A Barbara.

DSC_0175Elle était venue d’elle-même. Comme d’autres. Mais avec une énergie, une force de conviction et une fougue critique assez rare. Barbara Levendangeur avait poussé notre porte, simplement guidée par sa curiosité et animée par l’envie de transmettre. Ses coups de cœur et ses coups de griffes. Ses enthousiasmes, ses déceptions. Ses idées, aussi. En somme, elle nous a apporté d’inestimables ressources.
Des articles, bien sûr – et ils parlent pour elle, mais surtout des conseils, des avis, des propositions. En somme : de l’amitié. Elle s’est fondue dans ce projet collectif avec une admirable abnégation, et une générosité sans borne. Elle a accompagné Le Blog documentaire pendant de longs mois, en rendant admirablement compte du festival Visions du Réel, en s’entretenant avec Lech KowalskiAntoine d’AgataJean-Stéphane Bron ou en publiant des analyses de films croisées. Peu à peu, une relation marquée du sceau de l’évidence s’était nouée.
Egalement productrice, lectrice de dossiers de documentaires pour le CNC et journaliste pour ARTE Magazine, Barbara faisait partie du club des amoureux du documentaire. Pour tout cela et bien plus encore, nous l’aimons profondément.

Lorsqu’elle s’est éteinte il y a 5 mois, au cœur de l’été naissant, ce fut une peine immense. Tristesse et colère. Incompréhension. Hébétude. Passé ce choc, profond, nous avons repris le cours de nos publications, avec bien sûr une pensée pour elle à chaque nouvel article.

Vient aujourd’hui le temps de lui rendre hommage, et de crier au monde entier à quel point nous avons perdu une complice d’une très grande valeur. Un hommage, modeste et sincère, qui puisse traduire ce pour quoi elle se battait dans son travail : l’émergence de propositions documentaires singulières. De « regards », comme on dit. Tout comme celui qu’elle portait sur les films qu’elle accompagnait et aidait à voir le jour.

Monsieur M, 1968 est l’un d’eux. Diffusé en 2012 sur ARTE dans le cadre de la case « La Lucarne », lauréat d’une Etoile de la SCAM en 2013, ce film d’Isabelle Berteletti et Laurent Cibien a été coproduit par Barbara au sein de Lardux Films. Un documentaire qui relate la découverte d’un petit agenda noir, retrouvé dans la cave d’une maison après le décès de son propriétaire. Cet agenda est celui d’un certain Monsieur M., 41 ans : un vieux garçon vivant chez ses parents qui raconte, sans passion ni sentiment, les évènements de sa vie pendant l’année 1968.

Avec l’accord des réalisateurs et de l’équipe de Lardux Films qui, eux aussi, ont tenu à saluer la mémoire de Barbara, nous vous proposons de voir ou de revoir ce film jusqu’au 15 janvier 2016.

Nicolas Bole et Cédric Mal

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Barbara a porté, avec nous en production et en écriture, quatre films documentaires – Je vous écris du Havre, Monsieur M 1968, En Friche et Edouard mon pote de droite – avec ténacité et passion. Des films spéciaux pour des personnes spéciales !  Elle était une Lardux. On a du mal à imaginer un futur sans elle car pour chacune de nos aventures cinématographiques communes, elle a apporté autant qu’elle le pouvait de son intelligence, de son goût, de son talent. Nous sommes orphelins d’une grande dame du documentaire ! On continuera a faire tourner le pavé, mais sans elle ça sera moins chouette !

Christian Pfhol, producteur

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L’histoire de Monsieur M, 1968, c’est l’histoire d’une succession de hasards, de rencontres et de petits miracles qui ont permis à un film a priori infaisable de voir le jour.

Et l’un des miracles les plus précieux, ce fut la rencontre avec Barbara.

Au début, il y a donc le hasard de la découverte d’un agenda d’un homme sans qualité et sans histoire, un inconnu de Montreuil (93) qui n’avait pas fait 68… ou plutôt qui avait fait 68 comme il avait fait 67 et ferait 69.

Il y a le hasard du désir de deux amis de quartier, d’ensemble, « faire quelque chose » de ce carnet : l’une est musicienne et n’a aucune expérience du cinéma documentaire ; l’autre est certes réalisateur, mais plusieurs tentatives passées avec la télévision l’ont rendu très pessimiste sur la probabilité que cette histoire intéresse quiconque. Nous sommes en 2008, et la télévision a déjà largement rempli son quota de « films sur 68 ».

« Tentons l’aide à l’écriture du CNC » dit le réalisateur pessimiste à la musicienne, gardant pour lui la suite de sa phrase « …de toutes façons, même si par miracle on l’a, il n’y a aucune chance que nous trouvions un producteur et encore moins un diffuseur ».

Nous avons eu l’aide. Nous avons trouvé un producteur – Christian Pfohl, de Lardux Films, qui nous a mis tout de suite à l’aise : « de toutes façons, aucune chaîne ne veut de mes films ». Et nous avons trouvé une productrice – et très vite, une amie : Barbara.

À l’époque, Barbara travaillait plus ou moins en free-lance pour une autre société de production. Elle avait lu le résumé du projet sur le site du CNC. Elle voulait nous rencontrer.

Dès le début, elle a été cash – une constante chez elle : « Je suis débutante, je n’ai jamais produit de films ». Puis elle nous a parlé de ce que les quelques pages que nous avions écrites lui évoquaient : elle nous a mis sur la piste de Debord et de la psychogéographie, elle nous a parlé des films qu’elle aimait, de Kowalski, de Breton, de Marker, du cinéma expérimental, elle nous a raconté ce qu’elle avait fait, des études de philo, de l’organisation de concerts de musique punk… Elle nous a ouvert ses portes, sans calcul, avec une absolue générosité. C’était Barbara.

