Vous reprendrez bien une soirée des « Primeurs » du Blog documentaire avant les fêtes ? La 9ème du nom – déjà ! – se tiendra, comme toujours à Marseille et comme toujours chez notre partenaire, le cinéma Vidéodrome 2, ce dimanche 18 décembre à 20 heures. Au programme : un très beau film entrevu au Cinéma du Réel cette année, Vivere de Judith Abitbol (en salles le 18 janvier). Le film s’attache à l’amour sans borne qu’une femme modeste, Ede, partage avec sa fille Paola dans un village italien d’Emilie-Romagne. Un lien exceptionnel, qui tend à disparaître avec la maladie d’Alzheimer d’Ede. Pour ce nouveau rendez-vous mensuel soutenu par ARTE Actions Culturelles, c’est Aurélie Darbouret qui a réalisé l’interview avec la réalisatrice. Nicolas Bole, quant à lui, animera la soirée de dimanche au Vidéodrome 2…

capture-decran-2016-10-25-a-12-57-48Le Blog documentaire : Comment s’est déroulée la rencontre avec Ede ? La genèse du film ? Comment vous a-t-elle donné sa confiance ?

Judith Abitbol : Lorsque j’ai rencontré Ede, j’avais la caméra à la main. Elle avait une vie très simple, elle n’a jamais eu d’appareil photo. Un jour, elle m’a demandé ce que c’était et je lui ai montré. Elle a ri ! Elle en a été complètement estomaquée. Ensuite, j’avais tout le temps la caméra. On allait au café, dans le village, je filmais un truc. C’est quand je ne l’avais pas que ça choquait les gens…

A partir de quel moment avez-vous su que vous feriez un film ?

Je l’ai su très vite. Filmer Ede, c’était quelque chose de très naturel, de très doux. Dès que j’ai commencé à filmer, elle m’a bouleversée. C’est quelqu’un de simple, qui a eu une vie très modeste. Une « vie minuscule » comme dit Pierre Michon. Plus je m’en suis approchée, plus elle grandissait. Ce que je ne savais pas quand j’ai commencé, c’est jusqu’où ça irait, évidemment…

Comment est arrivée la maladie dans le film ?

Je l’ai soupçonnée dès le début, j’ai remarqué des petits dysfonctionnements. Je l’ai dit à Paola, qui en a parlé à ses frères. L’Alzheimer a été diagnostiqué. J’ai continué à la filmer Ede, avec son Alzheimer. Je ne pouvais pas m’empêcher, sauf si on m’avait dit : « ça nous embête, on n’a pas envie que tu filmes notre mère ». Les frères comme Paola ne m’ont jamais rien dit. Je fais des films depuis très longtemps, et j’ai filmé Ede comme on filme une fleur.

Le film est dur, triste. On assiste à la perte des capacités, l’affaiblissement d’un être cher. La souffrance et la maladie sont présentes mais ce sont l’amour, le chant, la danse, les étreintes qui l’emportent. Est-ce un choix ? Est-ce qu’il y a eu une volonté délibérée de montrer la joie plus que la maladie ?

Il y a des choses que j’ai filmées, chez Ede ou dans la maison médicalisée, qui sont très dures et que je n’ai pas montées. Il y en a d’autres que je n’ai pas filmées par respect pour elle et pour les autres. Je n’ai pas voulu édulcorer, mais c’est suffisamment parlant pour ne pas en rajouter. Ensuite, il y a ce qu’était Ede, cette tendresse, cet amour et cette joie. Et il y a aussi ce que sont les Romagnols. L’Emilie-Romagne, c’est la région de Fellini et de Mussolini. Les Romagnols sont insensés : ils rient tout le temps, même des choses les plus graves. J’ai évidemment appelé mon film Vivere et pas Morire parce que c’est de la vie. C’est le sens de la séquence finale : je ne finis pas sur la mort mais bien sur la vie.

Vous montrez une relation très forte entre une mère et sa fille, une relation qui a quelque chose d’universel. Comment avez-vous filmé cet amour absolu ?

