Le voici ! Et c’est un peu Noël avant l’heure sur Le Blog documentaire, avec ce nouvel événement éditorial… « Le Documentaire retrouvé » est notre quatrième publication, et non des moindres…. Dans cet ouvrage mêlant fiction et essai, Pierre Mathiote explore ce qui fait et défait le documentaire de création aujourd’hui. D’un côté, un point de vue critique et argumenté sur l’état du secteur ; de l’autre, l’histoire d’un jeune JRI en proie aux brutalités du système. Un livre essentiel de 680 pages désormais disponible chez nos amis ici, ou auprès de nos services par là. Contact : leblogdocumentaire.editions@gmail.com.

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Ce livre, c’est l’aboutissement de trois ans de travail… Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans cette aventure ? Quelle était l’intention de départ ?

Pierre Mathiote : L’incident déclencheur fut l’e-mail d’une jeune réalisatrice que l’on peut lire au début du livre. C’était comme un appel au secours. Elle avait besoin de conseils en dramaturgie pour organiser sa matière suite à un tournage de neuf mois autour du monde sur le thème du handicap. En tant que producteur, mais aussi spécialiste en dramaturgie, je reçois très régulièrement ce type de demande. Quelque chose veut s’élever et il faut l’accompagner. Bien sûr, j’ai répondu à cette jeune réalisatrice mais il m’a paru plus opportun de répondre plus largement par un ouvrage issu de mon expérience directe, étayée par de nombreux exemples et études.

Vous avez choisi de marier, de mêler le roman et l’essai… Pourquoi ce parti pris ? Qu’est-ce que ces deux écritures s’apportent mutuellement dans votre ouvrage ?

Je ne sais s’il existe d’autres exemples où roman et essai alternent, mais je me suis dit : « allons-y et nous verrons bien où tout ça nous mènera ». Roman et essai ont donc grandi ensemble, l’un répondant à l’autre comme une métaphore ; l’un nourrissant l’autre, l’autre nourrissant l’un, tantôt dans une réflexion sur la structure générale, tantôt dans la rencontre avec mes personnages. Chacun sait que le cerveau possède deux hémisphères qui communiquent entre eux. L’un n’est pas plus intelligent que l’autre, ils fonctionnent différemment, c’est tout. Disons pour faire court que l’essai m’a été dicté par l’hémisphère gauche, et le roman par l’hémisphère droit : le terrain analytique, l’organisation et le stockage des informations pour l’un ; l’imagination, la créativité et l’ambiance émotionnelle pour l’autre. Certains y verront peut-être aussi une réponse aux programmes scolaires qui privilégient l’hémisphère gauche en occultant des programmes adaptés à l’hémisphère droit. La lecture de cet ouvrage favorise donc la communication entre ces deux cerveaux qui ne font qu’un.

Vous avez choisi ce titre « Le documentaire retrouvé »… Il était perdu ? Il s’était fourvoyé ?

Il me fallait un titre qui convienne à l’essai et à la fiction : l’histoire d’un jeune JRI qui rêve de devenir documentariste, et qui, lors d’un reportage, découvre un SDF mort de froid dans l’anonymat. Il décide de remonter le fil de cet inconnu pour lui redonner son identité et sa dignité. Il fallait le retrouver. Et ce corps retrouvé ne dit rien d’autre que les péripéties d’un jeune documentariste aujourd’hui. Il me fallait aussi un titre qui justifiait les sacrifices imposés par le système à une grande partie des auteurs, réalisateurs et producteurs. Il y a, dans ce titre, tous les fondements d’une nouvelle éthique. Je développe par exemple tout un chapitre sur ce que j’appelle « le documentaire équitable ». Le livre explore aussi d’autres propositions majeures à destination des auteurs et réalisateurs, mais aussi à l’intention des diffuseurs et de la classe politique. Ces propositions très concrètes participent à relever le défi qui est devant nous, et de pallier le déni de nos responsables politiques face à la dislocation culturelle de la France.

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Quelle est l’ambition de ce livre ? Vous cherchez à provoquer une prise de conscience collective ?

