Suite du carnet de bord du Blog documentaire en terre canadienne. Au troisième jour du Lab Emergence, Banff passe de la pluie à un timide soleil. Dans les salles, les mentors tentent de trouver l’alchimie pédagogique à transmettre aux deux équipes. Lesquelles passent la journée dans la préparation de la première restitution du Lab, en point d’orgue des ateliers du jour. Comme une montée en régime avant le money time des deux derniers jours…

Les mentors - © Jérôme Hellio
Les mentors – © Jérôme Hellio

Rappel du générique (à lire en écoutant cette musique)

Elisabeth Rull est la porteuse du projet transmédia « Les mémoires courtes », rebaptisé « Le tiroir des secrets »Elle travaille avec Victoria Gibson au son, Carine Khalife à l’illustration et Colas Wohlfahrt à la conception interactive.

Il y a aussi Sean Michaels, qui dirige son expérience multimédia « Holo ». Il fait équipe avec James Braithwaite, Patrick MacEwon et Stephen Ascher.

Morgan Bouchet, Sue MacKay, Jérôme Hellio, David Dufresne et Antonin Lhôte sont les mentors.
Les financements proviennent de l’Ambassade de France au Canada, de l’Institut Français et du Banff Centre.
Le Fonds des Médias du Canada et On Screen Manitoba ont apporté leur soutien.
Catherine Briat, 
Erika Denis, Sarah Arcache et Julien Lamy assurent l’organisation.
Et Nicolas Bole écrit ce papier, inspiré par Jean-Luc Godard.

participants
Les participants – © Nicolas Bole

Un lab de cinq jours, ce sont les cinq vitesses d’une voiture. A la fin du troisième jour, on quitte le régime urbain pour entamer la vitesse de croisière ; peut-on pour autant prévoir de rouler bientôt sur autoroute ? Si la création numérique était aussi simple que la mécanique, le Lab Emergence ne serait pas une expérimentation et, pour tout dire, n’aurait pas la même saveur. Alors, à l’heure de cette troisième journée qui constitue souvent un cap où la « mid-lab crisis » guette, il faut étager les rapports pour gagner en puissance. Et avancer de concert avec les voitures à boîte automatique !

Des équipes en miroir

Mais trêve de métaphores filées : à l’aube de ce mercredi plus pluvieux que la veille, les deux équipes se présentent devant les mentors pour un point d’étape. La réunion plénière dure plus longtemps que prévu. Normal : quiconque se prévaudrait de connaître la recette magique pour un séminaire sans questionnements serait un joyeux farceur. Alors on cherche, on tâtonne, on travaille. Parmi les équipes, le sentiment d’urgence commence déjà à se faire sentir. Le mercredi matin de la semaine workshop, c’est le dimanche midi du week-end : on commence à être obsédé par le terme.

Elisabeth Rull vient présenter Le tiroir des secrets. Ou du moins, ses collègues. Pour distribuer la parole, permettre à l’auteur souvent plongé dans les affres de la réflexion et du choix de souffler un peu, ce sont Colas, Carine et Victoria qui font le point sur les avancées. Ça n’a pas chômé : Colas présente une architecture de projet où l’internaute aurait le choix de suivre le parcours de la fille (section « Secrets de famille ») ou celui du père (ambiance « Secret d’Etat »). L’idée d’un jeu narratif où l’internaute mène l’enquête sur les traces de cet ancien espion hongrois est avancée, sous l’influence de Year Walk, un projet de la société éditrice de jeux indépendants Simogo. Carine, elle, dévoile des premières maquettes du fameux tiroir qui donne désormais son nom au projet. Quant à Victoria, elle a enregistré des sons pour chacune des deux ambiances : la première, avec des petits signaux stridents, fait penser au début de Radioactivity, la chanson de Kraftwerk.

Les échanges vont bon train : les mentors semblent un peu frais à l’idée d’un double parcours. Risque de complexité contre désir d’exhaustivité. La feuille de route pour l’après-midi est tracée : le but du jeu, puisque jeu il y a, c’est quoi ?

