par eux. Ils l’ont accueilli comme il espérait certainement l’être. Comme nous aurions aimé l’être nous-même si nous avions été à sa place. Une relation s’est tissée, qui s’est dispensée de traduction directe, personne ne pouvant s’exprimer dans un dialecte en commun, et l’évident bonheur qu’ils avaient tous, lui comme eux, à se revoir, à passer du temps ensemble, fait par conséquent notre bonheur à nous, spectateurs. 

Nous sommes donc forcément avec eux dans ce combat perdu d’avance. Quel combat ? Celui qui les oppose bien sûr à la grande modernité en marche. à l’obligation que les autorités leur imposent de devoir quitter leur bon vieux quartier de toujours. Avec ce goût solide, tenace, que nous avons pour « l’Histoire banale », pour le passé, même quand il n’est pas du tout celui de notre appartenance culturelle, nous sommes nécessairement tristes pour eux. Nous savons déjà que nous le vivrions mal à leur place. Nous sommes d’emblée contre les promoteurs sans cœur qui les forcent à s’arracher à leurs baraques, leurs taudis, leurs gourbis aurions-nous parfois envie de dire, ces ancestrales masures auxquelles ils sont intimement liés, décor familier de toute une vie. Nous nous écrions silencieusement, car il n’est nulle question de colère ici, mais d’une sourde tristesse, « Mais laissez-les donc continuer à habiter là, protégez plutôt cet îlot des temps anciens plutôt que de le détruire, chers Chinois, vous regretterez un jour de vous avoir coupés de votre environnement traditionnel, même s’il vous semblait ‘dépassé’ ! ». Chacun mettra les mots qui lui conviendra, mais il est fort à parier que nous tous ressentons pareil sentiment devant Derniers jours à Shibati, exactement comme l’a ressenti Hendrick Dusollier en découvrant et en arpentant ce quartier. C’est précisément son point de vue, son positionnement, et c’est assurément, aussitôt, le nôtre. 

Voilà pour quelles raisons comprendre ce réalisateur et aimer son film va de soi pour moi qui écris ces lignes, comme pour tous ceux et toutes celles qui ont majoritairement voté pour lui pour le prix des Yeux Doc. Oh bien sûr, il n’est pas question ici de mettre de côté d’autres aspects de ce documentaire, des aspects qui ont nécessairement joué leur partition dans notre « votation spontanée » face à l’écran : cette esthétique très libre, immersive, qui serpente partout dans la ville, cette nappe sonore mélodique qui revient nous envoûter à intervalles réguliers, la construction parfaite, chapitrée, d’un récit qui a l’intelligence d’aller jusqu’au bout de ses enjeux. Non, vraiment, ce film émouvant, tendre, drôle, terriblement humain, très bien écrit, mérite d’être apprécié comme il l’a été et comme il l’est encore. 

Benjamin Genissel

*

Postface – 1

Mais allons plus loin, tâchons de titiller quelque peu notre belle et immédiate adhésion à cet excellent documentaire. Gâchons pour la fin de ce texte notre propre fête mentale, notre propre « bamboche » intérieure. Pourquoi nous mettons-nous aussi bien, aussi facilement, à la place du cinéaste ? Quand on prend un peu de recul, c’est quand même singulier, si ce n’est baroque, de se rendre avec une caméra dans un quartier situé dans un pays lointain sans y connaître personne (du moins au départ) et sans maîtriser la langue des gens qui y vivent. Vraiment on comprend la démarche, et c’est mon cas, je l’ai tout de suite indiqué dès la première phrase de cette critique. Pourtant, quelle audace, non ? Limite sans-gêne, n’est-ce pas ? Il faut quand même avoir une sacrée confiance en soi pour imposer une présence étrangère qu’aucun habitant n’avait réclamée au préalable. Je veux dire, il ne s’agit pas d’une invitation de leur part. Et monsieur l’Européen n’a pas non plus cherché à obtenir l’autorisation des locaux, des autochtones, avant de débarquer dans leurs rues avec sa caméra. Mais il le fait quand même, mu par une sincère curiosité, ému de bonne foi de savoir qu’elles sont condamnées à disparaître, ces rues qu’il voit là. Son culot est typique. Ce côté cavalier effronté, sourire aux lèvres, à braquer direct une caméra sous les nez des passants, oui, c’est caractéristique. De ce que nous sommes, nous, devant l’écran, petit ou grand, en train d’approuver avec nos sens, sans bien réfléchir, dans ce tendre flottement intérieur, cette brusque entrée dans la vie d’un autre peuple. Nous n’avons même pas la présence d’esprit de nous dire que c’est quand même une sorte d’effraction ce qu’il ose faire là. Non, cela ne nous gêne pas. Les Européens sont ainsi (parlons de ce que nous connaissons le mieux, nous ne sommes évidemment pas les seuls à agir comme cela sur cette planète), ils n’ont pas froid aux yeux quand ils désirent aborder une terre étrangère. S’ils ont des prétentions colonialistes, ils vont y planter leur drapeau ; s’ils ont envie de se faire de nouveaux amis, ils ne comprendront jamais qu’à leur arrivée, on hausse les épaules ou au pire qu’on les regarde avec méfiance, voire hostilité. Je le sais, je ne suis pas différent. 

