Nouvel extrait du livre de Pierre Mathiote, à quelques jours de sa publication. Dans « Le documentaire retrouvé », l’auteur alterne roman et essai pour ausculter ce qui fait et ce qui meut la création documentaire aujourd’hui. Se dégagent de sa plume une manière de penser et de (mal)mener le genre, une éthique aussi, et une esthétique clairement revendiquée. L’ouvrage est en précommande dès aujourd’hui. Contact : leblogdocumentaire.editions@gmail.com

le_documentaire_retrouve_recto_01Voix commentaire, voix narrateur, voix off

Dans le film L’Arbre, avec le réalisateur arménien Hakob Melkonyan, nous nous posions la question de la présence de sa voix et de sa présence physique dans l’image. Pitch : « L’Arbre est l’histoire de ma grand-mère Azniv Martirossian. C’est elle qui m’a raconté le génocide de 1915 dont elle fut la seule survivante des 38 membres de ma famille. Involontairement, cela est devenu une partie de ma vie. J’étais si profondément impressionné que j’ai le sentiment d’avoir tout vu de mes propres yeux. Ses récits sur les massacres des enfants se sont imprimés dans ma conscience. Je me souviens que lorsque ma grand-mère me racontait son histoire, elle devenait parfois silencieuse et son visage restait distant, froid ; elle disait qu’elle ne se souvenait plus de rien. Plus tard, après sa mort, j’ai compris qu’elle se souvenait de tout mais qu’elle ne voulait pas gâcher notre insouciance d’adolescents avec ses récits d’horreurs perpétrés par le gouvernement turc. Après un siècle de séparation, je reviens en Anatolie qui fut autrefois l’Arménie occidentale, pour refaire le parcours de sa déportation. »

De quoi parle le film ? Du destin d’un peuple comme événement. Du destin d’un peuple comme Histoire dans l’événement. Il s’agit d’un film sur la mémoire du génocide des Arméniens, de la violation de la terre, de la transmission de la mémoire mais aussi de la vie qui continue. Le propos ne passe pas que par le réalisateur – qui s’est approprié son sujet –, mais directement du personnage principal au propos par un transfert du point de vue.

Nous avons eu la chance de filmer avant leur décès les derniers dépositaires de la douleur humaine du génocide des Arméniens. Les témoignages des survivants pénètrent le film de leur force interne, tant leur résurrection déborde toute narration. L’Arbre transporte d’âge en âge, de voix en voix, la parole. À l’instar d’une autopsie, un projet de film, documentaire ou non, révèle peu à peu ses secrets.

Les archives ne sont pas là pour illustrer. Elles plongent le récit un siècle en arrière. Elles surgissent sur des murs, un pont, témoins à l’époque. Ce n’est plus tout à fait une archive que nous regardons mais l’extérieur du huis clos de la voix de la grand-mère du réalisateur. Le film réunit la grande et la petite histoire puisque ce documentaire, comme beaucoup d’autres, parlent forcément de nous. Pour paraphraser Artaud, je dirais qu’il y a « l’image enflammée d’un génocide qui alimente ma guerre à moi. »

Hommes d’affaires aux carrières abouties, êtres humains faits de chair et d’os, de la même espèce que moi, leur histoire est en train de finir que la pensée hoquette toujours. Leur destin individuel n’a toujours pas rejoint le destin collectif. D’où viennent tous ces cadavres ? Qui commence à répondre ? Personne. Ne reste plus d’un côté que les os, et de l’autre la bonne chair. Retour à la case génocide. Cap sur le pire ! Aux coups de sabre sans rature ! Le prochain scénario est déjà écrit. Il aura le sens de la réplique. Nous pouvons faire confiance aux Grands de ce monde qui organisent la dramaturgie dans notre dos. Et tous ces documentaires, tous ces témoignages, n’auront servi à rien. Les cris seront les mêmes. L’écho sera le même. La mort qui nous suivait comme notre ombre à présent nous précède. Le plus difficile restera toujours de penser. Ne pas réfléchir, c’est déjà ça de moins à faire. Réfléchir n’est pas assez distrayant. Bataille perdue des biens contre le Mal. Sur quel fondement s’appuyer dans ces conditions ? Se méfier de l’homme. Ne laisser aucune chance à la chance. Comprenne qui pourra.

Le réalisateur Hakob Melkonyan est visible quatre fois dans un film de 70’. La première fois dans l’avion qui l’emmène en Arménie. On entend sa voix sur ses motivations. Puis on ne le verra que trois fois sans entendre sa voix. Il s’autorise le minimum. Juste pour dire que sa présence est la seule victoire apparente désormais. Sa présence donne naissance aux morts de sa famille. Il est là sans être là, dans ces colonnes en marche vers la mort et dans les ruines chrétiennes. L’Arménie : le plus vieux pays chrétien du monde.