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Elisabeth Rüll au tableau – © Nicolas Bole

James Braithwaite, lui, tease davantage qu’il ne montre : pas d’images ni de propositions, mais un déroulé de ce que le soir même, l’équipe présentera. Une page d’accueil, des éléments permettant de comprendre comment l’idée d’un magazine numérique pourrait permettre de faire entrer les internautes dans un univers étrange de conspiration, et un travail de direction artistique pour les trois parties du récit. Un peu dans l’expectative, les mentors notent néanmoins que rendez-vous est pris pour le soir.

Tout le monde se lève et repart prestement. Les équipes repartent dans leur bouillon de culture. Mais un constat s’impose : les deux équipes fonctionnent différemment. L’une présente peu à peu ses avancées, l’autre a choisi le one-shot, une présentation qui promet d’être complète le soir même. Rien a priori de grave : il faut simplement s’y adapter. Ça tombe à pic puisque c’est l’heure pour les mentors de rejoindre leur QG pour un débrief.

Le difficile métier de mentor

Hier, c’était lancé sur le ton de la blague : chaque jour, redéfinir la place du mentor. Aujourd’hui, la question prend tout son sens. Les séminaires sont ainsi faits que lorsque l’on approche de l’heure médiane, une forme de bilan s’impose, sans qu’on le veuille nécessairement. Le temps se raréfie à mesure que la peur de rater une occasion de bouillonner tous ensemble augmente. Les questions ne manquent pas. Les mentors doivent-ils se comporter comme les « vrais gens », qu’ils sont lorsqu’ils exercent leur métier ? Ou doivent-ils agir différemment, eu égard au contexte, et à leur manière de porter un regard bienveillant sur les projets ? Jusqu’où « bousculer » l’auditoire ? Faut-il faire preuve de pédagogie ou parfois aller jusqu’à rentrer dans une dynamique de co-production, aux côtés des créateurs pour les suppléer ? Faut-il passer parmi les groupes de travail ? Donner son avis ? Regarder ce qui se dit, ce qui se fait ?

Pour David Dufresne, le travail du mentor, « c’est ouvrir l’imaginaire. On leur dit pas ‘faites ça’ ». Côté Sean, le travail semble à ce point enclenché que décision est prise d’attendre la grande restitution du soir avant de voir comment les soutenir dans leur travail. Pour Elisabeth, la question se resserre autour du père : ici se joue une question à la fois intime, historique et narrative. Jusqu’où le personnage de Tamas Rüll, le père d’Elisabeth, est-il encore réellement son père ? Comment arriver à « fictionner » son propre père qui semble pourtant trôner au coeur même du désir d’expression de la réalisatrice ?

Repartant avec davantage de questions que de réponses, les mentors apprennent combien cette position n’a rien d’évidente. Trouver le bon mot, encourager sans flagorner, critiquer sans tarir l’inspiration… Sans se laisser abattre, Antonin Lhôte et David Dufresne décident d’aller faire un point dans la salle où officie l’équipe d’Elisabeth. On les retrouvera pour la restitution…

L’intermède Emilie

Avant cela, à l’heure de la pause de midi, pour cause de glissement progressif du planning, Jérôme Hellio a pris place dans la grande salle pour une présentation d’Emilie, une fiction transmedia qu’il a portée lorsqu’il travaillait encore pour Radio Canada. Emilie, c’est une jeune femme aux prises avec 3 ex et un copain, à travers un dispositif complet sur plusieurs plateformes (web, film au cinéma, site sans lien apparent mais pourtant relié à l’univers…) mais surtout une incursion dans la « vie réelle », sur le téléphone que nous avons dans notre poche. Grâce à la structure québécoise Ubity, un numéro de téléphone a été spécialement utilisé pour la fiction : on peut ainsi appeler ou se faire appeler par Emilie, dans une interaction bluffante avec l’écran principal. Le projet a beau ne pas être neuf de l’année, il impressionne encore par ces trouvailles interactives !