Alors, rendons ici un hommage appuyé à l’attitude « coulante » des Chinois envers le filmeur, ce filmeur ignorant de leur parlé local. Certes, dès la première scène, nous voyons qu’ils sont loin de lui ouvrir les bras, de l’accueillir avec chaleur, avec enthousiasme, ils sont sceptiques, on entend des « Tu ne dois pas filmer, ici », on lui adresse des « Tu ne dois pas dénigrer la Chine », par exemple. Mais globalement, et surtout les trois formidables personnages avec qui une relation plus approfondie se tisse, les habitants sont quand même, là aussi quand on y pense, des êtres sacrément sympathiques envers lui. Très tolérants. Dans ce quartier, il y a certainement eu de la gêne, ou de l’indifférence à son égard, il y a supposément eu des envies fugaces d’énervement contre lui, parfois ça a dû démanger certains d’aller prévenir les forces de l’ordre, mais ce ne sont que des envies hypothétiques, car finalement il n’y a aucune trace de violence ici, jamais, et aucun véritable rejet. En somme, ils ne répondent pas à son effraction dans leur vie de quartier par une semblable brusquerie. Ils sont très polis, en fait. Même quand leur visage reste fermé, contrarié, en le revoyant encore et toujours en train de les filmer, même quand ils se moquent quelque peu de lui, bon, ils ne lui ferment pas la porte, ils n’appellent pas la police (encore une fois rien ne nous indique que cela soit arrivé ici), ils ne lui intiment pas l’ordre définitif de partir, ou de rentrer chez lui. Certes, ils ont tous vu que l’étranger n’était pas « méchant » en fin de compte, qu’ils ne semblaient pas avoir de mauvaises intentions, sa propre attitude facilite son acceptation chez eux, mais je les trouve quand même drôlement aimables, ces Chinois-là. 

Car si l’on joue au jeu du miroir inversé, je doute que nous puissions, nous Européens, être aussi aimables à l’égard d’un réalisateur chinois ne parlant pas du tout la langue du pays où il se rend (si ce n’est un « bonjour, merci »), sans aucun contact avec quiconque résidant déjà sur place, qui débarquerait dans un quartier, un faubourg pour être exact, voué à être démoli, avec toute la souffrance qu’une telle situation peut engendrer, sans prendre la peine de se présenter avant, et qui « braquerait » une caméra et un micro aux visages de ceux et celles qui y vivent. Qui commencerait à filmer, point, incapable de leur expliquer quoi que ce soit sur sa démarche. Je crains que cela ne se passerait pas aussi bien pour lui, quelque puisse être ses nobles intentions. Il est aisé d’imaginer l’absolue incompréhension des habitants du coin envers cet étranger indiscret, voire imprudent, qui passerait son temps à les filmer dans la rue, devant leur logement, « infoutu » de les rassurer par des mots sur sa présence et sur cette action passablement envahissante qui serait alors la sienne. Et quand je parle d’incompréhension, chacun sait que je minimise les éventuelles réactions, plus fières, plus violentes, ou plus procédurières, que certains auraient face à cet « étrange individu » qui les suit avec une caméra. Par orgueil, par méfiance, on exigerait un minimum d’explications de sa part avant de se décider, après avoir pesé le pour et le contre et obtenu des garanties, à l’accepter. Non ? [1]