La voix commentaire du reportage dit le monde au téléspectateur tout en se prenant les images en pleine face. Cette voix commentaire, ou voix hors-champ, qui accompagne l’image, détruit souvent l’intérêt fondé sur l’attente, le suspense, la dilatation d’une espérance. Dans un article paru en 2011 sur le site de la revue Les Cahiers de narratologie, on peut lire en introduction : « De Frederick Wiseman à Sergei Loznitsa, en passant par Wang Bing ou Gianfranco Rosi, nombre de documentaristes parmi les plus stimulants fuient ainsi délibérément toute forme de didactisme, la vocation soi-disant informative du documentaire, quand ça n’est pas une vocation propagandiste. Ils annihilent de cette manière la distance souvent créée par la voix off et responsabilisent le spectateur invité à déduire les choses quand il n’est pas soumis à une expérience proprement poétique. En refusant voix off ou commentaire, ces cinéastes contemporains tirent le documentaire vers le cinéma et l’éloignent du reportage, l’amalgame entre les deux n’ayant pas encore disparu, loin s’en faut, quand on observe le nombre croissant de films reposant sur des schémas bien rodés devenus archétypes d’un langage qui n’a plus grand-chose de cinématographique mais tout d’audiovisuel. »

Se pose la question de la voix, et donc du commentaire. Comment et pourquoi se fait-il que la télévision, en général, ne voit plus le documentaire sous un autre aspect que celui du documentaire monologué ou dialogué ? Pourquoi cet impérialisme ? Le commentaire parasite bien souvent, trop souvent, l’artistique. La voix commentaire, omniprésente, prend par la main le (télé)spectateur comme si on ne lui faisait pas confiance. Cette voix prête-à-penser donne des leçons. Tout le monde connaît la célèbre maxime des Lumière : « Ose penser par toi-même. » On me demandera quel est ce langage que la parole ne peut exprimer et qui pourrait, mieux que la parole, trouver son expression dans le documentaire ? Le documentaire de création est un objet physique, charnel, qui demande qu’on lui fasse parler son propre langage destiné aux sens comme peut l’être la poésie. Il consiste dans tout ce qui occupe un plan, tout ce qui peut s’exprimer et se manifester dans un plan et qui s’adresse d’abord à l’esprit. L’un résonne tandis que l’autre raisonne.

Plus il y a de prose, et moins il y a de poésie. La prose est utilitaire par essence. Le documentaire bavard veut nous faire croire que la parole est action. Pour reprendre la célèbre formule de Tchekhov : « Quand on parle de voleurs de chevaux, il est inutile de dire qu’il est mal de voler des chevaux. » Autrement dit, à nouveau : montrer plutôt que démontrer.

Dans un scénario de fiction, l’un des exercices à destination des étudiants, consiste à remplacer les dialogues par de l’activité. On supprime les mots inutiles qui finalement parlaient peu à l’esprit. C’est là une tentation du scénariste débutant de mettre des mots partout alors que la représentation de la vie a tout à y perdre. Laissez parler les objets, les attitudes, le son, qui sont autant de leviers d’action. Ne pas craindre d’aller aussi loin qu’on le peut dans l’exploration de ces outils. Certaines peintures comme Le Radeau de la Méduse de Géricault, Tres de Mayo de Goya, La Liberté guidant le peuple de Delacroix, disent assez ce que peut être un spectacle sans mot. Chacun devrait se poser à chaque page de son scénario cette question : comment puis-je faire passer par l’image mon discours ? Et avant de considérer son montage comme sacré et définitif, il importe au réalisateur de rompre avec le bavardage. Pour paraphraser Artaud, je dirais que ce que le documentaire peut encore arracher à la parole, ce sont ses possibilités d’expansion hors les mots, son développement dans l’espace, d’action vibratoire sur la sensibilité. C’est ici qu’interviennent les intonations de l’image. Le documentaire se doit de se servir de la symbolique de ses personnages et de leur correspondance mythologique, par exemple, pour construire une nouvelle manière d’alphabet. Il s’agit donc pour le documentaire de créer une métaphysique de l’image en vue de l’arracher à son piétinement verbal.

Dans une fiction comme Barry Lyndon de Stanley Kubrick, la voix narrateur nous raconte l’ascension et la déchéance du jeune Barry. Il était en effet difficile d’adapter le livre de William Makepeace Thackeray où chaque page est trop détaillée pour l’image. Idem avec le film L’Ultime razzia, toujours de Stanley Kubrick, où la voix rauque d’Art Gilmore est typique des films de gangsters hollywoodiens des années 50. Les exemples sont nombreux, de Sidney Lumet à Martin Scorsese, de Jean-Pierre Jeunet à Woddy Allen, de Godard à Marc Webb, etc. Le documentaire devrait s’inspirer plus souvent de la voix narrateur telle qu’elle est utilisée en fiction. De tous les procédés cinématographiques, la voix off narrateur est l’une des plus riches en inventions. Il est très rare dans le documentaire d’entendre des voix fantaisistes, attendrissantes, émouvantes, douces ou fortes, avec ou sans accents, racontant une histoire ou décrivant des personnages comme pourrait le faire un romancier. Et là je ne parle pas de la voix de Michel Piccoli dans le film de Godard, Le Mépris, où son personnage, Paul Javal, reprend de longs passages du roman d’Alberto Moravia. La voix commentaire, quasi neutre dans l’expression d’un contenu, est celle qui domine les documentaires à la télévision. Les diffuseurs devraient lancer une collection où la voix narrateur serait au centre du film. C’est en quelque sorte elle qui choisirait son sujet parce qu’elle s’imposerait de fait comme une forme narrative. Casse-gueule ? Trop ambitieux pour la télévision ? J’invite le lecteur à revoir des films comme Crosswind, la croisée des vents, de Martin Helde, La famille Tenebaum de Wes Anderson, La ligne rouge de Terrence Malick, Manhattan de Woody Allen, Virgin Suicides de Sofia Coppola et des dizaines d’autres, pour mesurer l’extraordinaire potentiel de la voix narrateur.

