Suite de notre exploration de la compétition française de la 39ème édition du festival Cinéma du Réel qui se tient en ce moment à Paris – malgré un mouvement de grève qui affecte les projections au Centre Pompidou. Place aujourd’hui à « La Plume du peintre », de Marie Ka, « Hamlet en Palestine », de Nicolas Klotz et Thomas Ostermeier et « Derniers jours à Shibati » de Hendrick Dusollier.

cinereel2017

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La plume du peintre (Marie Ka, 84 minutes) : à l’école de la vie

Autant le dire en préambule : ce petit Antoine-là, du haut de ses 5 ans, provoque une vague irrépressible d’empathie qui entraîne avec lui le film dans la sensation délicieuse d’une véritable rencontre avec deux personnages. Une heure trente durant, la caméra de Marie Ka suit les pas de ce bonhomme à lunettes qui commence par pleurer quand il reçoit un livre en cadeau et finit par découper tout seul du bois à la scie… D’un savoir à l’autre, c’est son père, Stéphane, grand gaillard amateur de chasse et papa couteau-suisse, qui motive son garçon à devenir un homme… à sa façon.

On connaît l’engouement que peut susciter un film à hauteur d’enfant : en 2016, Daniel Touati avait régalé l’audience à Lussas avec Frère et soeur, portrait croisé d’une mini-fratrie dans laquelle toute la palette des sentiments humains, du drame à l’extase, se retrouvait chez cette sœur et son jeune frère. Dans La plume du peintre cependant, si Antoine n’était que seul ou avec ses copains de 400 coups, il ne serait que cet adorable petit garçon, plus courageux et moins rebuté par la lecture qu’il ne le croit lui-même. Dans la relation père-fils que la réalisatrice dépeint, on perçoit un monde infiniment plus riche que l’innocence de l’enfance. Il y a avant tout cet amour rude (rustique, mais semble-t-il robuste) qui traverse tout le film : Stéphane ne ménage pas son garçon, en le laissant traîner son vélo dans la neige ou en l’initiant à la découpe du bois. Mais sous des airs d’homme peu délicat, que d’autres auraient tôt fait de « strip-teaser », il se révèle, grâce au patient travail d’immersion de Marie Ka, comme un père aimant et adepte de la débrouillardise comme philosophie de vie. A certains moments, on se prend même à envier un tel héritage pratique, où les pleurs du petit garçon face à l’inflexibilité du père se traduiront demain par la capacité à faire face aux nombreuses « choses de la vie », où les choses sont entendues comme les leçons de choses des écoles d’antan.

Dans La plume du peintre, l’absence de mépris de classe ou d’ironie sociale permet cette compréhension d’événements infimes de la vie quotidienne comme autant de marques d’amour, formulées, il est vrai, de manière un peu brutale : ainsi quand le père ayant façonné un petit tremplin en bois pour son fils se rend compte que celui-ci le trouve inadapté à sa pratique du vélo, il n’hésite pas à le balancer sans ménagement sur un tas de bois inaccessible à Antoine. Mais dans cette punition qu’il lui inflige, on ressent d’abord une blessure narcissique toute personnelle.

Franche réussite en termes de casting, le film l’est aussi dans la subtilité dont il fait preuve pour aborder une certaine question sociale : d’accord, le père part en forêt tuer du gibier, et il est peu probable que parmi les spectateurs du film on trouve beaucoup de partisans de la chasse… Pour autant, Marie Ka trouve là encore la manière de donner à ressentir ce rapport singulier qu’entretient Stéphane avec le monde et avec son fils. Pour Stéphane, la chasse est aussi une façon de respecter le cycle de reproduction des animaux : Antoine demandant une nouvelle partie de chasse sera ainsi instruit par son père qu’il y a un temps pour tout et, qu’en dehors des périodes de chasse, on « laisse les animaux tranquilles ». Et pour achever de briser les idées reçues, Marie Ka livre ce moment de grâce qui donne son nom au film quand Stéphane explique à Antoine l’utilité d’une petite plume, cachée dans les replis des ailes d’un oiseau… A côté d’une forme d’hommage au sens pratique que développe dans chacune de ses activités le père, la réalisatrice parvient ainsi à retranscrire ce qui peuplera – peut-être – l’imaginaire de ce petit garçon devenu grand : peintre, amateur d’anecdotes (il est tenu d’en lire certaines, issues d’un livre de Philippe Vandel, en guise de punition !), bricoleur ? Sur la partition souvent étroite du film du rapport parents-enfants, Marie Ka signe avec La plume du peintre deux portraits d’une rare justesse.

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Hamlet en Palestine (Nicolas Klotz, Thomas Ostermeier, 92 minutes) :

Tout part du meurtre non élucidé de Juliano Mer-Khamis, metteur en scène palestinien continuateur du Freedom Theatre créé par sa propre mère. A rebours de ce qui aurait pu être une enquête semi-policière, semi-politique, où la disparition de cette figure de la ville de Jenine serait disséquée, Hamlet en Palestine construit une tragédie lyrique et poétique où la dimension plastique des images entraîne le regard aux confins du réel. Sur le fond bien sûr, Nicolas Klotz et Thomas Ostermeier, metteur en scène allemand revenant à Jenine en 2012 pour un atelier de théâtre, se nourrissent de l’analogie avec Hamlet et du drame shakespearien pour faire œuvre documentaire, avec une question principale qui transparaît dans leurs entretiens avec leurs différents interlocuteurs : dans quel monde vit-on quand les ennemis peuvent se nicher autant chez le voisin que parmi nous ? Du Danemark, lieu où Hamlet utilise le théâtre comme subterfuge pour faire tomber les masques, l’histoire est transposée en Palestine où le meurtre de Mer-Khamis peut objectivement profiter à chaque camp. Un journaliste d’Haaretz penche pour un drame passionnel quand d’autres accusent pêle-mêle le Hamas ou Israël d’être les commanditaires… Dans le monde du 21ème siècle, avec la disparition de Juliano Mer-Khamis, c’est en quelque sorte la puissance de dévoilement du théâtre qui a été assassinée, laissant chacun à ses supputations et à sa propre (post-)vérité.