Côté production, cette oeuvre multiplateforme primée au festival Tous Ecrans de Genève en Suisse en 2013 a connu diverse étapes : d’abord proposée gratuitement, elle a ensuite été achetée par une chaîne payante pour un an (et générer ainsi environ 100.000 dollars canadiens de recette) pour enfin être diffusée sur tou.tv.

Jérôme Hellio n’occulte pas non plus les erreurs qui ont pu être commises pendant la production, notamment la durée entre le début de la diffusion des épisodes web et la sortie en salles du film. « 3 mois en tout, c’est trop long pour arriver à un condensé d’émotions », note-t-il. La distribution du film a semble-t-il été compliquée, par manque d’expérience en la matière. Le tournage fut également un baptême puisqu’il y avait sur le plateau de tournage deux réalisateurs pour la même équipe ; l’un pour le film linéaire, l’autre pour les épisodes interactifs ! Enfin, les acteurs étaient déroutés par les contraintes narratives imposées par l’interactivité. De quoi inventer une nouvelle question : après « qu’est-ce qu’un auteur interactif ? », voici « qu’est-ce qu’un acteur interactif ? » !

Objectif restitution

Pendant que les équipes planchent sur la restitution, que les mentors répondent aux questions des professionnels du Banff Centre ou traitant leurs emails, je fais le tour du campus, puisque la pluie a décidé de débarrasser le plancher des nuages. Les neiges éternelles et les innombrables conifères (mais lesquels ? Si un lecteur s’y connaît suffisamment, nous pouvons préciser dans un prochain papier) semblent veiller, tels des protecteurs placides, sur le campus relativement désert. Les divers bâtiments que nous arpentons la journée durant et la terrasse où les mentors jouèrent, 24 heures auparavant, les stars de la Croisette sont baignés par quelques rayons obliques.

La relâche est brève cependant ; le show va go on dans la salle de restitution.

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Le concret prend forme

Pour cette restitution grandeur nature, les règles ont un peu évolué : finies les longues exégèses des mentors et les présentations hors-timing des équipes. Le format choisi donne 20 minutes à chaque équipe, dont 10 pour la présentation et 10 pour des questions posées par l’autre équipe.

Evénement chez Sean Michaels : Holo a finalement laissé sa place à The Seers Catalogue, un jeu de mots intraduisible en français. C’est en réalité une sorte de jeu de mots qui se situe entre la définition « un prophète » et le nom d’un magasin « type La Redoute » populaire au Canada, qui fait son petit effet (rigolard) sur l’assistance anglophone. Page d’accueil, nombreuses illustrations et même persistance de la primauté du texte pour passer d’un univers à l’autre, du réel dessiné à un magazine stylisé, lui-même renvoyant à une autre partie du récit. Tout n’est pas encore très clair, notamment au niveau narratif, mais la proposition formelle est solide, le pitch bien maîtrisé.

Elisabeth, elle, nous propose une architecture de récit toujours aussi dense, où l’internaute incarne cette fois un vieil homme toujours vivant, Tamas Rüll, dont le passé resurgit. Tamas Rüll, le même que le père d’Elisabeth, à ceci près que cette fois, le personnage est en grande partie fictionné, même si l’histoire renvoie encore, sous forme de puzzles, vers les véritables documents d’archive.

Les mentors, eux aussi, s’astreignent à des retours concis et collégiaux : après 10 minutes de conciliabule, ils reviennent plutôt encourageants pour les deux équipes. Il reste du travail ; pousser davantage la réflexion sur les technologies pour Sean (son projet reste sur la base du logiciel Twine) ; préciser le gameplay pour le projet d’Elisabeth. Elisabeth à qui revient l’honneur de clore la journée avec une dégustation de vins hongrois.

Le concret prend donc forme petit à petit, et les deux derniers jours vont être décisifs pour aboutir à la (très) grande restitution de vendredi. En attendant, les équipes se sont dispersées et ont regagné sagement leurs chambres. Trop sagement peut-être ? Allez, gageons qu’un petit vent de folie viendra emporter la mécanique, au moment de passer la 4ème demain !

lab-emergence

-> L’épisode 1

-> L’épisode 3

-> L’épisode 4

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