Ce sont là des réflexions a posteriori, nées après le visionnage, des macérations cérébrales d’après-coup, sans doute « hors-cinéma », qui poussent le bouchon plus loin, trop loin ?, plus froidement c’est certain, que toutes celles, enthousiastes, que m’ont inspiré ce film en le regardant. Et qui ont bien sûr la fâcheuse tendance à abîmer les sincères festivités qui ont pu se dérouler dans la tête d’un spectateur fou de cinéma. Mais il m’a semblé que ces auto-cogitations culturelles, qui visent notre rapport global et intime à « l’Autre » (comme l’on dit, là aussi), pouvaient valoir le coup d’être ajoutées à cette analyse. Et qu’elles n’enlèveraient rien, mais c’est un pari, à toutes les qualités, humaines comme cinématographiques, que possède sans conteste l’œuvre documentaire de Hendrick Dusollier.  

Postface – 2

Quelques jours après l’écriture de cette critique, lorsque nous avons enregistré son commentaire concernant le début du film, le cinéaste a de lui-même, sans que je l’interroge sur ce point, sans que j’eusse besoin de lui faire part des réflexions qui s’étaient emparées de moi à ce sujet, le cinéaste, oui, a parlé de tout cela. Les a abordées sans que je cherche à le guider sur ce terrain. Très lucide, sachant pertinemment que cette dimension éthique, culturelle, faisait partie intégrante de son film, du principe-même de son film, il m’a donné son point de vue sur l’aspect quelque peu polémique que soulevait son documentaire. Nous avons soigneusement enlevé ces propos du commentaire de l’extrait proposé ci-dessus afin de les garder pour les offrir ici, bruts, tels quels, comme une sorte de « droit de réponse » involontaire, mais pertinente, et bienvenue : 

 » C’est à dire que moi, comme ils voyaient que je ne répondais pas, que je ne comprenais pas grand-chose, même si je voyais bien que… enfin moi ça m’intéressait, donc je continuais à filmer. Ils n’avaient pas de prise finalement pour éventuellement me faire arrêter de filmer, puisque lui [un homme filmé dans la première séquence du film] juste après il dit : « Attention on va appeler la police !« . Tout cela dit en rigolant, mais enfin quand même ! Et moi je fais le naïf en fait, donc c’est ça qui me permet de… 

Si je parlais Chinois, ou si c’étaient des Français, ou qu’ils parlaient anglais, enfin une langue que je comprends, et que j’avais la possibilité de comprendre ce qu’ils disaient, ça aurait très probablement interrompu la séquence. J’aurais été obligé de couper, de m’expliquer, alors que là finalement, ça se passe tout seul. 

Je suis accueilli, mais je suis un peu sur le côté, et ils se moquent de moi, gentiment. Parce qu’ils étaient vraiment sympa. Je veux dire, ça montre quand même ce que j’ai vu en Chine un peu partout, parce que j’ai voyagé beaucoup depuis 2005, j’ai été dans les mines dans le Shangxi, ce pays me passionne, cette culture aussi. Et globalement j’étais toujours bien accueilli. Et même quand je me suis fait arrêté par la police. Je suis étranger, donc attention c’est fondamental. J’ai deux amis chinois, un photographe et un réalisateur, les deux m’ont dit : « Mais moi ce que tu fais, je ne pourrais jamais le faire. C’est à dire rentrer comme ça chez les gens avec une caméra et s’installer, pour moi ce serait impossible. Car déjà les gens m’arrêteraient tout de suite : « Mais attends qu’est-ce que tu fais? », « Qui tu es? », la conversation s’engagerait… Toi, d’une part t’es étranger… » Et y a en Chine un réel respect des étrangers, comme ça tout simple, enfin ce n’est pas le seul pays comme ça, mais il y a une obligation de bien accueillir les étrangers, d’être aimable avec eux « … d’autre part, c’est pas souvent qu’ils passent dans ces coins-là… Où moi j’aime bien aller, donc ça créé une forme de curiosité, ça met une bonne ambiance la plupart du temps en fait. Sachant que pour eux, les gens que je filme n’ont pas de chance de voyager, de venir en France, donc ils sont vraiment dans l’Empire du milieu, complètement dans leur culture et dans leur monde, et donc pour eux les images que je fais, c’est comme si elles allaient être envoyées sur Mars, enfin montrées… c’est abstrait quand même. Donc finalement, ça ne les dérange pas trop. 

