Tout ce qui va suivre est affaire de passion. Passion pour un genre cinématographique : le documentaire, et plus précisément pour le documentaire de création. Car c’est elle qui guide les personnes chargées de la création et de la diffusion de la plateforme « Les yeux doc ». « Les yeux doc », qu’est-ce donc ? Présentation par Benjamin Genissel.

Commençons d’abord par recenser les moyens que nous avons aujourd’hui pour voir des documentaires de création…

Dans la catégorie des moyens payants, nous avons la salle de cinéma (généralement estampillée « Art et essai ») à l’occasion de la sortie ou ressortie d’une œuvre à voir sur grand écran ; nous avons également les festivals de cinéma, soit dédiés à ce genre, soit ayant une catégorie à part pour ce dernier ; puis les plateformes auxquelles on peut s’abonner moyennant finances mensuelles (Tënk, SpiceeARTE boutique, Universciné, Les Mutins de Pangée ou Doc alliance pour les anglophones… et bien sûr l’incontournable Netflix) ; les bibliothèques sont aussi à notre disposition pour emprunter des films sous la forme d’un DVD en échange d’un forfait payant ; on peut aussi tout bonnement s’acheter ces petites galettes dans le commerce, soit en boutique soit en ligne – mais l’usage se raréfie, il faut en convenir.

Dans la famille des possibilités gratuites, nous bénéficions des programmes offerts par certaines chaînes de télévision et leur prolongation numérique en relecture ; des plateformes gratuites spécialisées (99.media, pour n’en citer qu’un) ; des sites web de maisons de production (celui des Films d’ici propose leur « séance du mois » par exemple) ; des célèbres YouTube et, dans une moindre mesure, Dailymotion, capharnaüms de vidéos tous azimuts qui peuvent aussi être pourvus en « bons » documentaires ; nous pouvons par ailleurs emprunter des DVD dans une bibliothèque qui cette fois permettra à ses usagers inscrits de le faire sans payer d’abonnement ; nous nous échangeons également parfois des liens de visionnage avec mots de passe ; nous nous prêtons aussi des DVD ; nous pouvons télécharger illégalement des documentaires sur des sites pirates ; et toujours via son inscription dans une bibliothèque partenaire, nous pouvons en visionner sur la Médiathèque numérique lancée par ARTE et Universciné.

C’est dans cette dernière catégorie que nous pouvons donc inclure un autre moyen de visionner des documentaires d’auteur : Les Yeux doc. Cette plateforme numérique de vidéo à la demande existe depuis déjà trois ans. Elle est destinée aux usagers inscrits dans les bibliothèques qui s’y sont abonnées. C’est la Bibliothèque Publique d’Information, la BPI, qui l’a lancée.

Ce n’est pas une surprise que les bibliothèques cherchent à mettre en avant le cinéma documentaire. Les ressemblances entre les deux semblent évidentes : leur existence, dans l’absolu, est connue de tous mais, dans les faits, dans le réel, reste relativement ignorée. Le documentaire est un « sous-genre » du cinéma, non en termes de qualité, en aucun cas, bien au contraire, mais par sa visibilité, sa médiatisation. À de très rares exceptions près, les films relevant de ce registre n’explosent pas au box-office, ne font pas les gros titres en Une, n’engendrent pas de « stars », ne suscitent pas d’hystérie ou ne drainent pas les foules lors d’avant-premières glamours. C’est la discrétion qui prime, pas le spectaculaire. Parmi les établissements culturels qui parsèment nos villes, les bibliothèques brillent par une semblable modestie. Comparées aux cinémas, aux théâtres, aux salles de concerts, on peut affirmer que les « lieux du livre » (si l’on se réfère à leur étymologie) ne soulèvent pas un fol engouement. Convoquons les chiffres pour étayer ce constat : selon une enquête de 2016 effectuée par le Service du livre et de la Lecture du Ministère de la Culture, seulement 13% de la population emprunte des documents ; 16% des sondés sont inscrits ; heureusement, 40% des personnes interrogées disaient avoir fréquenté au moins une fois dans l’année une bibliothèque. Alors oui, établir un lien entre le cinéma documentaire et les bibliothèques ne paraît pas du tout saugrenu. Mais nous reviendrons en fin d’article sur cette relation avec un point de vue moins sévère – et sans doute plus juste.

Ce n’est pas non plus une surprise que ce soit la BPI qui ait lancé ce service de VOD de films documentaires d’auteur. Cela fait longtemps que cet établissement situé au Centre Pompidou, ouvert en 1977 et géré par le ministère de la Culture, s’occupe de promouvoir ce genre. Arlette Alliguié, chef du service Cinéma à la BPI, l’a longuement expliqué dans un article publié dans l’ouvrage collectif Le cinéma en bibliothèque [1]. Elle précise également au Blog documentaire : « Dès la création de la BPI ont été mises en place des actions envers ce genre cinématographique. En 1978 est né le festival Cinéma du Réel. À l’époque, il n’y avait pas toute cette mouvance lié au documentaire, il n’y avait pas les États généraux de Lussas, le FID à Marseille, c’était assez nouveau ».

