Comme chaque année ou presque, nous avons pu bénéficier de l’accueil chaleureux du festival « Visions du Réel », à Nyon. Quelques jours de retraite documentaire en Suisse pendant que la France s’écharpait sur son devenir politique… Quels films retenir de cette expédition ? Quelle ambiance et quelles perspectives pour cette manifestation qui accueille une nouvelle directrice artistique ? Voici le compte-rendu de notre envoyée spéciale…

Étrange impression que celle d’arriver au festival Visions du Réel, le jour des résultats du premier tour de l’élection présidentielle en France. Il y a nécessairement quelque chose de décalé dans le fait de quitter l’atmosphère fébrile et inquiète de Paris pour se retrouver immergée dans la quiétude d’un dimanche ensoleillé au bord d’un lac en Suisse. Je suis arrivée à Nyon comme on entre dans une bulle. C’est aussi ça qui est plaisant dans un festival. C’est cette possibilité de se retrouver enveloppée dans un univers clos, presque fermé au monde réel, empli de gens venus d’horizons très différents, mais qui réussissent néanmoins pendant quelques heures, quelques jours, à se retrouver pour partager une expérience commune. Et dans la morosité du contexte politique ambiant, cela faisait du bien de se réunir le long de ce fil rouge commun qu’est le cinéma documentaire.

Le soleil (au moins les deux premiers jours), la baraque à Houmous et celle à galettes avec du gruyère râpé… suisse (cela va de soi), tout était rassemblé pour passer un excellent festival ! De fait, j’ai commencé mon voyage par un très beau film, Retour au Palais, de Yamina Zoutat, d’ailleurs récompensé du Sesterce d’argent du meilleur film suisse.

Ancienne chroniqueuse judiciaire pour TF1, la réalisatrice connaît bien les murs du Palais de Justice de Paris. « Je consignais scrupuleusement le spectacle de la justice et le soir, je rendais compte des procès à la télévision », dit la voix-off de la narratrice au début du film. A travers une œuvre sensible et d’une immense poésie, elle nous conduit dans les dédales de ses pièces, dans les recoins de l’imaginaire de ce lieu. Ce film délicat s’imprime lentement chez le spectateur, par petites touches successives. Un travail impressionniste à coup sûr, mais pas que. Derrière le flot diffus des sensations que capte la caméra, la rigidité, la dureté du système carcéral confèrent une essence particulière aux images. Un film puissant, à l’odeur entêtante, à voir absolument lorsqu’il sortira sur les écrans français ! Nous y reviendrons d’ailleurs en temps voulu.

Retour au Palais – © Yamina Zoutat

Pour continuer mon séjour en beauté, je n’ai pas résisté à l’envie d’assister à la Master Class que donnait Alain Cavalier [enregistrement sonore ici, NDLR]. Invité par le festival à recevoir le prestigieux Prix « Maître du Réel », celui-ci nous parlait de sa relation au cinéma et de sa manière si personnelle de faire des films. Même assise à quelques mètres de lui, je perçois distinctement le pétillement vif du regard de cet homme qui se plaît à nous narrer ses premiers émois au cinéma, néanmoins décisifs dans sa décision d’entreprendre une carrière de cinéaste.

« Je me suis ému devant un spectacle cinématographique pour des raisons strictement érotiques », affirme t-il ce jour là non sans humour. « C’étaient les grands visages des femmes sur l’écran qui m’attiraient vers le film. Je me disais qu’il y avait un effet d’optique, qu’elles étaient derrière l’écran et qu’on les avait agrandies pour les offrir comme cela. Petit à petit j’ai appris qu’il y avait une salle de projection… mais que finalement il y avait une caméra dans un studio pour filmer ces femmes magnifiques ! Devenir cinéaste, c’était filmer ces femmes ! J’ai commencé à faire des films pour filmer des actrices. »

Notre voyage dans l’œuvre du maître débute par un extrait de son film consacré à Georges de la Tour réalisé en 1997. L’occasion pour le réalisateur de nous parler de la compétition dans laquelle il était entré avec la peinture, pour essayer de rendre son cinéma aussi efficace qu’une œuvre picturale. Mettre les visages de ses acteurs sur des fonds neutres était alors la solution qu’il avait trouvée pour tenter de rivaliser avec le peintre. « J’étais dans une impasse. Il n’y avait plus de fond dans les films que je faisais, car j’avais demandé à la peinture un peu d’aide pour essayer de transformer un peu mes images. George de La tour vous donne tout avec un tableau immobile ! Nous, il nous faut 24 images par seconde pour essayer de s’approcher de quelque chose et lui, il y arrive immédiatement avec une image fixe. Cela me hantait ! Et puis, un jour je me suis aperçu que c’était un cul de sac de ne mettre des visages que sur des fonds uniformes. La caméra vidéo est arrivée et je me suis précipité dans la rue sur les visages qui m’entouraient, dans le capharnaüm de la vie. En demandant à autre chose qu’au cinéma de m’aider à faire des films, j’étais en train de me dessécher. »