Je sais que ce genre de choses ne sont pas impossibles, mais sont quand même beaucoup plus difficile à faire en France. Et de toute façon, de manière générale, pour un étranger comme moi, avec un passeport touristique, c’est à dire pas de journaliste, c’est un pays où je ne me suis jamais autant senti en sécurité en tournage que là-bas. Alors là, c’est pas seulement dû à la sympathie des Chinois, c’est que c’est une dictature, et que si on me vole ma caméra ou qu’on s’en prend à moi, le type qui fait ça risque beaucoup : de la prison c’est sûr, et ça peut être très long, quoi. 

Quelques personnes ne voulaient pas être filmées, de temps en temps. Ce qui me paraît plus que normal en fait, puisque les fenêtres sont ouvertes, ils sont en train de prendre leur douche, enfin on voit tout, tout est vraiment… mais il y avait surtout des gens  qui m’accueillaient, qui m’invitaient à prendre un thé, une cigarette tout le temps, mais pas de relation, ce qui est normal car je me promenais comme ça. 

Et d’ailleurs, toute cette histoire d’intégration, ça s’est fait beaucoup via monsieur Lee [le personnage du coiffeur]. Parce que moi en fait j’étais tout seul là-bas, même si parfois sur le deuxième et le troisième voyage, j’avais des amis, ou des amis d’amis, qui venaient un peu après le boulot, pour m’aider, pour avoir deux trois infos, pour que je sache ce qui allait au moins se passer : par exemple pour le troisième voyage où on va partir dans la banlieue pour voir l’appartement de Zhou Hong, tout ça, fallait une autorisation pour aller dans la résidence. Avec Madame, pas du tout, ça s’est fait comme ça, alors là je ne savais même pas où on allait, je me suis retrouvé chez son fils, là, à la fin, enfin dans son nouvel appart.

Mais chez monsieur Lee, c’était quasiment tout le temps là où j’allais traîner en fin de tournage, parce que lui il finit vers minuit-1h à coiffer les gens, quoi. L’intégration, oui, c’est marrant… il me dit qu’il voulait me couper les cheveux, alors je lui dis ok. Il me rase la tête, ce qui a été filmé, mais bon, c’est pas des trucs pour le film, c’est plutôt des bonus. Mais c’est marrant parce qu’à l’époque, j’avais plein de cheveux, je lui ai dit : « Rasez direct« , comme ça visuellement c’est bien, c’est comme un… Et il le dit d’ailleurs : « J’ai l’impression de tondre un mouton« . Et là tout d’un coup, je ressemble vachement plus à un chinois. Mais même si je ne passe pas inaperçu, hein? Mais alors la tête rasée, ils le disent tous autour, « Ah ça y est, maintenant on dirait un Chinois!« , et monsieur Lee disant : « Un étranger sera toujours un étranger« … Enfin, voilà tout ce processus d’intégration, ces étapes d’intégration, c’est progressif… «  

 

[1] D’ailleurs, si parmi les lecteurs du Blog documentaire, grands cinéphiles à coup sûr, quelqu’un a déjà eu vent d’un tel documentaire, à savoir un documentaire réalisé par un cinéaste non-européen mais tourné en Europe, sans rien comprendre de la langue locale du pays où il aurait filmé, alors là, sachez que nous sommes preneurs, n’hésitez pas à nous contacter pour nous donner un titre, ou même un vague souvenir, notre curiosité à cet égard est véritablement sincère. 

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