En plus de ce festival, la BPI met en place d’autres initiatives pour diffuser le cinéma documentaire : des postes de visionnage sont depuis longtemps installés dans ses salles pour ses usagers ; des projections sont organisées pour les scolaires ; des cycles de films existent pour accompagner des expositions ou d’autres événements ; et depuis janvier 2018 a été lancée une cinémathèque du documentaire, qui met en place toute une programmation autour des films documentaires, à l’instar de sa grande sœur, la Cinémathèque française, mais uniquement consacrée à un seul genre.

Les Yeux docs, de son côté, est finalement le prolongement d’une autre action de la BPI : la tenue du catalogue national de films documentaires. Cela fait presque 15 ans que le Ministère de la Culture a donné à la BPI la mission de le gérer, c’est-à-dire de le constituer pour ensuite le diffuser. Il ne s’agit bien sûr pas d’un inventaire de tous les documentaires produits dans l’Hexagone, mais d’une collection sélective d’œuvres, dont les droits de prêt et de projection publique sont acquis par l’État auprès des ayants droits (souvent les producteurs, parfois les auteurs), et qui permettent aux bibliothèques qui le souhaitent de les acquérir à leur tour (à faible coût) pour les intégrer dans leurs collections. Jusqu’en 2016, tous les films entrant dans ce catalogue étaient proposés aux bibliothèques sur support DVD. Et depuis cette date, dématérialisation oblige, nécessité de suivre l’évolution des pratiques culturelles de la population devenant force de loi, une plateforme numérique accueille une partie des films de ce catalogue (presque 340 titres à ce jour).

La sélection des œuvres pouvant l’intégrer s’effectue en plusieurs étapes. C’est Aurélie Solle, la responsable de la diffusion du catalogue national à la BPI, qui nous l’explique : « Les nouveautés viennent des sélections établies par la Commission nationale de sélection, organisée par Images en bibliothèques. Actuellement, il y a dix commissions par an. Ces dernières labellisent des films et, parmi ceux-ci, notre propre commission de sélection choisit des titres. Nous les regardons, nous nous réunissons, nous en discutons et enfin nous décidons lesquels nous allons acquérir. ».

L’étape suivante appartient aux bibliothécaires eux-mêmes, qu’ils travaillent dans un réseau de bibliothèques municipales ou qu’ils exercent leur métier dans le cadre universitaire. C’est à eux de déterminer s’ils veulent faire profiter leurs usagers de ce service. Ce choix n’est semble-t-il pas aisé à faire, les obstacles s’avèrent nombreux, comme nous le précise Aurélie Solle : « On sait que ce n’est pas toujours simple de faire exister le cinéma documentaire dans les bibliothèques : les municipalités peuvent freiner des initiatives jugées secondaires, ou accessoires, par rapport aux missions principales ; le personnel n’est pas toujours formé à ce domaine ; le budget peut manquer ; les directions ne donnent pas à chaque fois leur aval, etc. »

C’est pour lever toutes ces barrières que sert la passion dont nous parlions au début de cet article. « Nous aimons tous le documentaire. Ça part de ça à la base. Les gens qui s’investissent dans le réseau Les yeux docs sont des passionnés qui veulent défendre le cinéma documentaire », nous confirme Aurélie Solle.

Une dose de diplomatie en plus et du talent pour présenter un bon dossier à leurs directions ou à leurs tutelles, et le tour peut être joué. Une fois que ces bibliothécaires passionnés font abonner leur établissement aux Yeux docs, trois façons d’utiliser les films inclus dans le catalogue s’offrent à eux. La première rejoint la méthode originelle de l’Histoire du cinéma, la « primitive » pourrait-on dire : organiser des projections publiques et gratuites. La seconde n’est pas nouvelle non plus, mais intermédiaire : permettre à leurs usagers de visionner sur place, individuellement, les films qu’ils souhaitent voir. C’est la troisième qui revêt un caractère innovant : leur donner la possibilité de les regarder où et quand ils le veulent, à distance, en se connectant à leur « compte usager ».

Au final, le grand gagnant est de toute façon l’usager du service public de la culture. Ce dernier, tout aussi passionné assurément, doit s’inscrire dans une des 47 bibliothèques (pour le moment) qui offrent ce service de vidéo à la demande. Son inscription est bien sûr la condition sine qua non de son accès aux visionnages. Une fois celle-ci effectuée, il possédera un moyen de se connecter à son compte sur le site internet de sa bibliothèque. Et selon le forfait d’abonnement choisi par la bibliothèque où il s’est inscrit, il pourra regarder plusieurs films documentaires. Les modes d’emploi de ce service sont toujours expliqués sur le site web des bibliothèques. Il suffit de les suivre à la lettre.