Alain Cavalier sur scène – © Fanny Belvisi

Impossible de parler du travail du cinéaste sans évoquer sa fascination pour les animaux, omniprésents dans ses œuvres. « Les cinéastes sont à la recherche de matière à mettre devant leur caméra. Les animaux m’occupent autant que les personnes. », dit-il ce matin à la salle communale bondée de Nyon.

On pense bien sûr au film qu’il a réalisé en 2015 avec Le Caravage [Lire notre entretien ici], consacré à la relation entre Bartabas, son cheval et Cavalier lui-même. Le réalisateur raconte comment le cheval est venu littéralement embrasser la caméra, obstruant le champ pendant quelques secondes. Cavalier, qui avait d’abord filmé le cheval sans but précis, a alors compris qu’il désirait faire un film.

Le cheval, donc. Mais aussi les oiseaux et les chats. « Les animaux sont très charismatiques. Quand j’étais avec des acteurs et que je voyais des chats entrer dans une pièce ou sortir d’une pièce, je me disais qu’il faudrait montrer ça à un comédien pour lui montrer comment on sort du champ et comment on entre bien dans le champ. En général, les acteurs n’ont aucun sens de la musique que sont un déplacement et une sortie de champ. Tout d’un coup leur corps s’efface, donc c’est un élément très important ! »

Au final, j’ai passé quatre heures à écouter religieusement les paroles de cet immense réalisateur dont la générosité et l’humanisme débordent même jusque dans ses mots. Lui qui affirme « Je n’ai aucune moralité quand je tiens ma caméra. J’ai quelques moralités au montage, je ne montrerai pas des choses ignobles et dégueulasses, mais au tournage je ne garantis rien ! », dégage une grâce et une délicatesse infimes.

A ma sortie, j’ai juste le temps d’attraper quelques sushis pour me replonger dans l’obscurité d’une salle de projection. Cette fois-ci, je vais voir le film In time to come de la réalisatrice Tan Pin Pin. Portrait glaçant et glacé de la ville de Singapour. Le cadre et l’image sont parfaitement maîtrisés et rendent intenable l’atmosphère aseptisée de cette mégalopole où l’on construit de nouveaux immeubles aussi vite que l’on détruit des espaces naturels. La réalisatrice filme une ville où l’artificiel triomphe au point que les lieux semblent déshumanisés, vides de personnes autant que de sens.

A quelques pas de là, se déroule la projection du film Talking Money, de Sebastian Winkels, où il est question de notre rapport à l’argent, et plus spécifiquement de notre relation avec les banques. Toujours posée sur les bureaux des banquiers, du côté des conseillers, qui restent donc invisibles tout au long du film, la caméra saisit différentes situations à plusieurs endroits du monde (du Pakistan à l’Italie, de la Suisse à l’Afrique) et dévoile les coulisses de ces grandes entreprises.

Le temps file à toute vitesse. Nous sommes déjà mercredi matin ! Ma journée débute avec un entretien passionnant avec le réalisateur Lech Kowalski à propos de son film I pay for your story. Puis, je remonte dans ma chambre d’hôtel pour visionner Taste of Cement, du réalisateur Ziad Kalthoum, dont on m’a dit beaucoup de bien. Avec une grande économie de mots, le film réussit à nous entraîner dans le quotidien de réfugiés syriens qui travaillent à Beyrouth comme ouvriers du bâtiment. La beauté de la photographie et du cadrage confèrent au film une force certaine, tandis que le montage emporte le spectateur dans un voyage hyperréaliste qui, paradoxalement, touche à certains moments à l’onirisme. Avec pudeur et poésie, le réalisateur réussit à nous faire toucher du doigt le sort de ces immigrés dans le regard desquels les ondes de la mer se transforment en un flux de ciment qui s’écoule pour former une chape de… plomb. Ziad Kalthoum dessine un fascinant et vertigineux parallélisme entre le matériau que ces hommes travaillent à longueur de journée et leur propre condition, enlisée et sclérosante. Le ciment dont il est question dans le film construit autant qu’il détruit, érige des bâtiments en même temps qu’il devient l’épaisseur humaine dont ses migrants sont constitués. « Le ciment te dévore la peau, pas juste ton âme », affirme la voix-off qui nous accompagne tout au long du film. Un grand et beau film à voir, qui a très justement remporté le Sesterce d’or du meilleur long métrage cette année à Nyon.