A la fin de cette rencontre, elle nous a demandé : « Mais, ça, au fait, ça ne vous dérange pas ? ». Ça, c’était qu’elle était enceinte de 7 mois. Pris dans l’énergie de cette rencontre, nous l’avions à peine remarqué. Non, ça ne nous dérangeait pas, l’aventure promettait d’être longue.

Mais nous avions un souci : nous avions deux producteurs ! Christian a dit : ce n’est pas un problème, Barbara peut se joindre à Lardux, je m’occupe de trouver l’argent, elle s’occupe de vous aider à aller au bout de votre désir.

Nous avions donc deux producteurs, quel luxe pour un film infaisable…

Il y a beaucoup de Barbara dans ce Monsieur M. Beaucoup de son intelligence, de son acuité, de sa sensibilité de lectrice de chaque étape du projet. Beaucoup de sa confiance en notre capacité d’aller au bout de cette histoire bizarre dont la forme s’inventait au fur et à mesure. Beaucoup de sa pugnacité, aussi, quand il s’est agit d’aller mettre le pied dans la porte du bureau de Luciano Rigolini, à « La Lucarne » d’ARTE, alors que le film se terminait et qu’elle ne savait pas encore qu’une saloperie de crabe commençait à la bouffer.

Le réalisateur pessimiste se souvient du moment où il s’est dit : enfin ! Enfin, j’ai trouvé celle avec laquelle j’ai envie de faire tous mes films.

Saloperie de crabe.

Quand Monsieur M, 1968 a été terminé, Barbara était en train d’essayer de le détruire à grands coups de produits chimiques et de rayonnements radioactifs. Elle n’a pu que bien trop rarement accompagner la belle vie du film.

Puis il y a eu des années de répit, le réalisateur de moins en moins pessimiste, la musicienne de moins en moins débutante (dans le cinéma documentaire) et la productrice – et amie – de plus en plus belle et joyeuse alors que grandissait l’espoir de lui avoir fait la peau, au crabe, ont rêvé, avec d’autres amis, d’une exploration numérique d’une île fictive, appelée Maleko, avec le fantôme de Monsieur M, d’un voyage sur une autre île, bien réelle celle-là, de l’archipel de Vanuatu, et de pleins d’autres choses.

Il n’y a pas eu que des rêves, il y a eu des réalisations, d’autres films, comme En Friche de Françoise Poulin-Jacob, avec à nouveau le travail musical et sonore d’Isabelle et l’immense talent de l’ami Claude, l’artiste monteur de Monsieur M. Il y a eu le premier épisode de la série documentaire au long cours Edouard, mon pote de droite, que Laurent n’aurait jamais fait si Barbara ne l’avait pas nourri aussi de son amour pour les séries américaines – The Wire en tête de liste.

Il y avait tant d’autres films à faire ensemble.

Il n’y a plus qu’un grand vide.

Isabelle Berteletti et Laurent Cibien, réalisatrice et réalisateur,
Claude Clorennec, monteur

*

Barbara,

C’est toujours difficile d’écrire quelques lignes pour un hommage. Commencer par où ? Dire quoi qui ne fasse offense à la pudeur ? Comment parler du petit bout de chemin parcouru ensemble, tracé par ton exigence, tes engagements, ta passion cinéphilique ?

Je vais juste évoquer notre rencontre. Lussas 2008, au sortir d’une rencontre professionnelle.

Tu portais encore les rondeurs de ta toute récente maternité, une coiffure asymétrique et une bouche charnue peinte en rouge.

Je t’ai sollicitée pour un projet. Echange d’adresse, on se tient au courant…

2 ou 3 semaines plus tard, on se retrouve à Paris pour déjeuner du côté de Stalingrad.

Le projet t’intéresse, tu seras là pour guider mes hésitations, réorienter mes fausses routes, anéantir mes doutes. Le projet est devenu Je vous écris du Havre. Quand nous l’avons présenté, tu arborais les formes de ta seconde maternité.

Puis le temps a passé, beaucoup plus difficile…

Tu as encore trouvé l’énergie de me suivre sur un autre projet que tu as laissé En Friche sans le voir achevé…

Je n’ai même pas eu le temps de te dire merci.

Depuis le 12 juillet, il n’est pas une séquence, un chapitre, une ligne que j’écrive sans avoir envie de te l’envoyer pour avoir ton avis.

Tchao Barbara.

Et que Babar soit avec toi !

Françoise Poulin-Jacob, réalisatrice

2 Comments

  1. Pingback: "Edouard, mon pote de droite" filmé par Laurent Cibien, plutôt de gauche (France 3) - Le Blog documentaire

  2. Il y a quelques semaines je remontais pour la première fois depuis des années la rue des boulangers, dans le cinquième arrondissement. Je me suis alors demandé qui était devenu celle qui avait partagé quelque temps avec moi le sixième étage du numéro trente-six, il y a vingt ans.
    Tristesse.
    J’avais aimé sa manière de chiper les bougeoirs dans les restaurants où je l’invitais « juste pour me faire honte ». J’avais aimé sa manière de me balancer des boules de neige dans le dos cette année où l’hiver avait recouvert Paris de blanc. J’avais aimé son air de « c’est pas moi » quand je me retournais vers elle ensuite. J’avais même aimé la fois où elle m’avait « traîné » voir « Regarde les hommes tomber ». Bref, je l’avais aimée.
    Générosité et passion … tout est dit.
    Cœur gros en repensant à ces lointains moments qui nous appartenaient et ne sont plus qu’à moi.
    J’espère que si quelqu’un trouve ces quelques lignes elle ne seront pas mal interprétées.
    Salut Babar …

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