Un documentaire, comme un livre ou une œuvre d’art, entre pour finir dans le tronc commun des idées soumises à la critique. C’est leur destin. Kant disait : « Penser par soi-même, c’est penser pour ainsi dire en commun avec d’autres auxquels nous communiquons nos pensées et qui nous communiquent les leurs. » La prise de conscience est collective. Elle doit être du côté des diffuseurs tout autant que des auteurs. La planète est la maison des documentaristes et ce ne sont pas les clients qui manquent. Et puisqu’il est vrai que l’on meurt ici et là, le documentariste s’appuie souvent sur les tragédies du monde pour gagner sa vie. Lui qui découvre sans cesse de nouveaux territoires, entendez de nouvelles formes, des éclairages différents, dans un éternel recommencement. Il ne peut pas ne pas créer. On ne peut pas reprocher au documentaire de création de manquer d’imagination. Leurs dramaturgies sont autrement plus intéressantes que n’importe quel téléfilm où tout paraît joué d’avance alors que tout est encore à inventer. La réalité dépasse de loin la fiction. Pour les réalisateurs insatisfaits, il restera toujours des terres promises à défricher et déchiffrer. Nos projets prennent leur source dans l’insatisfaction, et peut-être dans la frustration. Nos films ne sont pas qu’une passerelle entre ceux qui souffrent et ceux qui vivent mieux. Ils sont une passerelle entre ceux qui savent et ceux qui veulent apprendre. La filmographie d’un réalisateur est, en un sens, la somme de ses révoltes successives. Le problème est peut-être que notre regard porté sur le monde n’atteint pas ceux qui participent au film, faute de moyens. À quoi bon faire des films pour toute une population incapable de les assimiler ? À quoi bon faire des films toujours pour les mêmes ? Comment tirer, attirer de nouveaux spectateurs ? Comment les ouvrir à l’ouverture ? Le documentaire de création est pour les enfants comme pour les parents, une leçon de narration, une leçon de style. Il n’est pas seulement au centre de l’activité créatrice d’un individu, il est au cœur même de l’humanité. Élever le niveau d’un programme, c’est forcément élever l’homme. Et élever son esprit ne craint pas la chute.

Quid de l’avenir du documentaire de création, selon vous ?

La définition de ce qu’est ou devrait être un documentaire de création (ou documentaire d’auteur, création de documentaire, etc.) n’a pas vocation dans le livre à être homologuée, mais elle permet d’appréhender plus clairement, par opposition, ce que n’est pas un documentaire de création. Derrière le terme de création s’entend l’idée d’un modèle, d’une vérité plus impérieuse que le documentaire tout court. Il suppose une ouverture vers la création qui entre en lutte avec, voire contre le documentaire tout court. Trop simple. Trop court. C’est la pluralité des documentaires qui fonde notre jugement. Sans toutes ces histoires, l’Histoire tout court, celle de l’humanité, ne serait pas exhaustive. Néanmoins, le documentaire de création ne peut pas être exclu de la grande histoire de l’audiovisuel au prétexte qu’il serait différent, trop créatif. Ils ont décrété que le téléspectateur était heureux comme ça. L’injustice que vit le documentaire de création le rend profondément humain. Le documentaire de création a des rêves que la télévision n’enfante plus. Elle a détourné son regard de ce genre qui embarrasse. J’entends que le documentaire de création, au même titre que le style en littérature, est soi-disant un facteur de blocage pour fédérer téléspectateurs ou lecteurs. Or, l’humanité n’est-elle pas une communauté d’intérêts communs ? Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi la télévision a-t-elle choisi la rupture jusqu’à ne plus savoir ce qu’est un documentaire de création ? Nous assistons déjà à une inadaptation de la personne humaine face au genre « documentaire d’auteur ». Dans ces conditions, quel est l’avenir du documentaire de création, et par voie de conséquence des jeunes réalisateurs ? Les mutations rapides du numérique tendent à libérer rapidement la créativité. La révolution numérique permet de court-circuiter ceux qui détiennent le pouvoir éditorial. La première pensée d’un prisonnier n’est-elle pas de s’échapper ? Le réseau a horreur du désordre. La Toile maîtrise, ordonne et envahit peu à peu tous les systèmes. Elle a réveillé les images d’archives, remobilisé les acteurs oubliés de l’audiovisuel, facilité des passerelles, créé de nouveaux gestes, de nouvelles écritures. La lutte contre l’ignorance frappe à notre porte. Elle est à notre portée. La Toile métamorphose la production et teste jour après jour les capacités infinies des auteurs qui se sont adaptés par nécessité. Ils sont passés de l’impossible, imposé par mille contraintes, à l’éventail de tous les possibles. Les jeunes auteurs habitent internet et cette nouvelle contingence. Les voici, eux aussi virtuels, délivrés des logiques de la production mais livrés entièrement à un espace sans fin ni frontière… et souvent sans argent. L’évolution du numérique, la patience des producteurs et des réalisateurs rendent possible, à terme, que la chance tourne en faveur des dominés de maintenant. Nous verrons alors, dans un après proche, le contre se changer en pour et avec.

> Bon de commande <

Le Documentaire retrouvé – Pierre Mathiote
ISBN 978-2-9556327-3-4
Français, 680 pages.
Noir et blanc, 14 x 21 cm.
30 euros
Le Blog documentaire éditions
Décembre 2016



Voir aussi

– « Voix commentaire, voix narrateur, voix off », un nouvel extrait du livre de Pierre Mathiote

– « Le documentaire retrouvé » : Entre essai et roman, le vibrant plaidoyer de Pierre Mathiote

One Comment

  1. Très intéressant! Merci M. Mathiote et merci pour cette présentation, définitement à mettre sur ma liste de lecture.

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