Mon train pour rentrer à Paris est dans deux heures. J’ai juste assez de temps pour m’approvisionner en chocolat suisse, mais surtout pour rencontrer une personne importante ! Cette année, le festival a largement tenu ses promesses par la qualité des films présentés. Chaque édition étant un nouveau défi à relever, je m’interroge sur ce qu’il en sera l’année prochaine. En effet, le directeur artistique de Visions du réel, Luciano Barisone, quitte bientôt ses fonctions et c’est Emilie Bujès qui assurera la relève à partir du mois d’août. Forcément, je meurs d’envie de connaître ce qu’Emilie a en tête et d’en savoir un peu plus sur la manière dont elle envisage l’avenir du festival.

Emilie s’est d’abord intéressée à l’art contemporain, avant de glisser doucement vers le cinéma en tant que tel. Si l’image animée a toujours été présente dans son parcours, l’utilisation qu’il était possible d’en faire dans le Centre d’art de Genève où elle travaillait était trop réduite à son goût. « J’ai toujours beaucoup travaillé avec le film et ai souvent été frustrée, car dans l’art contemporain les gens prêtent finalement peu d’attention aux films en tant que tels. Ils ont un autre rapport à l’image. Quand on projette un film dans une exposition, ils s’attendent à rentrer, à regarder rapidement et à ressortir. Par ailleurs, les installations qui présentent des films se jouant en boucle m’intéressent assez peu. J’aime en général qu’il y ait un début et une fin, que le film réussisse à construire quelque chose. »

Travailler dans un festival tel que Visions du réel dont le cœur réside justement dans les films eux-mêmes était donc la gageure d’un réel épanouissement. « J’ai la sensation que le festival peut accueillir n’importe quel type de film, ce qui n’est pas forcément le cas dans un centre d’art. Pour moi, mettre un film de 5h dans un centre d’art est relativement compliqué si l’on souhaite que le public le voie en entier ! J’ai lentement dérivé vers les festivals de films et c’est comme cela que j’ai rencontré Luciano Barisone – grâce à l’entremise d’un ami –, l’actuel directeur artistique du festival. Cela fait cinq années que je travaille à Visions du Réel en tant que membre du comité de sélection, puis adjointe de Luciano. »

Emilie Bujes – © Visions du Réel

Est-ce à dire qu’Emilie va nécessairement abandonner l’art contemporain ? Pas forcément. Les films d’artistes pourraient peut-être avoir une place privilégiée au sein du festival. A voir. La jeune femme explique : « Chaque année, nous avons dans la sélection du festival des films réalisés par des artistes. Étant donné mon parcours, je vais peut-être accentuer ce trait ; j’y suis en tous cas très ouverte et intéressée, forcément. Cependant, il faut aussi être vraiment conscient du contexte et du public auquel on s’adresse. Dans tous les cas, je n’aime pas trop l’idée de marquer ces films dans la sélection car cela les catégorise. D’un côté, ce serait une façon de les protéger un peu ; mais d’une autre façon c’est aussi fermer des portes. En les identifiant comme des films d’artistes, ils peuvent faire peur au public, car ils véhiculent alors tous les clichés qu’on imagine : difficile, ennuyeux… Alors qu’en fait, si on les voit sans leur coller cette étiquette a priori cela se passe très bien. Il n’y a pas nécessairement de différences profondes. ».

Dans tous les cas, l’idée sera toujours de trouver un équilibre dans la sélection des films, afin de préserver une certaine diversité et un échantillonnage de « couleurs » variées. Emilie Bujès n’exclut pas non plus d’aller voir ce qui se passe du côté des nouvelles technologies. « Nous avons déjà projeté un film en 3D il y a quelques années. Nous sommes en train d’essayer de nous associer avec un autre festival, avec lequel nous souhaiterions essayer de faire de la production d’œuvres ayant recours à des modes immersifs (VR, 3D), mais dans une dynamique discursive, potentiellement critique. L’idée c’est vraiment de s’interroger sur la pertinence de ces technologies, de comprendre ce qu’on peut en faire et de réfléchir par ailleurs à la dimension éthique. Il y aura donc quelque chose autour de ces nouvelles technologies, mais c’est encore en cours de définition. »

Rendez-vous pris, donc, pour l’édition 2018 de Visions du réel !

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