Certains y voient quelque chose d’universel, je n’en avais pas conscience. Je n’avais jamais vu une telle relation mère-fille, aussi folle d’amour et sans névrose. C’est stupéfiant. Toute cette joie m’a bouleversée. Parfois, je pleurais en filmant. J’ai d’abord fait un film sur cette femme, sa fille et leur amour. C’est délirant.

Il y a quelque chose de dérangeant aussi. Cela nous renvoie à nous-mêmes, à la façon dont on traite nos anciens, à la fin de vie dans nos familles. Vous vouliez bousculer, interpeller le spectateur ?

On me fait ce retour mais je ne l’ai pas provoqué, je ne pensais pas du tout à cela, ni quand j’ai filmé, ni quand j’ai monté. Le jour où Paola a décidé de sortir sa mère de la maison médicalisée et de s’en occuper totalement, de tout quitter, de vivre avec elle, de l’accompagner, c’est parce que c’était, pour elle, impensable de faire autrement. La mort est dans la vie, on le sait depuis le début. Accompagner les gens qu’on aime, c’est le minimum. Annie Ernaux a dit que le film l’avait renvoyée à son histoire – sa mère a eu aussi un Alzheimer – et lui a aussi fait accepter sa culpabilité de ne pas avoir été aussi présente que Paola.

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Quel rapport entretenez-vous avec la caméra ? Comment vous accompagne-t-elle ?

Mon père m’a offert une caméra super 8 quand j’avais 11 ans. Enfant, je filmais de tout, je faisais des petites fictions avec mes copines. Filmer est une façon de décider ce que l’on regarde et de s’abriter aussi. Soudain, j’ai réalisé que j’étais une filmeuse. Comme dans Le filmeur, d’Alain Cavalier. Filmer, c’est être un filmeur plus qu’un cinéaste. On fait corps avec la caméra. On n’en fait pas un objet extérieur à soi, on la porte, on la bouge. Filmer, c’est du corps, c’est se mettre soi dedans. Je suis habituée à filmer toutes sortes de choses, ce qui arrive dans la vie. Comme disait Wittgenstein, le monde est tout ce qui arrive. La caméra est un objet transitionnel, psychanalytiquement. Parfois, elle permet d’être un petit peu à distance de moments trop difficiles.

A la fin, vous filmez le cercueil, comment avez-vous trouvé la bonne distance ?

Je me suis posé la question, une seconde, de savoir s’il fallait monter le moment de la chambre mortuaire. Et ça a été évident. Je suis allée jusqu’au bout de cette histoire. Quand on filme, on sait ce qui est obscène ou pas. L’obscénité, c’est ignorer les choses. Je ne pense pas avoir filmé d’une façon obscène ce moment-là. Le neveu de Paola qui caresse sa grand-mère, sa mère la touche, parle avec une autre femme au-dessus du cercueil. C’est toujours de la vie dont il s’agit et pas de la mort.

Comment êtes-vous arrivée au montage ? Avez-vous fait des choix drastiques ?

J’ai filmé huit ans, de ma rencontre avec Ede à sa mort. Cela a été très violent de revoir tout cela. J’ai fait attention, au début du montage, à ce que Paola ne soit pas trop présente. Moi-même, j’avais beaucoup de mal. Pendant plusieurs semaines, Cyrielle Thélot, la jeune monteuse avec qui je travaille, a avancé toute seule, et puis un jour il a fallu que je sois face aux images. Passé le choc de revoir et de travailler ces rushs, on a monté ensemble, vraiment. Il y avait des scènes sur la nature, la vie du village… Au fur et à mesure, j’ai resserré sur Ede. Comme je n’ai pas construit ce projet en amont, la question de ma présence dans le film s’est posée. J’ai pensé à une voix off, pour dire des choses. Et plus j’ai avancé, plus j’ai eu envie de tout dépouiller. Qu’il ne reste qu’Ede, sa fille et cette histoire d’immense joie, d’immense amour et d’immense tendresse.

capture-decran-2016-12-14-a-22-40-04Ce film s’inscrit justement dans un cycle de travail plus large. Quel est-il ?