Le casting sert à choisir l’acteur ou l’actrice qui a les qualités requises pour créer l’illusion. La spontanéité apparente est le résultat d’un travail rigoureux. Un acteur, on le sait, joue une voix off. Un exemple parmi cent et plus. Dans le documentaire L’Arbre de Hakob Melkonyan, s’introduit très vite la voix off de la grand-mère du réalisateur comme une déchirure. La voix off joue ici un rôle décisif dans la forme du film puisqu’elle incarne le témoignage retransmis par le réalisateur. Ce qui individualise cette voix off, interprétée par Isabelle Sadoyan Bouise, c’est que je me mets à sa place avec mes souvenirs. Mieux, je suis dans sa tête. Il est impossible d’échapper à un état intérieur. La focalisation permet de combiner le narratif et le descriptif. Le mot pour le mot est impossible. Le texte fait corps avec la narratrice. La voix off annonce l’événement, renvoie à l’Histoire. Elle fait naître des décors, imaginés ou appartenant à ma propre histoire. Je me projette. Au point de refaire les gestes de la voix off. N’y a-t-il pas mille manières de courir ? Voir une phrase est un acte. C’est une manière de se comporter parmi d’autres manières de se comporter. On pose des gestes sur les mots. Le mot aboutit au geste et le geste aboutit au mot par une construction dramatique invisible. Une œuvre comme L’Arbre ne se met pas en mouvement par des travellings mais par la dynamique de sa dramaturgie. Par un témoignage de plus en plus présent. La voix off se met en scène elle-même, séquence après séquence. Elle est en quelque sorte irréversible ; une cause entraîne une conséquence, au point que le film peut être entendu comme une longue phrase intériorisée. Et si mouvement il y a, il n’est pas pour l’œil mais pour la réflexion. C’est la force de la voix off que de raconter cette histoire. Il n’est pas nécessaire que sujet et objet soient présents à l’image. Sujet et objet naissent de la voix, de son timbre, de sa diction… Je pourrais presque la toucher. Notamment lorsque la voix dit, parlant de sa mère : « Je ne l’ai plus jamais revue ». Cette information a une conséquence immédiate sur le devenir de l’enfant. Resurgira plus tard une tante, autre cause à conséquences. Ainsi pourrait naître la légende d’Azni Martyrossian en passant au premier plan de l’Histoire, comme si tous les morts n’avaient pas la même valeur narrative alors que cette histoire personnelle appartient à l’histoire collective de tous les Arméniens.

Au fur et à mesure que l’on avance vers le point d’arrivée, la mort recule. On a oublié que si témoignage il y a, survivance il y eut. Isabelle m’avoua avoir pleuré à chaque lecture personnelle avant l’enregistrement. Elle éprouvait réellement l’irréellement d’une histoire qui n’était pas la sienne. Elle n’était pas la grand-mère du réalisateur mais elle nous a persuadés qu’elle l’était. L’adhésion du spectateur a confirmé ce paradoxe. Ce qui fait la force de ce film, c’est que le récit se métamorphose et métamorphose le spectateur. De cet objet documentaire entièrement clos par les contours du cadre, nous ne pouvons y pénétrer alors que la voix nous pénètre même en fermant les yeux. Nous nous retrouvons en elle sans que notre indignation diminue. C’est là la force du documentaire, je suis tout à la fois en dehors puisque je le regarde, et totalement à l’intérieur par la voix qui habite l’espace. Chacun peut tirer de cette voix de nombreuses existences possibles. On n’arrête pas l’émotion qui imprime un film quand on cesse de le regarder. L’Arbre fait partie de ces films qui laissent une cicatrice dans le regard.

J’aime le documentaire radiophonique. Sans doute parce qu’il s’adresse à moi seul, à mes deux oreilles, et ce même si je suis au milieu d’une foule. J’aimerais l’entendre dans un cinéma avec un son surround. J’aimerais que parfois, durant l’écoute, une photo apparaisse sur l’écran quelques secondes avant de replonger la salle dans le noir. Quand on connaît la puissance des mots et la pertinence de certaines thématiques, je suis convaincu qu’un documentaire radiophonique fabriqué dans le but de créer une expérience sensorielle, remporterait un vif succès au cinéma.

A suivre

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« Le documentaire retrouvé » : Entre essai et roman, le vibrant plaidoyer de Pierre Mathiote

– «Entretien avec Pierre Mathiote


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