Donnons quelques exemples de bibliothèques permettant cette utilisation des Yeux docs :

– Le réseau des bibliothèques municipales de Reims propose sur son site internet un onglet intitulé « Depuis chez soi » et c’est au sein de cette rubrique que l’on retrouve la plateforme en question, avec la nature de l’offre pour ses usagers inscrits : « Vous pouvez télécharger jusqu’à trois documentaires par mois, et une fois téléchargé vous avez sept jours pour visionner le programme sans limitation ».

–  Le réseau des médiathèques de la métropole d’Orléans offre le même service à leurs lecteurs amateurs de cinéma documentaire… mais en mieux : ce n’est plus trois documentaires que leurs usagers peuvent visionner chaque mois, mais huit ! Pour accéder à ce service, la rubrique « En ligne 24/24 » dans le menu ouvre la voie à la sous-rubrique « Cinéma ».

– La bibliothèque universitaire de Lyon 2, quant à elle, donne accès à ce service aux étudiant-e-s inscrits sur ce campus, et possédant une adresse mail d’étudiant-e. Vous trouverez le lien vers le mode d’emploi ici.

– Allons encore plus dans le sud : le réseau des bibliothèques de Marseille accorde également à ses utilisateurs ce service de VOD. Et là, c’est encore plus intéressant qu’en Champagne ou dans le Centre : dix documentaires peuvent être regardés chaque mois ! C’est ici qu’il faut se rendre.

– Enfin, dernier exemple, remontons vers la capitale, pour évoquer le réseau des bibliothèques de la ville de Paris. Ce dernier a mis en ligne la plateforme à l’occasion du Mois du film documentaire à l’automne dernier. Tout est expliqué dans cette page sur son site web. Pour le coup, le nombre de films que l’on peut regarder en ligne atteint le chiffre de quatre. Les bibliothécaires parisiens, au moment du lancement de ce service, ont même proposé une médiation à leurs abonnés, à savoir une sélection de titres qui leur ont semblé plus intéressants que d’autres : en général mais aussi en particulier, sur le thème de la musique par exemple.

Il existe encore d’autres bibliothèques qui proposent ce service, des établissements de différentes natures d’ailleurs (notamment des bibliothèques départementales de prêt ou des centres de documentation de comité d’entreprise), mais les lister toutes ici serait assez fastidieux.

Quoiqu’il en soit, l’essentiel est de conseiller à tous les adeptes de cinéma documentaire, ou aux simples curieux ; soit de se renseigner auprès de leur médiathèque habituelle, soit de s’inscrire en bibliothèque, si ce n’est pas déjà fait : l’inscription est le plus souvent gratuite, ça ne prend jamais beaucoup de temps et ça ouvre grandes ouvertes les portes du savoir et du plaisir (oui, les deux mêlés, c’est possible). Mais aussi grand ouvert son regard porté sur la vie, sur soi-même, sur le monde. C’est d’ailleurs le sens du nom donné à la plateforme : « C’est évidemment une référence directe à cette donnée essentielle du cinéma documentaire, à savoir : le regard, explique Arlette Alliguié. Double regard même, car ce sont à la fois les yeux du spectateur et ceux de l’auteur qui sont à chaque fois convoqués. »

Revenons donc, comme promis, sur cette comparaison que nous avions établie plus haut entre le cinéma documentaire d’auteur et les bibliothèques. C’est aussi la chef du service Cinéma à la BPI qui nous a répondu sur ce point : « Est-ce que ce n’est pas en sous-terrain qu’on grignote le plus pour gagner en visibilité ? Le catalogue national de films documentaires a quarante ans : est-ce que la situation du cinéma documentaire ne s’est pas améliorée depuis ? Par exemple, même si ce n’est pas du tout le modèle que je veux suivre, Netflix ne met-il pas en ligne des documentaires sur sa plateforme et n’en produit-il pas ? N’y a-t-il pas aujourd’hui, et chaque année, plus d’une centaine de films documentaires sortant en salle ? Je pense que le rôle des bibliothécaires est justement d’effectuer un travail de sous-terrain, un travail de sape. Nous n’aurons jamais les feux de la rampe car ce n’est pas notre but. Quand on met une bibliothèque à côté d’un musée, de quoi parle-t-on le plus ? Du musée, bien sûr, car c’est prestigieux. Pareil pour le cinéma d’Art et d’essai. Mais ce n’est pas grave car notre travail est au long cours. Les bibliothécaires ne souhaitent pas tout faire tout de suite. On voit à longue échéance. »

     Le « long cours », la « longue échéance », des qualités propres au documentaire de création également. Les similitudes se poursuivent, mais sous une plus douce lumière. Souhaitons donc une longue vie aux Yeux doc, cette belle histoire tout aussi passionnée que passionnante.

 Benjamin Genissel

Note

[1] ALLIGUIE, Arlette, 2017. Le cinéma à la BPI : 40 ans (et) après. In ROUSSELET Dominique, GUILLAUMOT Julie, PALESSE Marianne (ed.) Le cinéma en bibliothèque. Paris : Images en bibliothèques et l’ABF, p. 82-85.

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