J’aurais dû m’attaquer à ce que je filme depuis toujours, c’est-à-dire sortir des films de mes propres rushs, en même temps que les autres que je faisais. Je suis quelqu’un de très lent. En 2013, j’ai commencé à digitaliser mes rushs avec Cyrielle Thélot en partant de l’an 2000 (je m’occuperai de mes rushs antérieurs ensuite). De ces rushs vont sortir des films de tout genre, de toutes durées. J’appelle cette série Certains fruits de l’asile. L’asile, c’est ce que je nomme depuis toujours mon abri, mon refuge. Les fruits de l’asile, ce sont les fruits de ce que je filme en tant que filmeuse et non pas en tant que cinéaste. Le prochain fruit de l’asile est un film de 25-30 minutes sur un escargot, il va y avoir un film sur Paola, un autre sur la forêt noire en Allemagne qui est très importante dans ma vie, et peut-être un sur le village de Modigliana.

Comment sort-on d’un tel film ?

Dans la peine. C’est une grande joie d’avoir tout cela, mais depuis que le film est terminé je ne le regarde plus. Je le revisionne pour des choses très techniques, les sous-titres ou le son, mais je m’abstrais. On va faire une projection au village fin janvier. Je veux offrir cela aux habitants. Je vais filmer, évidemment.

Quelles sont vos références ?

On est fait de tout ce qu’on lit, de toute la musique qu’on écoute, des tableaux qu’on a vus… de Joris Ivens à Dreyer, de Marguerite Duras à John Ford, à Michael Snow, à Cavalier. Il y a les asiatiques Tsai Ming-Liang, évidemment Wang Bing, qui sont immenses. Chantal Akerman qui est énorme. Mais je ne fais pas des films comme l’un ou l’autre, je filme comme je filme. C’est toujours inconscient.

*

Les Primeurs est un événement mensuel imaginé par Le Blog documentaire et Vidéodrome 2, avec le soutien d’ARTE Actions Culturelles.

logo-blog-documentaire2Vivere, de Judith Abitbol, 1h49 – 2016, en présence de la réalisatrice

Production : Godot Production, Triune Production
Projection au cinéma Vidéodrome 2 dimanche 18 décembre à 20 heures.
Entrée à prix libre.

2 Comments

  1. Mais quel bonheur ces lignes .. Je ne ressens pas du tout de l’angoisse en lisant cela, la proximité de la mort pourtant pourrait en susciter. Je sens cette petite crispation réflexe de la bouche, comme un peu trop d’eau dans le bec, juste avant que l’émotion, la grande, nous fasse trembler, parce que l’amour ou la possibilité de l’amour est là, tout près, le bonheur du frisson suivi par le tsunami espéré. On largue les amarres.
    Merci Judith, l’amour partagé par Paola et sa maman, ta caméra semble l’avoir bu en entier … Je suis ravie de pouvoir m’y baigner sans vergogne. C’est permis/recommandé, ness pas ? Ariane

  2. L’amour qui existe entre une mère et sa fille ne s’éteint jamais, c’est un amour vivant dans le présent, tissé de souvenirs et nourri de rêves l’affection entre une mère et sa fille, c’est souhaiter le bonheur à l’autre et offrir son soutien lors des moments pénible. C’est un sentiment de considération, un baisers sur le front, une gentillesse inattendu. C’est prendre le temps d’être ensemble savoir faire le geste et dire le mot que l’autre espère entendre. C’est un amour sans réserve brûlant d’une flamme éternelle. Dans ce film c’est un amour vivant dans le présent, tissé de souvenirs et rempli de rêves; c’est beau de voir l’amour que Paola et sa mère nous montre à travers ce film. Judith, Je te félicite pour ce film et te remercie de nous avoir fait découvrir un tel amour merci tu est un pilier pour tous, tu est d’une telle gentillesse et de générosité merci je vous aime Judith et Paola merci pour tout.

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