La 40ème édition du festival « Cinéma du Réel » se tient cette semaine à Paris, au centre Pompidou, au cinéma Luminor et au Forum des Images. La nouvelle livrée de films français et internationaux sélectionnés est toujours l’occasion de s’immerger avec délice dans ce qui anime cette petite communauté d’artisans du réel. La déception est parfois au rendez-vous, et puis invariablement, un film sort du lot, engage un dialogue intime avec les sens. C’était le cas ce mardi de « L’esprit des lieux », de Stéphane Manchematin et Serge Steyer, film portrait d’un audio-naturaliste – et déjà un classique du cinéma documentaire.

Chasseur inlassable de son, transmetteur infatigable et Super-papa, Marc Namblard illumine de sa présence le documentaire de Serge Steyer et Stéphane Manchematin. Il ne s’agit pourtant pas d’un personnage fascinant, dont l’aura déborderait le cadre de l’écran. Si tout, dans sa manière de se mouvoir (à pas feutrés) comme dans son registre d’expression (pas un mot au-dessus de l’autre) le rapproche de monsieur Tout-le-monde, quelque chose en lui habite cependant l’espace d’une façon singulière. Sa quête des sons s’apparente, tout au long du film, à une remarquable et fascinante quête du sens, dans un monde polyphonique qui ne s’offre qu’à un esprit doué d’écoute. Rarement un film aura mis en scène le double sens du mot : écoute du réel lui-même, jusqu’à sa stratification composite où chaque fréquence sonore est distribuée harmonieusement entre les espèces pour qu’elles s’entendent et se reconnaissent dans le concerto du monde sauvage. Et écoute méditative de soi et des autres dans laquelle Marc excelle, comme un funambule au milieu du chaos, passant par des gestes de danseur (ou de chat, c’est selon) qui, pour installer des micros et les faire grimper au sommet d’une canopée pour capter les singes hurleurs, qui pour marcher doucement sur des feuilles sans modifier l’ordonnancement du monde, qui pour accompagner le sourire de sa fille, sur ses genoux pendant ses séances d’écoute où chaque clic sur la souris amène un nouveau son comme un vieil objet tiré d’une malle à trésors.

A partir de 90 minutes intenses, compactes, qu’on ne pensait pas traverser si facilement à la lecture du synopsis, L’esprit des lieux insuffle un bien-être étrange, mâtiné de rêves esquissés, d’une ouate auditive apaisante et stimulante, de gestes d’une quotidienneté absolue qui se marient avec des moments d’exception, au milieu de la forêt en Guyane française ou dans les environs de la maison de Marc, Mylène et leurs deux filles. La vie de famille, ponctuée d’instants de partage où le son trouve une place centrale – tant par la monomanie de Marc que par la filiation, essentielle sans avoir à être expliquée outre mesure, constituée par les enregistrements de Marc et Olivier enfants, probablement par leur propre père -, ne s’oppose pas aux nuits passées, casque sur les oreilles, yeux clos, au milieu des cerfs qui brament après l’installation minutieuse des micros. L’aventure au bout du sentier des forêts vosgiennes : c’est la vie, en apparence banale, d’un passionné combinant sans relâche travail et plaisir, écrivant sa propre généalogie dans la texture spécifique de ses sons, qu’il transmet comme un pédagogue hors pair à sa fille. On imagine sans peine l’heureuse nostalgie qui sera la sienne lorsque, adolescente, celle-ci s’essaiera à son tour aux nuits en forêt à la belle étoile…

La fragile ligne de crête sur laquelle évolue le film n’est pas si facile à emprunter. Il faut ici rendre grâce aux deux réalisateurs d’avoir brillamment réussi à évoquer, dans les cadres et le rythme de la narration, le dévoilement progressif de la profondeur de leur sujet d’étude. Évitant le film pour spécialistes, ils parviennent à s’adresser à la sensibilité et à construire une harmonie ténue, nichée dans la colorimétrie des images, la présence-absence des animaux imaginés en hors-champ lors des veillées nocturnes et, in fine, à pénétrer le mystère insondable qui entoure le vivant. La fixité des plans et la manière dont ils ont été imaginés, repérés et finalement réalisés, indiquent toute la maîtrise dont font preuve les deux réalisateurs dans leur travail : rien n’est dû au hasard, tout est signifiant et parfois d’un humour léger, qui se faufile dans la beauté des plans, comme un dé-zoom malin sur le deuxième enfant de Marc et Mylène, Lise, criant à gorges déployées dans les micros d’un papa capable d’apprécier toutes les vicissitudes de la paternité. Quant aux nombreuses séquences qui prennent place autour d’un ordinateur, elles parviennent elles aussi à construire un petit monde, un espace à soi, que Marc imprègne de sa voix calme et posée, avec sa fille ou un artiste (Christian Zanési) dont la fascination pour les sons de la Terre donne des deux hommes l’image de grands enfants aux oreilles encore rêveuses.

De leurs échanges, on en tire la phrase la plus profonde du film, énoncée à propos des espèces qui, dans la nature, se parlent en se partageant le spectre d’ondes : « Si on ne nous entend pas, on n’existe pas ». Pour l’humain aussi, au milieu du fracas, il faut parfois tendre l’oreille pour trouver l’extraordinaire dans des vies, comme celle de Marc Namblard, qui nous entourent au quotidien.

Nicolas Bole

 

© Martine Schnoering

On notera avec plaisir que ce film, produit par Ana Films et les Films de la pluie, a suscité l’intérêt de France Télévisions et Vosges Télévisions, dont le directeur général, Dominique Renauld, nous avait accordé un entretien il y a quelques mois. La présence d’un film produit par et pour la télévision dans un festival comme celui du cinéma du Réel est toujours une bonne nouvelle…

** L’esprit des lieux sera visible jeudi 29 mars au cinéma « La Clef » en programmation Hors les murs, vendredi 30 mars à 21h en salle Cinéma 1 du Centre Pompidou, samedi 31 mars à 14h en salle Cinéma 2 et dimanche 1er avril à l’église Saint-Merry en programmation Hors les murs.**

> Notre entretien avec Andréa Picard, directrice artistique du festival

> Notre dossier « Cinéma du Réel »

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