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Puisqu’il n’est plus question dès lors de révéler les détails de l’histoire et encore moins une vérité, la dimension esthétique du film s’attache à produire des acmés visuelles et sonores qui emportent les différentes paroles des personnes rencontrées sur un autre terrain que le réel. Ce ne sont plus tant des personnes interviewées que des acteurs sur une scène, récitant leur texte. En soumettant les images filmées à un étalonnage anti-naturaliste, les réalisateurs sortent du registre du discours pour dévoiler les éléments de la narration comme une forme de théâtre en images qui a l’intelligence de ne pas se satisfaire d’une captation mais bien de concevoir une écriture visuelle au montage. C’est tout l’écart, impressionnant de maîtrise et enthousiasmant d’audace, que l’on peut mesurer entre les éléments d’un tournage et le film qui apparaît au final, avec les puissantes élégies musicales (notamment celle du groupe canadien Godspeed You ! Black Emperor) qui parcourent les différents « actes » ponctués par de gros cartons en intertitres. Chaque mouvement de cet Hamlet très musical entraîne un peu plus le spectateur dans la représentation inédite d’un conflit dont la violence semble s’exprimer par les franches tonalités vertes et rouges des images étalonnées. Par sa composition formelle et son message politique, Hamlet en Palestine pourrait bien être le Grand Prix de ce festival…

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Derniers jours à Shibati (Hendrick Dusollier, 60 minutes)

Dans une sélection française qui donne la part belle aux cinéastes « de proximité » filmant avec de petites caméras, Hendrick Dusollier livre une œuvre curieuse, que l’on peine d’abord à aimer avant de se laisser entraîner, comme le réalisateur par ses personnages, dans la fragile beauté d’un quartier disparu.

Le réalisateur ne parle pas la langue du pays qu’il habite mais souhaite filmer les traces d’un quartier bientôt englouti sous les pelleteuses du progrès chinois. A Chongqing, où les immenses malls de consommation ont déjà plus que pignon sur rue, un vieux quartier subsiste encore, Shibati, qui ne sera bientôt plus qu’un souvenir à peine évoqué tant il ne fait pas bon montrer de la Chine qu’elle abrite encore des îlots de misère en plein cœur de ses villes.

C’est justement à cette image miséreuse que les habitants du quartier ne souhaitent pas donner illustration lorsqu’ils voient débarquer Hendrick Dusollier avec sa caméra. Dans les premières séquences du film, on hésite entre la gêne et un certain attrait pour le culot de l’intrus : de quel droit cet Occidental se permet-il de venir filmer des gens, visiblement sans leur demander la permission ? Et en même temps cette curiosité : comment tout cela va-t-il bien finir pour cet intrus qui semble ne pas chercher à masquer son ignorance de la langue ou à expliquer sa démarche ? On ne le sait pas encore, mais le réalisateur se joue de nous : tout se passe comme si la narration reposait sur ce principe de l’inconfort initial du spectateur occidental, pour mieux mettre en scène la relation qui peu à peu se noue avec les quelques personnes qui acceptent ensuite bien volontiers le jeu de la caméra.

Si l’on sait l’importance du temps dans le processus même de la construction du regard documentaire, rares sont les films à autant le figurer. Derniers jours à Shibati en fait partie, avec ses chapitres espacés de six mois qui disent les – légers – progrès du réalisateur en chinois, son obstination à laisser trace d’une vie bientôt révolue et une amitié d’un genre étrange, entre la fascination mutuelle et l’échange de bons procédés d’un français vivant de sa caméra et d’une vieille dame subsistant de la vente de déchets.

De ces vies de peu, anonymes dans le chaudron productif chinois, Dusollier donne un écho modeste, simplement en les filmant. C’est toute la beauté du film que de tendre vers l’harmonie et la douceur, sans accentuer la rudesse d’un potentiel conflit entre filmeur et filmés. Le réalisateur ne s’attarde pas avec ceux qui ne voulaient pas de la caméra et trouve sa place parmi un coiffeur qui lui demande s’il admire Mao ou cette vieille dame, étonnée qu’on s’intéresse à elle et dévoilant sa « maison des rêves » : une figurine de cheval, un champignon géant ou un buffle rouge en plastique. Autant de trésors sauvegardés des poubelles qui forment un imaginaire niché dans l’immensité de la ville, inaccessible à ceux qui ne font que passer.

Une fois le quartier rasé, le réalisateur retourne voir la vieille dame et l’enfant, dispersés aux quatre coins de la ville. Choc des contrastes, il suffit de la voir dans un métro rutilant pour donner à sentir la profonde et rapide mutation sociale de la Chine. Sans un mot échangé ou presque, Derniers jours à Shibati parvient pourtant à documenter des rencontres qui semblent contenir en elles leurs propres limites : ce ne sont que des rencontres impossibles dans la durée, entre deux mondes si éloignés. Et pourtant, conformément au souhait presque enfantin de la vieille dame, celle-ci sera bien vue par des centaines de personnes en France. Pour ainsi lui donner un nom : Xue Lian.

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